Esther - Privas

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Partie depuis trois semaines, l’expédition de la jésuite Esther retournait vers la mission de Tricastin. Dans une ultime tentative pour trouver des verdoyants, la jeune femme avait décidé de prendre un nouvel itinéraire qui traverserait le village de Privas en Ardèche. Après une dernière montée, les premières maisons du village apparurent à environ un kilomètre. Elle n’eut même pas à parler, Cube en tête du groupe s’arrêta et tout le groupe mit pied à terre, chacun prenant en main les rênes de son cheval. Esther chercha Plume du regard. Pour la première fois depuis le départ, elle avait laissé la gamine partir en éclaireuse.

- Cyrano, tu sais où elle est ?

- Je la sens pas très loin devant nous. Elle doit se cacher.

A quelques centaines de mètres apparut l’adolescente qui venait de sauter de la branche d’un chêne. Rapide, elle arriva en grandes foulées élastiques. Esther ne pouvait qu’admirer ce miracle de Dieu. Elle avait tout du chat, sa foulée légère et tendue et son caractère indépendant et soupe au lait.

- Vous en avez mis du temps ! Ça fait au moins 20 minutes que je vous attends !

- Tu as suivi mes consignes ? demanda la jésuite.

- Oui ! Je ne suis pas entrée dans le village.

- Très bien.

- Mais je ne comprends toujours pas pourquoi. En cas de problème, je fais demi-tour et je mets les bouts. Je suis plus rapide que tous les animaux de la création, les humains inclus.

- On peut pas dire que la modestie t’étouffe, dit Cyrano qui s’était avancé.

- C’est toi, gros nez, qui parle de modestie ?

- Je n’ai pas un gros nez, salle morveuse !

- Ça suffit tous les deux ! Cyrano reprend ta place et Plume récupère ton cheval !

Cyrano alla se placer derrière Cube non sans avoir frisé les deux pointes de sa moustache, signe qu’il était contrarié. Boudeuse, Plume récupéra sa jument attachée à l’une des mules en charge du matériel. Elle se plaça derrière les deux jumelles qui l’accueillirent par de grands sourires. Les deux aides jésuites fermaient la marche.

Ils continuèrent sur le chemin, entrant dans ce qui avait été autrefois un lotissement. Comme la plupart des villes et villages depuis l’épidémie, il y avait plus d’un siècle, les maisons avaient disparu sous une vague d’arbres, de buissons, d’herbes. Le règne végétal reprenait le territoire autrefois conquis par le béton et le goudron. L’orange des tuiles avait disparu pour laisser place à des béances ténébreuses d’où s’échappaient des explosions de ronces. Parfois, des murs lézardés par du lierre et un figuier marquaient l’emplacement d’une ancienne habitation.

Zigzaguant entre les buissons et les arbustes, le groupe de jésuites et de verdoyants essayait de suivre ce sentier. Faute de voitures, c’était les sangliers qui parcouraient l’ancienne route. A son habitude, Cube ouvrait le passage. Son épée sortie, il l’utilisa pour couper les branches des arbustes qui formaient, par endroits, une arche au-dessus du chemin. Si ses plus de deux mètres pouvaient passer, le reste du groupe passerait. Le nez pointé haut, Cyrano suivait, tournant la tête de droite à gauche. Devant une maison en ruines qui avait conservé un coin de toit en terrasse, il s’arrêta, ferma les yeux et prit une longue inspiration, les mains en coupe autour de son nez un peu épaté. La troupe stoppa. C’était lui qui réglait l’avance du groupe. Cyrano avait un odorat très développé. Avec lui, ce sens gagnait sur les deux sens majeurs : la vision et l’ouïe. Couplé à un cerveau d’humain, le nez de Cyrano était devenu le meilleur outil de prospection au cours des expéditions d’Esther. Il pouvait détecter la présence d’un sauvage ou de régressifs, bien avant que Cube ne les aperçoive.

- Fausse alerte, on peut continuer, dit Cyrano.

Ils reprirent leur marche rythmée par les coups d’épée de Cube. Arrivés à un pont de pierre écroulé, ils descendirent de quelques mètres pour arriver à un ruisseau d’eau claire. Ils s’arrêtèrent, le temps de laisser boire les chevaux et de remplir les gourdes. Un peu à l’écart, Plume cherchait des galets pour sa fronde dans le lit du cours d’eau.

Cube en profita pour prendre un morceau de viande séchée et quelques biscuits de voyage dans une des sacoches de la mule. Il était toujours en train de manger. C’était l’inconvénient d’avoir le métabolisme d’un géant

- Pourquoi t’es-tu arrêté tout à l’heure ? demanda Esther à Cyrano.

- J’ai senti l’odeur d’un ours. Mais la sente était vieille. Elle datait d’au moins 24h.

- Tu n’as détecté aucun sauvage ?

- Non,rien. Mais on va peut être rencontrer des sangliers. Ça nous changerait de la viande séchée.

Du même avis, Cube, à côté de lui, hocha la tête continuant de mâcher.

Esther donna le signal du départ. Après avoir monté la rive opposée, ils reprirent le chemin vers le sud-est. Maintenant, ils progressaient entre les ruines de maisons construites en galets, accolées les unes aux autres. Ils arrivaient dans la partie la plus ancienne du village. Au bout de ce qui avait été une ruelle, apparut une clairière. Du béton craquelé de l’ancienne place émergeait une prairie fleurie ensanglantée de coquelicots. Témoins résilients, cyprès et marronniers encadraient toujours l’esplanade. Sur plusieurs étages, le squelette de ciment d’un ancien bâtiment administratif clôturait un des côtés.

- Je ne pense pas que ce village soit habité. Nous n’avons vu aucun chemin entretenu. Cyrano, tu as senti quelque chose ? demanda Esther.

- Non rien !

- Avec Cube vous allez essayer cette rue vers l’ouest. J’aimerais faire une prière dans un lieu consacré. Si vous trouvez l’église, vous ferez signe à Plume.

Se tournant vers l’adolescente.

- Tu peux monter sur le toit de cet immeuble ?

Par dessus son épaule, Plume regarda l’immeuble de 5 étages.

- Oui sans problème.

- Alors vas y, tu les surveilleras de la haut, dit la jésuite.

Plume avait du mal à obéir aux ordres, surtout s’ils venaient d’Esther. Cette femme qui ne souriait jamais qui ne vivait que pour ses livres et son ordre : la compagnie de jésus. Elle n’avait jamais compris comment son frère avait pu lui obéir. Pendant toutes ces années, Christian n’avait jamais manqué de participer aux sacro-saintes expéditions et il avait payé de sa vie son obéissance aux jésuites.

Sans rien dire, elle partit de cette foulée si particulière. Elle avait cette allure qu’elle partageait avec certains carnivores, l’équilibre parfait entre souplesse et tension. Pour se déplacer, uniquement chaussée de sandales, elle n’utilisait que l’avant de ses pieds.

Après avoir sauté un éboulis, elle se retrouva au pied du bâtiment. Si l’immeuble avait été un poisson, il ne restait que les arêtes. Cathédrale dédiée aux vents, ne subsistaient que les piliers et les dalles en béton armé. Plume se ramassa sur ses jambes et détendit tout son corps. Nonchalamment, elle se réceptionna directement au premier étage. Seule l’odeur de moisi habitait le bâtiment. Les végétaux n’avaient pas encore réussi à défaire le ciment. En éclaireurs, la mousse et la pourriture s’étaient répandues dans les ombres. Plume se déplaça vers l’intérieur de l’édifice, à la recherche de l’escalier. En partie effondrée, il ne subsistait que quelques moignons de marches et des fragments de paliers. La jeune fille s’éleva rapidement vers le toit, dans un mélange de bondissements félins et de balancements simiesques. Dans un dernier saut, elle passa à travers l’ouverture d’un ancien puits de lumière pour se réceptionner sur le gravier du toit plat, envahi de cactées . Au plus haut du village, elle dominait tous les environs. L’immeuble, mort debout, offrait une vue sur les quatre points cardinaux. La derniere née ne remarqua aucun signe de présence humaine. Aucun clocher n’apparaissait au dessus des ruines. Rien.

Elle avança sur le parapet du côté de la clairière. Les chevaux et la mule, débarrassés de leur selle et de leurs sacoches, broutaient les herbes grasses du printemps. Assises dans l’herbe, les jumelles discutaient. Plume croisa ses avant-bras pour indiquer à Esther qu’elle n’avait rien vu. Portant son regard vers l’ouest, l’adolescente aperçut Cube et Cyrano. Ceux-ci avançaient entre les arbustes et les buissons d’une ancienne rue. Après avoir disparu quelques minutes, la cape de velours rouge de Cyrano s’agita au dessus d’un arbuste. Ils avaient trouvé l’église. A son tour, Plume moulina de ses bras pour attirer l’attention de la jésuite. Tendant son bras droit, elle indiqua la direction de l’église avant de redescendre de l’immeuble.

Sur le côté de la rue, comme une tortue sur le dos, la cloche gisait sur un tapis de gravas. Plume ne put s’empêcher de faire tinter l’alliage de bronze avec une pierre lancée de sa fronde. Un son frêle érailla le silence. Décrochée, la cloche fêlée n’était plus que ferraille. Ce n’était pas la chose la plus intelligente à faire dans un village inconnu. Au regard noir de Cyrano, Plume répondit d’un haussement d’épaule. Déjà, Esther arpentait les ruines du lieu saint, à la recherche d’un crucifix à sauver, d’une statue à redresser. A part quelques vitraux toujours en place sur le mur ouest, ce n’était plus qu’un chaos de pierres. Le sol de l’église avait disparu sous les gravas. Se déplaçant précautionneusement, ils trouvèrent les tuyaux tordus d’un orgue et des fragments de la statue d’un saint. Rien de récupérable. Puis, dans une chapelle du transept, émergeant d’un chaos de blocs, le visage de Marie apparut. La sculpture avait été faite dans un marbre laiteux scintillant dans la lumière du soleil. Bouleversant, le visage exprimait à la fois l’innocence d’une vierge et l’amour d’une mère. Un magnifique oxymore visuel.

- Merci seigneur ! Nous avions besoin de cet encouragement, s’exclama Esther.

Échangeant un regard avec Marie, elle fléchit les genoux et se signa. Puis elle se tourna vers Cube :

- Peux tu essayer de dégager notre sainte mère ?

En quelques minutes, il déblaya la sculpture de marbre blanc envoyant les blocs à quelques mètres derrière lui comme s'ils étaient faits de bois. Personne ne se proposa pour l’aider. Aucun membre du groupe n’était capable de le seconder. Les blocs de pierres pesaient au moins 50 kilos chacun. Le visage de Jésus apparut à son tour. La statue était une pietà. Assise, la mère tenait dans ses bras le corps de son fils mort sur la croix. Allongé sur ses genoux, Jésus n’avait pas eu la même chance que Marie. Son bras droit manquait et les deux jambes cassées apparaissaient au bas du socle. Pendant que Cube finissait de retirer les derniers blocs autour de la statue, Esther s’approcha pour essuyer les deux visages avec un pan de sa bure. Après avoir coupé quelques branches de genet, les jumelles s’en servirent pour balayer autour de la statue laissant quelques pétales des fleurs jaunes recouvrir le carrelage, une mosaïque de noir et de blanc. Cyrano revint avec un bouquet de roses d’églantier qu’il déposa sur le socle de la sculpture. Plume avait trouvé un reste de cierge au pied d’un mur. Elle le posa à côté du bouquet de fleurs avant de l’allumer avec son briquet d’amadou. En guise d’autel, Cube choisit trois belles pierres de tailles qu’il empila l’une sur l’autre à l’avant de la statue. Les deux jésuites époussetèrent la pierre blonde avant de la recouvrir d’un tissu fin orné de liserés dorés. Aucun mot n’avait été prononcé.

De son sac en bandoulière, délicatement, Esther sortit une boite en bois. Finement ouvragé, un crucifix vieux de plusieurs siècles reposait sur un coussin en dentelle de soie crème. Constitué d’une croix et de son support, elle emboîta les deux parties pour reconstituer l’oeuvre d’art et plaça la statuette de bois et d’argent au milieu de l’autel improvisé. Elle recula de trois pas avant de s’agenouiller, les mains jointes. Un à un les membres du groupe s’agenouillèrent à leur tour. Baignés de lumière, respirant cette poussière vieille de plusieurs siècles, ils entonnèrent en choeur la première de leur prière.

- Seigneur,

Accorde-nous d'être de vrais et fidèles disciples

pour porter ton Évangile, à tous les peuples de la Terre.

Donne-nous la force de vaincre les difficultés

que nous rencontrerons en tant que missionnaires.

Nous savons que Tu es toujours avec nous

et que Tu nous envoies sans cesse ton Esprit Saint.

Fais que nous obéissions à ton commandement d'évangéliser,

sachant que le fruit sera abondant, car il dépend de Toi.

Fais que, pleins de joie et d'espérance,

nous jetions toujours les filets de l'Évangile

Amen, reprirent ils en coeur

Assise dans l’herbe de l’esplanade, Esther nota dans son journal les évènements de la matinée. Cette statue méritait d’être protégée. Elle en parlerait à la Générale Lamaison. Si la sculpture pouvait difficilement être rapatriée, trop lourde, un tailleur de pierre et un charpentier pourraient venir la protéger des éléments lui construisant une chapelle.

Pour cette halte de mi-journée, chaque verdoyant s’occupait de son propre repas. Cube s’assit à droite d’Esther. Après avoir posé devant lui son épée, il se servit de son bouclier en bois cerclé de fer pour y déposer son repas. Il avait attaché ses cheveux avec le lien de cuir qu’il portait autour de son poignet droit comme un bracelet. De même que le Samson de la bible, il ne voulait pas couper ses cheveux trop courts et il attacherait ses cheveux si un combat s’annonçait.

Cyrano avait étendu sa cape sur l’herbe. Il s’installait toujours près du géant. A demi allongé tel un césar romain, il portait chaque denrée à ses narines, humait d’une longue inspiration puis descendait l’aliment vers sa bouche pour le mâcher consciencieusement les yeux fermés.

Les deux jumelles, s’installèrent côte à côte et commencèrent leur chorégraphie. Rythmés par le cliquetis de leur langue, le pain, la viande séchée et la gourde d’eau circulaient entre leurs mains sans temps mort, sans hésitation. La main de l’une pouvait très bien apporter le pain à la bouche de l’autre. Pour le temps du repas, elles reconstituaient ce corps unique de soeurs siamoises par la hanche. Leur mère était morte pendant leur naissance. Quelques années plus tard, la sage femme aidée de Mathusalem, avait réussi à séparer les jumelles.

Depuis le début de l’expédition, Plume restait à l’écart du groupe. Esther la trouvait trop jeune même si les jumelles avaient commencé au même âge. Elle manquait de maturité à toujours être à la limite de la désobéissance. La jésuite n’arrivait pas à la comprendre. Elle avait un caractère opposé à celui de son frère ; Christian ne mangeait jamais seul. Déjà d’un naturel solitaire avant la mort de son frère, elle ne cherchait pas pour autant à se faire des amis. Un morceau de viande et des biscuits salés en main, elle avait sauté sur la branche d’un des marronniers qui bordaient la clairière. A califourchon, le tronc en guise de dossier, elle mangea rapidement, but quelques gorgées d’eau avant de disparaître dans la frondaison de l’arbre.

Alors qu’ils allaient reprendre le chemin, Cyrano qui s’était éclipsé le temps d’uriner, revint vers eux. Le sifflet d’alarme autour du cou, il était parti derrière l’immeuble. Pour lui, faire ses besoins relevait du dilemme. Froussard, il avait peur de s’éloigner du groupe, enfin, surtout de Cube. De l’autre, il était hors de question de rester trop près, on pouvait le voir, l’entendre ou pire le sentir.

Plutôt discret dans ces moments là, ils le virent revenir vers eux à grands pas, pointant de son bras droit le bâtiment derrière lui.

- Je marchais dans la rue de derrière quand je l’ai sentie. C’est une sauvage, jeune et sale. Elle est passée ce matin juste avant que nous arrivions.

- Sauvage ou régressif ? demanda Cube.

- Elle est sale mais ne sent pas la charogne, je dirais une sauvage.

- Seigneur faite que nous la sauvions, dit Esther en regardant le ciel tout en se signant.

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