Bonnefoi - Privas

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Au matin, après avoir prié pour laudes, Esther revint au campement avec ses deux acolytes jésuites. Cube était réveillé et s’occupait de faire bouillir de l’eau pour la tisane. Il avait dû se lever juste après elle et filer à la rivière pour se laver. Il avait toujours peur de sentir la sueur, l’animal.

Tout le monde se réveilla avec le bruit des préparatifs et l’odeur de viande rôtie. Partis chasser à la nuit, Cyrano et Cube avaient rapportéun sanglier. Les derniers morceaux rissolaient dans la grande poêle. Face à son miroir de voyage, Cyrano se coiffait après sa séance de rasage. Une huile parfumée, de sa composition, lisserait moustache et cheveux. Après une nuit sans nuages une fraîcheur humide collait à ce début de matinée. Les jumelles, couverture sur les épaules, se collaient au feu, remplissant leur tasse de la tisane au tilleul.

Plume s’étira semblable à un chat allongeant ce corps tout en longueur. Puis assise en tailleur, sa couverture sur la tête, elle regarda discrètement Camélia. Celle-ci faisait sûrement semblant de dormir, tournant le dos au feu. Elle n’avait pas vraiment parlé. Elle avait juste dit qu’elle était venue seule du nord, sans expliquer pourquoi. Les deux aides jésuites et Cube étaient déjà en train de remballer le matériel pour partir.

Quand Camélia se leva, les jumelles lui proposèrent une tasse de tisane. Elles prélevèrent quelques morceaux de viande pour les mettre sur une tranche, le jus de la viandre ramollirait le pain dur. Camélia remercia d’un signe de tête et croqua dans la tartine. Puis les jumelles rassemblèrent les derniers morceaux sur une des pierres plates du feu. Suivant la routine, ces derniers morceaux seraient avalés par Cube quand il viendrait pour éteindre le feu avec quelques pelletées de terre.

Le groupe allait reprendre le chemin de Tricastin lorsque Cyrano, d’un bond, se redressa. Il tourna la tête vers le nord et annonça sans préambule.

- Des hommes à cheval approchent. Ils ont des chiens. Ils viennent par la rue derrière ces arbres, dit-il.

Cube se précipita vers le bord de la clairière, la main sur le manche de son épée. Plume, en quelques bonds, se positionna au premier étage de l’immeuble.

- Ils sont trois ou quatre. Ce sont des hommes d’armes. Je sens l’odeur de l’acier huilé, continua Cyrano.

Esther se retourna vers Camélia mais elle avait disparu.

- Ils sont là, dit Cyrano avant de reculer près du feu avec les jumelles.

Esther se plaça à côté de Cube. Il avait attaché ses cheveux et l’épée, dans sa main, pointait vers l’orée du bois.

Débouchèrent trois chevaliers en armes. Leurs plastrons de cuir montraient les armoiries de l’archevêché de Lyon, un lion d’argent tenant une épée en forme de croix. Le chef du groupe s’avança vers Esther :

- Je suis le sergent Bonnefoi. Nous sommes des soldats de la garde de Monseigneur Sepulved de Lyon.

Le poil grisonnant, le militaire de haute stature parlait comme les chiens aboient, par à-coups, d’une voix forte.

- Bonjour, je suis soeur Esther, jésuite de Tricastin.

- Nous sommes à la recherche d’une moisie.

- Vous voulez dire une verdoyante ?

- Ça fait plusieurs jours que nous la traquons. Les chiens l’ont pistée jusqu’ici. A la fumée de votre campement nous avons cru que c’était elle.

- Nous allions partir. Mais vous devez être fatigués. Il nous reste de la tisane ?

- L’avez-vous vue ?

- Vous voulez dire la verdoyante ?

- OUI, la verdoyante !

- Nous avons vu une verdoyante.

- Où est-elle ?

- Je ne sais pas, elle est partie !

- Vous êtes sûr ?

- Voyez, nous sommes tous là.

- Vous autres de Tricastin, vous êtes toujours prêts à défendre les impurs, cette sou-race. Dites-nous où elle est.

- Elle vous a déjà répondu !

Cube s’était avancé d’un pas. Les mercenaires étaient des soldats entraînés, tout en muscles et plutôt grands mais aucun ne pouvait rivaliser avec le jeune verdoyant. Peut-être parce qu’ils étaient trois, peut-être parce qu’ils étaient habitués à faire naître la crainte, peut-être parce qu’ils étaient bêtes, aucun n’eut peur.

- Rappelez votre gros ours ou il va goûter de notre acier.

- Du calme Cube, ces messieurs ont peut-être mal compris.

Arbalète à l'épaule, un des soldats mit Cube en joue.

- L’avariée, que nous recherchons, est une criminelle. Elle a agressé son Excellence, l’évêque de Nimes, qui était en visite chez Monseigneur Sepulved.

- J’espère que sa seigneurie n’est pas gravement blessée ?

- Non, heureusement les blessures sont superficielles. Mais il n’y a pas que ça. Hier, cette salope a tué mon meilleur chien.

- J’aimerais vous aider mais comme je vous l’ai déjà dit, je ne sais pas où elle est.

- Et ces deux jeunes filles, elles le savent ?

Le sergent regarda les jumelles. Au même moment, de l’autre côté de la clairière apparut un quatrième garde, épée en main. Alors qu’il allait saisir les deux soeurs, un caillou l’atteignit en plein front. Pourtant casqué, il tomba, sans même un cri, assommé. Déjà, Plume rechargeait sa fronde, ne quittant pas du regard le gradé.

- Veuillez excuser Plume, c’est sa première expédition. Elle aurait dû attendre mon ordre, dit Esther regardant Plume d’un air sévère.

L’adolescente haussa les épaules. Encadré par ses deux soldats, armes à la main, le sergent, furieux, s’avança vers Esther. D’un pas de côté, Cube s’intercala, l’épée en avant.

- Cube range ton arme ! Je suis sûre que ces messieurs ne nous veulent aucun mal.

Cube s’exécuta très lentement mais resta devant le soldat. Pourtant dans son ombre, le sergent en profita pour d’un pas de plus s’avancer vers le verdoyant.

- Nous sommes des chevaliers de Monseigneur Sepulved, vous nous devez obéissance. Et commencez par faire descendre votre petit animal. Cette merdeuse devra répondre de son geste.

- Nous ne vous devons rien et sûrement pas allégeance. Nous obéissons à notre Générale, la mère Lamaison, au très Saint-père et par dessus-tout à Dieu.

- Comment oses-tu, garce, je vais…

Il n’eut pas le temps de brandir son épée. Cube, d’une main, lui bloqua le bras qui dégainait son arme. De son autre main, il le prit à la gorge et le souleva d’un bon mètre. Battant frénétiquement des pieds, il agrippa de sa main libre le bras de Cube. Rationné en air par les doigts en serres sur sa gorge, il cessa rapidement tout effort. Il se contentait de se tenir au bras tendu comme un naufragé à sa bouée. Ses deux soldats figés ne savaient plus quoi faire. Sans effort apparent, Cube le maintenait en l’air. Il tourna la tête vers Esther attendant ses ordres.

- Sergent, nous n’aimons pas la violence mais Saint Thomas d’Aquin a dit “on est davantage tenu de veiller à sa propre vie qu’à celle d’autrui”. En conséquence, je ne peux vous laisser faire. Votre stupidité vous a mis dans une situation difficile. Espérons que vous allez retrouver la raison et prendre la bonne décision.

Le sous-officier ne pouvait pas regarder la jésuite, la main de Cube bloquant les mouvements de sa tête.

- Cube, redescends le sergent, il ne peut plus parler.

Le verdoyant reposa le sergent à terre, desserrant l’étau de ses doigts sans enlever sa main. Une toux sèche, de longues respirations, le soldat aspira goulûment l’air. Un boulon passa devant son visage, atteignant le garde à sa droite, en plein plastron. Profitant de la diversion involontaire de son chef, le soldat avait décidé de passer à l’attaque. Le souffle coupé, un genou à terre, il se repentait déjà de son initiative. Sur une branche, Plume souriait. Regardant le dernier soldat, elle remit un boulon dans sa fronde. Immobile, la bouche entrouverte, son regard allait de son chef, encore rouge de l’asphyxie, à son collègue se relevant difficilement.

- Sergent ? demanda Esther.

- Cube, aide notre sergent à prendre la bonne décision, dit la jésuite.

La main de Cube se déplaça jusqu’au poignet, phagocytant la main du sergent. Une marionnette, le bras du soldat s’éleva, tirant dans le même mouvement son épée hors de son étui. Le guerrier regardait son bras comme possédé. L’épée sortit lentement du fourreau. D’une crispation de la main, Cube intensifia sa prise. L’arme tomba dans l’herbe. La main du sergent resta ouverte, tétanisée. Impuissante. La démonstration était totale.

- Lâchez vos épées … Déposez vos armes.

La voix du sergent, une octave en dessous de la normale, sortait par hoquets de sa gorge.

Les deux soldats hésitèrent, non pas qu’ils puissent renverser la situation. Ils étaient hébétés : devoir rendre les armes ! Aucun de leurs entraînements ne les avait préparés à remballer leur orgueil. Les bras déjà ballants, ils laissèrent glisser épée et arbalète au sol.

- Cyrano, veux-tu bien ramasser ces armes ?

Voyant la réticence de leur collègue, les jumelles se précipitèrent et rassemblèrent les armes à côté du feu. Esther se tourna vers Cube.

- Tu peux laisser notre nouvel ami tranquille.

L’étau des doigts s’ouvrit. Le sergent tomba à quatre pattes, crachant et toussant. Son casque roula sur l’herbe. Esther s’avança devant le soldat. Il n’osa pas relever la tête.

- Avant de partir, nous cacherons vos armes dans une des maisons du village. A vous de les retrouver. Ça diminuera votre envie de nous suivre. Même si l’intelligence n’est pas la première de vos qualités, je sais que vous ne retournerez pas à Lyon sans vos armes. Vous seriez alors la risée de vos compagnons chevaliers. Ah, un dernier conseil : ce n’est pas la peine de rapporter à votre supérieur notre rencontre. Je serais alors dans l’obligation de faire moi aussi un rapport écrit sur notre querelle. Sommes-nous d’accord ? dit Esther.

De l’index, Cube releva le menton de l’homme d’arme qui, honteux, essayait de fuir le regard d’Esther.

- Oui, nous sommes d’accord, ânonna le sergent Bonnefoi.

- Au revoir, messieurs.

Portant leur camarade, toujours évanoui, ils repartirent vers leurs chevaux restés à l’église. Sans une parole, tout le monde se prépara à partir rapidement.

- Les filles, vous pouvez faire un tour en clics de la clairière pour voir si Camélia est dans les parages ?

Maintenant que les soldats étaient partis, Esther ne cachait plus son anxiété. Elle se tourna vers Cyrano.

- Tu penses qu’ils sont de retour à l’église ?

- A l’église, je ne sais pas, mais ils sont partis.

- Plume, tu prendras leurs armes et tu les mettras sous le vieux sommier, dans la maison où on a trouvé Camélia.

- Les filles ?

- Nous ne la trouvons pas.

- Tant pis, nous partons. Plume, après avoir vérifié qu’ils ne nous suivent pas, tu nous rejoindras par le chemin qui va vers le sud-est. Nous laisserons les marques habituelles. Fais attention, ils ont des chiens avec eux.

- Et Camélia ? dit Plume.

- C’est trop dangereux de rester à la chercher, d’autres soldats peuvent arriver.

En milieu d’après-midi, ils traversaient une forêt de chênes blancs quand Plume les rejoignit. Esther la regarda venir de ses grandes foulées légères. Elle avait dû courir plusieurs heures pour les rattraper. Pourtant, elle semblait moins fatiguée que la jésuite.

- Quand j’ai quitté le village, ils cherchaient encore leurs épées, dit Plume à Esther.

- Très bien, nous sommes tranquilles pour ce soir. Si tu n’es pas trop fatiguée, peux-tu chercher un endroit protégé des regards pour pouvoir bivouaquer autour d’un feu ? Nous t’attendrons ici.

Alors qu’ils patientaient, Cyrano se redressa.

- Maintenant, j’en suis sûr ! Camélia nous a suivis. Il m’a semblé tout à l’heure percevoir son odeur mais le vent était trop fort.

- Elle est loin ? demanda Esther.

- Non, une centaine de mètres. Son odeur se renforce, elle approche.

Quelques minutes s’écoulèrent et Camélia apparut de derrière un buisson.

- Contente de te revoir ! On pensait que tu étais partie.

- Je suis désolée pour tous ces problèmes. Ils ont dû vous dire qu’ils me cherchaient.

- Oui et ils nous ont dit aussi que tu étais une criminelle. Tu as attaqué un évêque, un des plus respectueux représentant de Dieu sur cette terre.

- Ce porc allait me violer ! Il réfléchira à deux fois avant de recommencer, gronda Camélia.

- Nous, les jésuites, ne jugeons pas. C’est à Dieu, dans sa grande miséricorde, d'arbitrer. Par contre nous demandons l'honnêteté la plus pure.

- Je ne mens pas !

- Je te le répète, nous sommes prêts à t’accepter parmi nous, mais tu dois laisser derrière toi le mensonge. Beaucoup, à Tricastin, ont un passé sombre. Un grand nombre étaient dans les ténèbres. Quelques-uns sont coupables de péchés mortels. Le tien est mineur, en comparaison, même si frapper un évêque est grave. A la mission, nous pouvons vivre ensemble car le mensonge a été banni de notre communauté. Personne ne te jugera mais tu dois nous dire la vérité. Tu dois te confesser.

- Parce que je suis une impure et lui un immaculé, un évêque en plus. Alors c’est forcément moi la corrompue ?

- Je n’ai pas dit ça.

- Mais vous le pensez tellement fort que vous n’avez même pas imaginé une seconde que je puisse être innocente. Ce sont de belles paroles : faire confiance, ne pas juger, dire la vérité, vivre ensemble sans mensonge. Pourquoi devrais-je vous suivre en toute confiance alors que vous n’êtes même pas capable d’accepter mon témoignage ? Toute jésuite que vous êtes, avec vos grands airs de madone, vous êtes comme les autres immaculés. Vous vous servez de la religion pour assoir votre pouvoir et asservir les derniers nés. Je vous ai observé, hier soir. Tout le monde était aux petits soins pour vous. Ça doit être agréable d’avoir des serviteurs corvéables à merci.

Camélia mit un genou à terre, et les mains jointes, prit une voix qui exprimait la soumission.

- Soeur Esther ? Je peux faire ça ? Merci soeur Esther de me laisser faire ça. Oui, soeur Esther, je vais m’occuper de ça.

Elle se releva et se tourna vers les autres.

- Vous en avez pas marre de faire les moutons ? Vous ne voyez pas qu’elle se sert de vous ?

Plusieurs longues secondes s’écoulèrent avant que Cube ne réponde :

- Je ne connais pas beaucoup d’évêques. Les seuls gens d’église que je connaisse sont les jésuites de Tricastin. Ils ne sont ni pires ni meilleurs que les verdoyants. Et, cela fait quelques années que je pars en expédition avec soeur Esther. Grâce à elle, nous avons aidé beaucoup de verdoyants, comme toi.

- Oui et c’est aussi la plus gentille des jésuites, reprirent en choeur les jumelles.

- Et puis, personne ne t’oblige à nous suivre ! dit Cyrano.

Quelques secondes s’écoulèrent. Deux larmes glissèrent sur les joues de Camélia qu’elle essuya d’un geste brusque du dos de sa main.

- Je vous ai suivis parce que je n’ai pas d’autre choix.

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