Dominique - Avignon

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Dans sa tenue de novice de l'ordre des Chevaliers de la Croix, Dominique remonta une allée formée par les étals des marchands. La foire annuelle d'Avignon s'étalait en couleurs, en odeurs et en bruits sur le parvis du palais des Papes. Pendant quelques jours, des commerçants de tous les diocèses de la nouvelle France et des colons des régions frontalières vendraient leurs marchandises.

Sans s'arrêter de marcher, il pointa l'index vers un présentoir de fruits.

- Votre étal dépasse de son emplacement ! Replacez le !

- Oui, Chevalier.

Il laissa dire. Encore une année et il serait un Chevalier, un Chevalier de la Croix. Son plastron noir de cuir bouilli serait enfin rouge. Et la grande croix qui ornait sa cape blanche serait de la plus belle des couleurs : vermeil. Couleur du sang que le Christ avait versé pour tous les hommes.

Pour ceux qui le connaissaient, sa droiture et sa recherche de la pureté s'exprimaient dans son maintien. Chaque mouvement était réfléchi, pesé, efficace ; son corps n'acceptait aucune fioriture. Avec ses cheveux noirs ramenés en chignon sur sa nuque, son visage long et anguleux présentait une beauté froide, involontaire. La pâleur de sa peau accentuait son regard noir que peu de personnes pouvaient soutenir. Fierté de ses professeurs, Dominique était le premier en tout. Que ce soit aux arts martiaux ou pour l'étude des textes sacrés, aucun novice ne le dépassait. A 17 ans seulement, suite à des résultats exceptionnels, son Maître lui avait laissé le commandement de cette triade.

Suivi des deux novices, il descendit vers la partie Sud de la place. Des tissus de toutes les couleurs s'affichaient en rouleaux ou en feuillets. Du lin, de la laine ou de la soie, unis ou ornés de motifs, des hommes et surtout des femmes venaient admirer les dernières nouveautés. Beaucoup de jeune filles, sûrement des aides couturières, jouaient les mannequins avec des robes faites des plus beaux draps.

Tel le socle d'une charrue, la pointe du triangle formée par les cadets séparait la foule des badauds. Dominique aimait voir les visages se détourner, leurs gestes se ralentir, leurs conversations bégayer puis s'arrêter. Les parents rattrapaient, par le col, leurs enfants et leur imposaient le silence. Certains allaient même jusqu'à bâillonner d'une main le marmot après l'avoir poussé entre leurs jambes. Cette crainte respectueuse ennivrait Dominique. Une fois Chevalier, il ne les décevrait pas. Il les protégerait des criminels et des mécréants. Il serait digne de leur vénération ; Dieu serait fier de lui.

Dominique s'arrêta devant quelques rouleaux de brocart.

- Novice Thomas, contrôlez la quittance de ce marchand !

Sur un des draps apparaissait la marque des jésuites de Tricastin, la tour église avec sa croix brodée au fil doré. L'étoffe lustrée exhalait une odeur de lavande fraîche. La qualité de la soie et le tissage révélait un produit de grande qualité.

- Je peux vous aider, Chevalier ? demanda une femme habillée d'une robe recouverte d'un tablier.

- Commencez par remettre correctement votre foulard. On voit vos cheveux ! Vous n'êtes pas seule, vous êtes devant le Palais des Papes, le siège de Notre Saint Père !

Le femme se retourna quelques secondes pour repositionner les quelques mèches de cheveux qui débordaient du foulard.

- Je serais intéressé par ce tissu.

- Cette soie est la plus belle de toute la papauté. Vous voulez en faire une chemise ? Nous pouvons prendre vos mesures si vous le désirez.

- Vous savez qu'elle a été produite par des verdoyants ?

- Oui, nous l'avons achetée hier, quai du pont Saint-Bénézet, sur une des barges qui venait d'accoster.

- Vous avez un certificat de vente avec le sceau de purification ?

- Bien sûr, un chevalier de votre commanderie est passé juste avant notre achat.

Elle souleva le rouleau pour dégager une lettre collée par de la cire sur le tissu. Une balance soutenue par un glaive se dessinait en creux et bosses sur l'estampille de cire rouge. A son ordination, il recevrait sa chevalière avec le sceau, symbole de sa fonction. L'année prochaine, lui aussi, cachetterait les produits des derniers nés au terme d'une bénédiction de purification. Il reposa le coin du rouleau de tissu et partit sans rien dire, rejoint à pas rapides par les deux cadets à ses ordres.

Sortant de la partie mercerie, Dominique traversa sans s'arrêter la partie maraîchère avec les vendeurs de fruits et légumes. Présents chaque semaine au marché, il connaissait la plupart des vendeurs. Brouillard invisible, l'odeur douceureuse et collante du sang les enveloppa. Ils marchaient entre les carcasses sur les tables et la volaille en cage. Les jambons et le gibier, pendus aux crochets, se côtoyaient en rangs serrés.

Dominique s'immobilisa devant un étal assailli d'une multitude vibrante de mouches. Ivres de sang, elles décollaient en vagues noires à chaque passage de la main de l'apprenti boucher. Marionnette perché sur un tabouret, l'enfant brassait l'air au dessus d'une carcasse de veau. Habituées, entre deux battements, les mouches revenaient aussitôt pour frénétiquement sucer, copuler et pondre sur ce tas de paradis. En quelques secondes, c'est une vie de diptère qui s'accomplissait.

Le boucher, traînant un pied bot, s'approcha au signe de la main de Dominique. Derrière son tablier de couleur douteuse, il s'arrêta devant les trois jeunes. Debout, il penchait derrière la table. Il agita une main rouge devant sa face chassant quelques mouches, ivres, exécutant tonneaux et loopings.

- Novice Thomas, demandez à ce boucher s'il est bien un immaculé.

- Boucher, mon responsable de triade vous demande si vous êtes un immaculé.

- Je suis un premier né, mes trisaïeuls étaient moines de Sénanque et moniales de Notre-Dame de Bon Secours.

- Vous boitez comme certains verts de ma connaissance. Votre arbre généalogique n'aurait-il pas une branche moisie ? dit Dominique.

- Oh non mon Chevalier, ma famille ne compte que des purs. Pour mon pied, je me le suis écrasé avec la roue du chariot. Il y a quelques années maintenant.

- Attention à vous, n'ajoutez pas le mensonge au péché d'impureté. Vous pouvez le prouver ?

- J'appelle ma femme, elle vous le dira.

- Votre femme, autant dire personne. Montrez-moi votre pied ! Je déciderai seul avec l'aide de dieu.

- Jean, donne moi ton tabouret.

L'apprenti descendit de son perchoir, chassant une dernière fois le troupeau noir de diptères, avant de prendre le tabouret pour l'amener à son maître.

Après s'être assis, l'artisan enleva délicatement sa godasse, laissant apparaître un pied amputé de ses orteils. De mauvaises cicatrices marbraient le moignon. Se penchant un peu, Dominique regarda attentivement le reste de ce pied. Le boucher en profita pour sortir un peu de paille qui remplissait le vide en bout de chaussure.

- Je vois des cicatrices laissant supposer une amputation.

- C'est le barbier de mon village qui a effectué l'opération.

- Mais vous avez très bien pu demander cette ablation pour cacher une difformité typique de votre engeance.

- Je vous donne ma parole que je suis pur.

- Êtes vous prêt à le jurer sur la bible ?

- Oui, je suis prêt !

Dominique ouvrit délicatement sa petite sacoche de cuir qui battait contre son coeur. Novices et Chevaliers ne se séparaient jamais de leur bible. L'infirme claudiqua jusqu'à Dominique.

- Vos mains sont propres ?

Il attendit que le Boucher plonge ses mains dans un seau à l'eau déjà rougie et s'essuie à un des torchons posés sur son établi. Puis la bible sur la paume de sa main gauche, Dominique présenta le livre sacré au marchand. Un des novices lui indiqua de poser sa main rougie au dessus du livre sacré, sans le toucher.

- Dites, je jure d'être pur et sans tâche !

- Je jure d'être pur et sans tâche.

- Novice Hubert, écrivez dans le registre le nom de cette personne et indiquez la nature de son serment.

- Novice Thomas, rappelez à ce monsieur la sentence en cas de parjure.

- Vingt coups de fouet en place publique.

Sans un regard pour le boucher, Dominique se retourna et partit à grands pas.

Il décida de parcourir le réseau de ruelles derrière le Palais. Dans l'ombre de la résidence papale, les derniers nés s'entassaient dans des maisons étroites rapiécées de poutres et de pierre prélevées sur d'anciennes constructions maintenant disparues. Les ruelles ressemblaient à la bouche d'un édenté avec ses maisons branlantes et ses cavités.

Sur de vieilles portes ou volets, parfois à même le sol, s'étalaient objets récupérés et bricoles que les derniers nés essayaient de vendre les jours de foire. De vieux objets dont l'utilité s'était perdue et des vêtements élimés se partageaient la vedette. Dans les renfoncements, autour d'un brasero, se regroupaient quelques verdoyants. L'odeur de friture de poisson ou de brochettes de rongeurs repoussait pour un temps l'envahissante odeur de cloaque qui assiégeait le quartier.

Au plus haut de la ruelle, postés, les trois acolytes observaient les verdoyants.

- Comment avons-nous pu les laisser se répandre jusqu'à venir coller l'arrière du palais ? dit Dominique.

- Mon Grand père, fils d'un des évêques du premier pape Pierre II, m'a raconté qu'ils n'étaient qu'une poignée. Par charité chrétienne, le Pape a laissés s'installer les malades et handicapés, dans ce quartier à l'abandon.

Dominique supportait de plus en plus difficilement les rappels trop nombreux de Thomas sur sa haute ascendance. Ce résidu d'évêque laissait poindre entre ceinture et plastron une bedaine, en accord avec sa mollesse.

- La charité pour ses semblables est une vertu. La charité pour les impurs est une faiblesse, un péché, dit Dominique.

- Mais c'est notre premier pape qui les a laissés s'installer, répliqua Thomas.

- Il a dû croire que cet engeance allait disparaître. Regarde maintenant, ils se reproduisent et pullulent.

Devant l'entrée d'une maison, plusieurs enfants jouaient aux billes. Une femme assise sur la marche d'entrée d'une des bicoques, les surveillait. Elle présentait une malformation très répandue parmi les impurs, six doigts à chaque main.

- Mais nous aussi nous avons beaucoup d'enfants. J'ai 5 frères et soeurs dit Hubert.

- Et moi 7, dit Thomas fièrement.

Dominique se tourna vers lui.

- Tu dois être fier d'avoir une grande famille, d'être le petit fils d'un évèque ?

- Très fier. Pas plus tard que la semaine dernière le Pape a félicité mon père.

- Et ton père ou, mieux, ton illustre grand père, t-ont dit comment ça se passait avant la vague ? Le Pape, les évêques, les curés, les moines et les moniales avaient, tous, fait voeu de chasteté. Ils ne devaient pas avoir d'enfants. Ils ne concevaient pas d'autre amour que celui du Seigneur.

- Je ne te crois pas. Dieu a dit "Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre", dit Thomas.

- Juste avant la vague, les hommes étaient des milliards, répandus sur toute la planète.Et la population mondiale continuait de croître. Certains pouvaient choisir l'abstinence sans influer sur le nombre d'habitants. Pour l'homme, le plus fort des sentiments est l'amour. Avant la catastrophe, pour les gens d'église, l'amour de dieu ne pouvait pas être partagé. L'amour de Dieu est pur esprit, il ne pouvait être flétri par le désir de la chair.

Il s'arrêta quelques secondes pour les regarder.

- Juste après la vague, la race humaine est proche de l'extinction. Dans la région d'Avignon, les seuls survivants sont des moines et des moniales qui sont restés cloitrés pendant l'épidémie. Ils ont tous fait voeu de chasteté mais il ne reste qu'eux. Que se passa t-il à votre avis ?

Thomas et Hubert se regardèrent interloqués.

- Ils ont brisés leur voeu de chasteté ?

- On ne serait pas là sinon. Ils quittèrent leurs abbayes de Senanque, du Barroux, de Blauvec, pour venir en Avignon. La procréation est devenue prioritaire, et ce qui était interdit et devenu nécessaire Aujourd'hui, on peut être religieux et avoir des enfants.

- Comment sais tu tout ça, aucun des maîtres chevalier ne nous en a parlé ?

- Quand j'étais enfant, j'ai demandé à ma mère pourquoi j'étais fils unique. Elle pouvait toujours se marier et avoir des enfants. Elle m'a dit qu'elle était comme les jésuites d'avant qui faisaient voeu de chasteté.

- Et tu l'as crue ? demanda Hubert.

- Quand tu es enfant, tu crois ta mère ! Plus tard, j'ai lu le "Récit du pèlerin" de Saint Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites. Il met en avant l'importance de la chasteté. Je me rappelle aussi ma première semaine de méditation dans une cellule de l'abbaye de Sénanque. Ce lieu magnifique, mais dépouillé ne pouvait convenir à des enfants.

- Moi je trouve que c'est mieux maintenant. J'espère avoir beaucoup d'enfants, dit Thomas.

- "La chasteté est le lis des vertus et, dès cette vie, elle nous rend presque semblables aux anges." C'est une citation de Saint François de Sales. Je ferai comme lui, je resterai chaste ; je resterai pur, dit Dominique regardant vers le ciel.

Un silence s'installa. Gêné, Hubert regarda à nouveau la jeune femme surveillant ses enfants.

- Avec ses douze doigts, elle doit être comptable chez les moisis.

- Mais non, imbécile, ça lui sert juste à compter ses douze enfants, répliqua Thomas.

- La pauvre, comment fera t elle avec le treizième ? dit Hubert.

- Il lui suffira d'aller pieds nus et elle pourra en pondre 12 de plus.

- Un petit fils d'Evèque, chuchota Dominique.

Il démarra vers les ruelles, en contrebas, laissant ses deux camarades le rattraper au petit trop.

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