Chapitre II : Débats internes

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Lorsque Amanda se réveilla, il devait être aux alentours de quatorze heures, elle soupira longuement, refusant d’ouvrir les yeux pour rester un moment allongé, dans le lit de camp qui reposait à l’intérieur de sa tente de commandante. Ses bras et ses jambes étaient engourdit, elle avait un effroyable mal de dos et sa tête la faisait également souffrir.

Il y avait beaucoup de bruit, au dehors : des hennissements de cheveux, des discussions animées et beaucoup de mouvement de troupes en armes. Elle maudit intérieurement les soldats de faire autant de tapage alors qu’elle avait besoin de repos, mais elle ne pouvait leur en vouloir de préparer le départ. L’armée levait le camp le lendemain, et elle n’avait pas encore donné ses ordres aux geckos cendrés, elle ne s’en sentait pas la force, et laissait faire sa caporale et sa sergente.

Avec les événements du quartier général d’Ismir, elle n’avait plus envie de rien, plus l’énergie pour agir, il lui fallait du temps pour digérer ce qu’elle avait vu : le sang, la neige, cette vision d’horreur, cette vision de Loukas à l’agonie.

Durant son coma, elle avait été examinée par des mages de haut rang, ainsi que par des guérisseurs de toutes les spécialisations imaginables, afin d’identifier ce qu’il était possible de faire pour elle. Après tout, c’était la deuxième fois qu’elle perdait connaissance en moins d’une semaine, et elle était la seule Maître de son royaume. Les mages préconisaient d’essayer des sorts, notamment des enchantements de guérison liés à la Lumière, mais les paladins avaient refusé de l’aider, par ordre de Régiselt, le temps que le cas de Théo soit étudié de plus près et que le général Mens ait entendu toutes les versions des faits concernant cet événement.

Les médecins – quant à eux – avaient prescrits plusieurs décoctions, dont la composition n’était pas toujours très claire et dont certains ingrédients ne se trouvaient pas dans le royaume, notamment pour ce qui était des plantes et autres herbes.

La jeune femme savait qu’on lui en avait fait avaler de force, elle sentait encore le goût de poivre sucré de l’une d’elle, mais maintenant qu’elle était réveillée, il n’était plus question de potion, d’enchantement de guérison ou de quoi que ce soit. Seul Lilith venait la voir, à présent, lui apportant nouvelles, et nourriture.

Au prix d’un ultime effort, elle ouvrit les paupières et garda les yeux mi-clos, le temps de s’habituer à la lumière qui perçait à travers la toile grise et épaisse. La tente n’était pas bien grande, du moins, assez pour accueillir le lit, une petite commode dans laquelle elle pouvait piocher du linge et des vêtements propres, une table de nuit sur laquelle se trouvait une bougie de cire mauve à demi fondue, reposant sur une petite assiette en verre, un tapis rouge, quelques coussins ainsi que son sac de voyage. Appuyées sur le poteau central qui tenait la tente, Sirus et Canopus, ses deux faucilles, semblaient se nourrir de tous les rayons de lumière qui passaient à leur portée pour les réfléchirent sur leurs lames dorées. Son arbalète et ses carreaux reposaient sur le dessus de la commode, à côté de son grand chapeau et de sa paire de mitaine. Son long cache-poussière était roulé en boule, par terre, dans un coin.

En baissant les yeux sur le tapis, elle remarqua un plateau en bois avec des poignées, sur lequel elle put distinguer, entre autres : un bol rempli de noix, une coupe de fruits secs, plusieurs tranches de pain noir, un petit pot de confiture de cerise ainsi qu’une carafe d’eau et un gobelet en étain.

Elle soupira de nouveau, et suivi du regard une des lignes argentées brodée dans le tapis. Ces lignes formaient des entrelacs de runes cabalistiques qui partaient sur les côtés pour entourer l’ensemble de l’œuvre en serpentant. Au centre, les fils opalins se reliaient pour dessiner une manticore : une créature féline monstrueuse pourvue d’un corps de lion, d’un dard de scorpion et d’un visage aux traits humains.

Son ventre gargouilla, malgré la douleur qui courait dans ses veines et ses muscles, elle était affamée, et n’avait presque rien avalé depuis près de quatre jours, depuis la nuit de sa vision et de son combat contre Aldrich, le vampire qui avait fomenté les assassinats, et aidé les acolytes de Melquiox à entrer dans le quartier général pour y invoquer un démon.

Repoussant le drap fin qui recouvrait son corps, elle enfila une chemise blanche à col large, et une paire de braie un peu trop grande à son goût, puis, elle s’assit en tailleur sur un coussin et commença à manger en ruminant ses pensées.

Elle ne pouvait s’empêcher de songer à son ex-compagnon, et à Claod, son dragon éclair invisible. Lorsque le ciel s’était fendu comme du verre, la population des royaumes des éléments avait paniqué et s’était rassemblé en pleine nuit, dans de nombreuses villes. Tous avaient débattues pendant de nombreuses heures, ils pensaient avoir assisté au début de la fin du monde, où à une nouvelle perfidie de l’ombre maléfique qui envoyait sans cesse ses armées à l’assaut des humains, et qui avait, par le passé, réduit en cendres le royaume de la Lumière, de la Foudre, et le pays d’Aërin, très loin au sud-est, par-delà la grande forêt de l’Arbre Éternel. Les Maîtres avaient également tous été affecté par cet événement : Yann, qui était avec elle au moment de sa vision, s’était également évanoui, et on racontait que tous les Maîtres de la Terre avaient eu des problèmes similaires ; Omell, le cousin de Loukas, était alité, et les frères Field et Foeld refusaient toutes visites et s’étaient enfermés chez eux.

Du côté des Maîtres de l’Eau, la reine Elza et Claire, sa conseillère, avaient fait mandés de nombreux magiciens et sorciers afin d’exiger des réponses de leur part, mais les érudits n’avaient pas d’explication sur le phénomène. La monarque avait renforcée le contrôle des frontières et fait doubler la garnison de la capitale, par précaution. Titwan, le troisième Maître de l’Eau, n’avait donné aucunes nouvelles pour le moment.

Les Maîtres de l’Air s’étaient montrés très inquiet, ils connaissaient bien les phénomènes météorologiques, et pourtant, ils n’avaient jamais vue ce ciel zébré d’éclairs mauves. Le plus âgé d’entre-eux, Ralgast, s’était retiré dans son temple pour méditer, laissant les autres dans l’expectative.

En réaction, le Maître et chef de guerre Tristophe avait envoyé de nombreux éclaireurs à dos de griffons pour scruter les abords des marais du sud, ainsi que les côtes du royaume. L’armée se tenait également prête à réagir en cas d’attaque. Manev – la Maître qui tenait la position de garde du corps pour le compte du roi et qu’Amanda n’avait jamais rencontré – avait fait fermer au public le palais royal de Cœurébène. Concernant les trois Maîtres restants : Trodd, l’écrivain, était actuellement au palais, et Dwan et Naima vivaient coupé du reste du monde dans leur monastère, plus loin vers l’ouest. Ces derniers n’étant pas venu au conseil des Maîtres de l’année passée, la jeune Maître du Feu n’avait également pas fait leur connaissance.

D’ordinaire, après un événement de ce genre et de cette envergure, les Maîtres se seraient rassemblés pour en discuter, essayer de trouver une explication ou même une solution, mais tous avaient d’autres occupations et la peur les empêchait d’agir comme la coutume l’exigeait. Aussi, chaque royaume agissait seul, ce qui agaça d’autant plus Amanda, qui se sentait déjà à part. Une fois la croisade lancée, elle serait réellement coupée des autres et son royaume se retrouverait sans Maître, car elle serait loin.

« Je n’ai rien à faire au sein de l’armée, je me suis fourvoyée… Même si c’est la volonté de Glaross, ce n’est plus la mienne… Je serai bien plus à ma place ailleurs, à protéger la population des bêtes sauvages, des dragons, des phœnix… J’ai longtemps pensé que le rôle d’un Maître était de guerroyer pour protéger son pays, mais il y a d’autres moyens de servir le peuple… », se dit-elle en croquant dans une figue séchée. Elle lorgna en direction de ses armes comme pour s’excuser d’avoir ce genre de pensées, les faucilles scintillaient toujours, imperturbables.

« À quoi bon… Le royaume n’a plus beaucoup de respect pour moi, désormais. Autant que je sois utile aux soldats et que je parte d’ici… ». Elle se répéta ces arguments pour la énième fois, avec l’espoir de se donner à la fois de la volonté et du courage. Une question taraudait cependant son esprit depuis la veille, à savoir : comment parlerait-on d’elle dans une centaine d’année ? Que dirait-on de son rôle de Maître, et de sa vie en général ? Allait-elle finalement accomplir quelque chose qui vaille la peine que l’on s’en souvienne ? Tous les Maîtres – ou presque – avaient accompli des exploits, même minimes, qui avaient leurs places dans les livres d’histoire.

« J’ai au moins empêché qu’un démon ne soit invoqué à l’intérieure même de la ville… C’est déjà ça… Bien que je ne doute pas que n’importe quel Maître en aurait fait autant, avec peut-être plus de succès puisque ça à bien faillit me couter mon bras droit ». En y repensant, elle passa une main sur la fine cicatrice ou la peau s’était resoudée, sous l’effet du sortilège du chevalier paladin. Il lui arrivait parfois de ne plus trop contrôler ses doigts, ses nerfs étaient froids et crispés, il lui fallait souvent plusieurs essaies pour refermer la main sur un objet.

Elle termina son repas sans plus de cérémonie, avec pour seul fond sonore les préparations de l’armée, à l’extérieur. Après quoi elle s’installa pour méditer, ou du moins, se vider la tête de toutes ces pensées qui l’encombrait et la dérangeait. Elle ferma les yeux, et s’imagina dans son ancienne chambre, au palais royal d’Éclipso, à Tropyrr.

En se concentrant sur sa respiration, elle réussit à ne plus s’attacher au flot incessant de pensée qui l’assaillait et se laissa porter par cet état de paix et de sérénité, ou le temps n’existait plus et ou le seul son qui importait était le souffle de ses expirations. Les minutes passèrent dans un calme relatif.

Elle fut interrompue lorsque quelqu’un poussa le pan de toile et pénétra dans la tente. Dissimulant sa frustration, elle ouvrit les yeux, et reconnu Lilith.

La caporale aux cheveux auburn portait son habituelle queue de cheval, ainsi que son armure en écailles de poissons des sables. Son épée pendait dans son fourreau, attaché à sa ceinture. Elle s’arrêta et esquissa une révérence, le début d’un sourire pointait au bord de ses lèvres pincées.

« Bonjour, commandante », annonça-t-elle d’une voix forte.

« Bonjour, Lilith… ».

« Je ne vous dérange pas ? ».

« Je méditais », lui avoua la Maître en faisant la grimace.

« Je suis désolé ». Son sourire s’effaça quelque peu.

Amanda haussa les épaules, « Ce n’est pas grave. Quelle heure est-il ? ».

« Un peu plus de quatre heures, les préparatifs avancent vite, nous serons prêts à partir avant la nuit. Many et Baltier – les deux intendants de l’unité – ont fort à faire auprès des charrettes et des montures. J’ai pris sur moi de commander la matière première nécessaire à la fabrication de votre potion curative, celle qui calme vos maux de ventre lorsque vous utilisez la magie ».

La jeune femme acquiesça d’un léger mouvement de tête, l’arrière-goût amer de l’étrange mixture au goût de terre et de cendre ne lui avait pas manqué, elle n’était pas pressée d’en reboire.

« Notre stock de provisions est bon, les mages ont des potions de regain d’énergie, ainsi que les gardes royaux, conformément à votre demande. Les troupes sont prêtes, et les plaies des derniers blessés sont complètement refermés, un groupe de paladin y a veillé ».

« De paladin ? Vraiment ? » questionna Amanda. Lilith était aussi au courant que les guerriers de la Lumière n’étaient pas intervenus pour l’aider lors de son malaise, sur ordre de leur chef, et ce, malgré les protestations.

« C’était avant les ordres de Régiselt, fort heureusement. Mais je doute de toute façon qu’ils ignorent les souffrances des autres soldats, ils n’ont de querelle qu’avec vous, après tout ».

« En effet… ». Elle baissa les yeux, et suivit une nouvelle ligne argentée sur le tapis.

« En parlant de ça, le général vous demande une fois de plus de venir le voir, il aimerait parler de cela avec vous… », déclara-t-elle d’un air gêné.

La Maître soupira ouvertement, elle repoussait cette discussion depuis un bout de temps déjà, c’était peut-être le moment.

« Très bien, je m’y rends tout de suite… Où est passé Théo ? J’ai besoin qu’il soit là, lui aussi ».

« Je crois qu’il est toujours en ville, emprisonné et sous bonne garde. Je vais envoyer quelques membres des geckos cendrés aller le chercher, si vous voulez bien me signer un ordre direct pour les geôliers ».

Surprise mais pas choqué, la jeune femme hocha la tête, depuis qu’elle avait sauvé le soldat d’une mort certaine, il était devenu quelque chose d’autre, une créature pour le moins différente, et cela avait fait peur à beaucoup de hauts-gradés de l’armée, qui avait préféré le mettre aux fers, en attendant délibération, elle pensait cependant que cette histoire était réglée et qu’il n’était au moins plus sous les barreaux, mais visiblement, il n’en était rien. Elle se leva et enfila son corset de cuir, des brassards longs et son cache poussière à manches courtes. Enfin, elle chaussa ses bottes et mit ses mitaines, avant de passer ses armes à sa ceinture. Elle laissa cependant son arbalète, pour cette fois, estimant qu’elle n’en aurait pas l’usage.

D’un des tiroirs de sa commode, elle tira une feuille de papier, un encrier et une plume et griffonna un ordre express à l’attention des gardes de la prison, qu’elle signa de son nom et de son titre officiel de Maître du Feu. Elle le plia en quatre, puis le remit à Lilith, qui s’inclina légèrement avant de quitter la tente.

« Je vous retrouve tout à l’heure, commandante ».

« Oui, à tout à l’heure, caporale ». La jeune femme l’accompagna dehors, et resta devant sa tente le temps de s’habituer à la lumière du soleil. Bien que l’après-midi soit déjà bien avancée, l’astre brillant était encore haut dans le ciel, et chauffait le sable et les graviers rouges, crissant sous les bottes des soldats. Autour d’elle, les tentes grises et noires, plus ou moins alignées, s’étendaient à perte de vue. Il y avait là des milliers de guerrières et de guerriers rassemblés en dehors des murs d’Ismir, la plupart des hauts-gradés étaient à l’intérieur de la ville, même si les événements du quartier général en avaient refroidi plus d’un, qui s’étaient, par la suite, installés à l’extérieur, comme Amanda et son unité.

À l’ouest, de grandes colonnes de fumées s’élevaient depuis les cheminées des forges, qui tourneraient à plein régime jusqu’au départ de l’armée. Les forgerons avaient à régler les derniers préparatifs : certaines réparations de dernière minute s’imposaient, notamment celles qui concernaient les chariots et les machines de guerre que la croisade allait devoir emmener, comme les scorpions et les catapultes.

Il y avait également les feux des cuisines, au sud, qui étaient aussi allumés toute la journée pour sustenter l’immense armée. Culturellement, au royaume du Feu, on mangeait plutôt froid : beaucoup de fruits secs, des céréales et des oléagineux, peu de viande et de poisson et des légumes peu exigeant en eau. Les rations sèches seraient stockées pour la croisade, car le ravitaillement en terres infectées serait difficile, alors les soldats avaient droits à des repas chauds avant le départ, pendant que c’était encore possible. Le vent apporta à Amanda des odeurs de grillades, de ragoût, de potage aux légumes et de pains aux graines. Les cuisiniers avaient apparemment fort à faire pour préparer le diner.

En s’étirant, elle remarqua qu’une demi-douzaine de membre de ses geckos cendrés étaient en train de jouer aux dés près de la tente de Maxim, qui les regardait s’amuser en sirotant un thé. Elle croisa son regard, et la sergente au visage marqué de tatouages jaunes et oranges lui fit un signe de tête amical, faisant brièvement onduler ses cheveux courts, légèrement plus foncés que ceux de Lilith.

Amanda lui rendit son salut. Shôr et Jaken, ses deux gardes du corps royaux, sortirent de nulle part et l’accompagnèrent dès qu’elle commença à prendre la direction de la tente du général Mens. Les deux soldats étaient équipés de pieds en cape, leurs lourdes armures en solarium scintillaient sous les rayons du soleil, tout comme les piques affûtées de leurs lances, et leurs larges boucliers. Comme si cet arsenal ne suffisait pas, ils portaient également des épées à la ceinture.

Shôr était un homme mûr, consciencieux, qui portait sous son casque des cheveux courts et lisses, d’un blond pâle, qui lui donnait l’air plus vieux qu’il ne l’était. En revanche, ses yeux verts pétillaient de vie, et contrebalançaient cet effet. Jaken, lui, était plus jeune, mais pas de beaucoup. Discipliné et impétueux, il avait un tempérament ardent, qui n’était pourtant pas un obstacle à sa loyauté. Les boucles de ses cheveux châtain clair étaient bien peigné, car il aimait prendre soin de son apparence ; en l’observant, la Maître remarqua qu’il ne s’était, en revanche, pas rasé la veille. Ses yeux noirs scrutaient chaque recoin de tente et chaque rassemblement de soldats sur leur passage.

En très peu de temps, elle avait appris à bien connaître les habitudes des membres de son unité, surtout ceux qui étaient le plus proche d’elle, comme les deux gardes. Au début, elle détestait être escorté et surveillé de la sorte, mais leur présence s’était avérée rassurante plus d’une fois. Depuis lors, elle avait beaucoup moins de mal à accepter leur présence, mais toujours autant de mal à l’avouer ouvertement.

Alors qu’elle se trouvait à mi-chemin de sa destination, ils croisèrent Cyn, Koïra, Joriss et Aldo. La première ne portait pas son habituelle armure de lanceuse de gourde incendiaire, mais un simple pourpoint sur une chemise beige. Les autres avaient leurs armures de fantassins, ainsi que leurs armes.

« Commandante ! », lui lança Joriss d’un air enjoué, avant de lui adresser un salut soutenu, bientôt imité par ses camarades.

« Repos, soldats ».

Ils se relâchèrent, mais restèrent planté là, devant elle. « Comment allez-vous ? Nous étions inquiets, j’espère que vous êtes remis de votre malaise… Nous sommes tous désolé de ne pas avoir pu vous protéger contre ce vampire et ses sbires… », s’excusa Cyn en baissant les yeux. Joriss triturait machinalement le petit bouc noir qui pendait à son menton, et Koïra restait en retrait. C’était une petite femme blonde, très timide, qui fût blessé lors de leur affrontement contre la fournaise du désert, un dragon puissant qui leur avait barré la route au mont des lèvres rougeâtres. Visiblement, elle n’avait plus mal nulle part.

« Je vais aussi bien que j’en ai l’air. Je dois voir le général Mens. Vous n’avez pas à vous sentir coupable de quoi que ce soit, je suis bien contente d’avoir affronté cela seule, ou presque, je ne voulais pas que vous soyez blessé. En parlant de cela, vous êtes parfaitement remise, Koïra ? Vous m’avez l’air en pleine forme ».

L’intéressée rougit de plus belle, ses joues passèrent du rose pâle à l’écarlate en une fraction de seconde. Elle bredouilla, « Oui, commandante, je vais beaucoup mieux ! Un paladin a soigné mes cotes fêlées par le dragon. Si seulement il avait été là à Chisé, cela m’aurait évité de souffrir sur la route, mais bon, je suis quand même reconnaissante. Les soins prodigués par Félix – notre médecin de bataille – sont efficaces, mais rien n’égale la magie de la Lumière ».

« Ce paladin, comment était-il ? », questionna la Maître.

La soldate rassembla ses pensées et leva les yeux au ciel, « Il était gentil, blond et très grand, mais j’ai l’impression qu’ils sont un peu tous comme ça : ils portent presque tous la même armure, et ils ont une sorte d’aura surnaturelle, qui apaise les tensions et calme les angoisses et les peurs ».

« Moi, c’est eux qui me font peur », fit remarquer Aldo en levant la main, comme s’il était à l’école. Le fantassin espiègle était l’un des seuls au sein de l’unité à porter une barbe complète, non pas que cela soit un problème n’y que cela soit interdit, mais les habitants du royaume du Feu n’avaient pas une pilosité faciale très développée, contrairement aux hommes du royaume de la Terre. À part lorsqu’ils arboraient de fines moustaches, boucs ou favoris, il était rare qu’un homme ne soit pas imberbe.

« Je commence à penser comme vous, Aldo », leur confia Amanda.

« Pouvons-nous vous accompagnez, commandante ? Je ne doute pas que Shôr et Jaken puisse assurer votre protection, mais un peu de soutien ne peut pas faire de mal », demanda Cyn. Bien qu’elle n’ait pas son équipement lourd, elle portait tout de même une dague à sa ceinture, et était tout à fait capable de s’en servir.

« Pourquoi pas, après tout. Mais vous n’avez rien à préparer pour le départ ? Je ne voudrais pas vous mettre en retard ».

Aldo balaya l’interrogation d’un geste de la main, comme si cela n’était pas prioritaire. « Nous aurons bien assez de temps pour nous préparer d’ici à demain, ne vous en faites pas, commandante. Votre protection passe avant tout, pas vrai, Jaken ? ».

« Bien d’accord », affirma le garde royal en affirmant sa prise sur sa lance.

« Très bien, alors suivez-moi », leur intima Amanda en reprenant sa route.

Son escorte ainsi renforcée, elle parcourut encore le camp pendant quelques minutes avant de trouver ce qu’elle cherchait. La tente du général était plus imposante que les autres, et gardée par une demi-douzaine de gardes royaux, entraînés et équipés de la même façon que Shôr et Jaken. Elle y était déjà venue à son arrivé à Ismir, mais depuis, la protection du vieil homme avait été considérablement renforcée, car c’est lui qui avait été chargé par la reine Saràn de diriger l’armée pendant la croisade, en tant que grand chef de guerre.

Alors qu’elle approchait de l’entrée, un garde l’arrêta d’un geste autoritaire.

« Pardonnez-moi, Maître Amanda, il faut que je vous annonce avant que vous puissiez entrer. Il faut également que vous laissiez vos armes », lui ordonna le guerrier, la main sur le pommeau de son sabre.

« Pourquoi ? », demanda-t-elle, sans faire le moindre effort pour paraître sympathique, ou même polie.

« C’est… C’est le règlement, rien de plus », se justifia le garde, mal à l’aise. Sous son casque à forme de tête de phœnix, il avait l’air de transpirer.

La jeune femme plongea son regard de braise dans le siens, et le soutiens un instant en fronçant les sourcils. « Vous pensez que je vais m’y plier ? ». La température monta d’un cran, les autres sentinelles n’étaient pas bien sûres de la conduite à adopter. Derrière Amanda, son unité resserra les rangs.

Décontenancé, le garde fit un signe à l’un de ses collègues, qui pénétra à l’intérieur, et revint quelques secondes plus tard. Il reprit sa place et hocha simplement la tête.

« Vous pouvez entrer… ». Déclara le garde en écartant le pan de toile. Les autres soldats purent arrêter de retenir leur respiration. La Maître faisait cet effet là depuis sa stérilisation, et elle aimait en jouer, car suscité la peur était plus facile que de se faire aimer de ses semblables.

L’intérieur de la tente n’était pas décoré, il n’y avait là que des chaises munies d’accoudoirs sculptés et une grande table en bois dur, posée au centre, sur laquelle reposait toujours de nombreuses cartes et documents, notamment des rapports d’éclaireurs et d’espions, des notes relatives au terrain et à la météo des jours à venir… etc. Des bougies froides étaient enchâssées sur des chandeliers sur pieds, disposés près des piliers qui soutenaient la lourde toile sombre.

Se trouvait présent Régiselt, le chevalier-paladin, engoncé dans son énorme armure dorée incrustée de pierres précieuses, ainsi que le général Mens et quelques chefs de guerre – homme et femme – en tenue militaire complète. Étant donné qu’ils venaient d’être prévenu de son arrivé, ils n’étaient pas surpris par son apparition, mais le furent lorsqu’ils constatèrent qu’elle était escortée par quatre geckos cendrés, en plus de ses protecteurs habituels. Ces derniers se mirent au garde à vous, mais Amanda leur fit comprendre que ce n’était pas la peine, aussi, ils obéirent et restèrent simplement derrière elle, une main sur leurs armes respectives.

Le général fit une sorte de grimace étrange, qui fit frémir sa moustache frisée. Il portait une armure en écaille couleur sable, très ressemblante à celle de Lilith ou des autres soldats d’infanterie, et une cape rouge était agrafée à son épaulière droite.

« Bonjour, Maître Amanda », déclara-t-il froidement. Il s’adressa ensuite aux hauts gradés, « Voulez-vous nous laissez, s’il vous plaît ? Nous avons beaucoup de chose à nous dire. Je vous retrouve pour le diner, il nous faudra encore discuter de la protection de nos lignes d’approvisionnement, des réserves d’eau et de cette faille notoire dans notre flanc gauche », les averti-t-il en levant à hauteur d’yeux un doigt accusateur.

Les généraux acquiescèrent, et chacun d’eux ramassa de nombreux papiers sur la table, qu’ils tassèrent avant de les fourrer dans des sacoches de cuir fermées à clé, puis sortirent en grande hâte. Les plus aimables s’inclinèrent devant la jeune femme, qui leur rendit un salut sommaire, sans quitter des yeux le paladin.

Alors que le dernier chef de guerre sortait, Mens désigna les faucilles qui pendaient à sa ceinture. « Je vois que vous n’avez pas voulu les laisser à l’entrée. Qu’est-ce que cela vous aurait coûté ? ». Il avait sa voix des mauvais jours, Amanda la connaissait pour l’avoir souvent entendu, à Tropyrr, l’humeur du vieil homme se devinait facilement au ton qu’il employait, surtout avec elle.

« Obéir aux ordres idiots me coûte toujours. Sirius et Canopus restent avec moi, un point c’est tout. M’avez-vous fait venir pour parler de mes armes ? », l’interrogea-t-elle en haussant un sourcil.

Cyn, Koïra, Joriss et Aldo parurent étonnés par cet échange glacial, ils avaient appris par Lilith que la Maître du Feu ne s’entendait pas vraiment avec la hiérarchie militaire, mais n’en avait encore jamais été témoin. De leur côté, Shôr et Jaken avait déjà assisté à une scène similaire à leur arrivé à Ismir, ils n’étaient donc pas vraiment surpris.

Le sang de Mens lui monta aux joues, sa moustache frémit de nouveau alors que sa bouche se tordait en un rictus rageur. « Non, bien sûr que non. Dite-moi, une dernière chose avant que nous abordions les sujets qui m’intéresse : vous avez renforcé votre garde rapprochée ? ». Il pointa du doigt les fantassins, derrière elle.

« On peut dire ça. Mes geckos cendrés vous posent un problème ? ».

« Nous risquons d’aborder des sujets qui concernent la défense du royaume, des sujets qui dépassent de loin leurs grades. Ils seraient plus prudents qu’ils attendent à l’extérieur ».

Le quatuor allait obéir sans poser de question lorsque Amanda déclara, « Ils restent. J’ai confiance en eux. Si vous les faite sortir, je m’en vais avec eux ».

Mens se passa une main sur le visage, visiblement irrité. « Très bien ! », dit-il en soufflant du nez, « Alors ils restent, et vous serez responsable si des informations parviennent jusqu’aux oreilles de nos ennemis ! ».

« Aucun problème ». Elle lui lança un sourire insolent, avant de prendre une chaise et de s’installer en croisant les jambes. Un coude sur la table, elle cala son poing sous son menton et attendit.

Le général laissa flotter quelques secondes, avant de s’installer à son tour, en face d’elle, son air guindé ne vacilla pas une seconde. Il rassemblait ses pensées, choisissant ses mots avec soin. De son côté, Régiselt resta debout, les bras croisés sur son harnois brillant.

« Maître Amanda, j’ai demandé à vous parler car j’ai besoin d’avoir des éclaircissements sur ce qui s’est passé au quartier général d’Ismir, il me faut savoir ce qui vous ai arrivé, et ce que vous avez fait, c’est impératif ».

« Il va falloir être plus précis, je n’ai ni le temps ni l’envie de vous raconter toute cette soirée, sans compter que notre ami paladin ici présent vous a sans doute déjà tout expliqué dans les moindres détails ». Elle jeta un regard mauvais à l’attention de Régiselt, qui haussa simplement les épaules, imperturbable.

« Il m’a en effet conté sa version, mais c’est la vôtre que je veux entendre. Vous ne voulez pas m’expliquer ? En ce cas, Théo devra être transféré dans une autre unité, puis envoyé à un collège de magie pour y être étudié. Si nous ne pouvons pas comprendre ce que vous avez fait de lui, nous n’aurons pas d’autre choix, beaucoup le considère déjà comme un monstre ».

Amanda réprima son envie de mettre le feu à la tente, elle savait que cette discussion n’allait pas être agréable, mais elle comptait bien assumer son geste. Théo lui avait sauvé la vie, en dépit de ses ordres, certes, mais tout de même. Elle ne pouvait l’abandonner.

Ainsi, elle prit son temps pour expliquer les découvertes qu’elle et son unité avait faite dans les rues d’Ismir, sur les corps des pauvres soldats tués au poste de garde et sur lesquels ils avaient détectés de la magie noire, et des signes laissant penser qu’il y avait un vampire en ville, un vampire puissant.

Ensuite, elle relata l’explosion du dépôt de poudre du quartier général, l’organisation du périmètre de sécurité et le secours des blessés, avant la traque des responsables dans les couloirs vides et lugubres du bâtiment. Cette traque s’était soldée par la découverte d’un satyre, dans les cuisines du rez-de-chaussée.

Elle prit soin de signaler que Régiselt les avait abandonnés à ce moment-là de la soirée, alors qu’ils avaient besoin de lui. Ce dernier ne fit pas de commentaire, même lorsque Mens lui lança un regard soutenu. Ses petits yeux noirs brillaient comme des onyx sous ses sourcils broussailleux.

Ensuite, elle raconta leur découverte dans la cantine, ou tous les mages étaient morts vampirisé par du plastium, la plante grasse absorbant la magie des êtres vivants qui l’entourent. Cette dernière avait poussée dans le bâtiment par magie ou par alchimie, elle n’aurait su le dire, mais cela était l’œuvre de leurs ennemis. Après quoi, la pulsation magique qui émanait de l’étage attestait qu’un rituel démoniaque était en place, et qu’il avait pour but l’invocation d’un démon. Elle ordonna donc le repli des troupes présentes – y compris ses propres gardes royaux, qui purent confirmer ses dires – et aidé de Maître Yann, elle gravit les escaliers dans l’idée de confronter les démonistes, et si possible, les arrêter.

Elle passa volontairement sous silence sa crise d’angoisse, lorsque les voix démoniaques avaient assailli son esprit, pour passer directement à l’affrontement avec le culte secret, à savoir, les fanatiques de Melquiox – le dieu des Ténèbres.

Ces derniers étaient dirigés par Aldrich, un vampire de la pire espèce, ce qui confirmait de ce fait les observations qu’ils avaient pu faire plus tôt. Le satyre était aussi présent, il avait attiré Régiselt ici.

« À ce moment-là, notre ami chevalier a voulu m’empêcher d’attaquer. Il m’a jeté un sort pour m’éblouir, mais j’ai quand même pu tirer un carreau dans l’épaule d’un des invocateurs ».

Mens acquiesça sans rien dire, il jetait de plus en plus de regards en biais au paladin, qui était toujours aussi calme.

« Ensuite », continua Amanda, « Yann est arrivé à l’a interrompu, ça m’a permis d’abattre ma cible, malgré la tentative du vampire de m’en empêcher. Il y a eu une explosion magique, je n’ai pas pu savoir exactement ce qui s’est passé mais j’ai été projeté en arrière, et j’ai perdu mon bras droit. Heureusement pour moi, Régiselt me l’a resoudé ». Elle remonta sa courte manche pour lui montrer la fine cicatrice, un petit peu au-dessus de son coude. Elle ne pouvait pas ne pas parler de cela, et avait malgré tout une dette immense envers le paladin, ce qui l’énervait au plus haut point désormais, vue l’animosité qui régnait entre eux.

« Dans le même temps, Théo est arrivé et m’a défendu contre le vampire, mais il reçut un coup mortel… Les démonistes étaient morts, pris dans leur propre rituel interdit, Yann était aux prises avec le satyre et le paladin n’avait plus d’énergie, j’étais donc la seule qui restait pour affronter Aldrich ».

« J’ai cru comprendre que vous n’avez pas pu le tuer… », se désola le général.

« Il s’est enfui après la mort du satyre, mais nous lui avons infligés plusieurs blessures, dont une au flanc particulièrement bien placée. Ensuite, j’ai utilisé mes pouvoirs pour… remplacer le sang de Théo par une sorte de feu liquide, je ne saurais l’expliquer plus clairement avec des mots. Il avait perdu du sang et il fallait lui en redonner, aussi, c’est la seule solution que j’ai trouvée. J’ai tissé sur son corps des sorts pour qu’il résiste aux flammes afin qu’il n’en meure pas par la suite, ainsi que divers enchantements ».

« Par Glaross… C’est inconcevable », chuchota Mens, plus pour lui-même que pour être entendu. Il paraissait choqué, peut-être même terrifié, son expression était difficile à déchiffrer.

« Il n’y avait pas d’autre choix, je n’ai pas réfléchi, j’ai seulement agi », se défendit la jeune femme. Elle ne mentionna pas que l’idée de ce sort venait de Loukas, de la façon dont il transmutait le minerai pour en faire des fleurs, qui devenait bel et bien des végétaux à la fin du processus. Même si l’idée venait de lui, ce qu’elle avait fait avec Théo surpassait clairement ses créations, qui relevaient plus de l’art que d’autre chose. La coïncidence était un peu grosse car, sans lui, elle n’aurait jamais eu l’idée de tenter ce genre de sortilège, d’une grande complexité, il était donc difficile de ne pas y voir de lien.

« C’est bien le problème, Maître Amanda. Vous n’avez pas réfléchi », s’exclama pour la première fois Régiselt. « Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous avez fait, mais pour moi, cela s’apparente à de la magie noire ».

« Allons, évitons les conclusions un peu trop hâtive, maître paladin… Il nous faut des spécialistes, des gens qui connaisse bien la magie, et en particulier la magie du Feu », il caressa sa moustache d’un air pensif.

« Si je ne faisais rien, il mourrait ! Ce n’était pas concevable, il venait de me sauver la vie ! Si c’était à refaire, j’agirais de la même façon, peu importe si cela vous frustre ou vous agace, je n’en ai rien à faire ! ».

Le paladin se fendit d’un sourire désolé, qui réhaussa ses petites joues rondes. Ses yeux d’un bleu indigo laissaient paraître sa tristesse et son mécontentement, il passa une main dans ses longs cheveux blonds, presque mécaniquement.

« Si encore il n’y avait que cela, mais votre impétuosité aurait pu tous nous tuer lorsque vous avez interrompu le rituel des démonistes… Fort heureusement, cela ne vous a pas coûté grand-chose et j’ai pu vous rendre votre bras, mais imaginez un peu si cela avait été pire ? Des choses terribles se sont produites par le passé en interrompant des rituels d’invocation : des explosions de magie sur des lieux à la ronde, l’invocation d’aberrations magiques – qui sont du même acabit que les démons et parfois même encore plus dangereuses – des séismes, des transformations environnementales, la transmutation de la chair en plomb ou des tornades de feu ! ».

« Et fort heureusement, rien de tout cela n’est arrivé, chevalier-paladin », déclara une personne, derrière Amanda. Elle se tourna, et découvrit deux hommes étranges, desquels émanaient deux auras magiques distincts. Ils étaient entrés sans peine, la sentinelle n’était même pas venue les prévenir.

Le premier devait être âgé d’une soixantaine d’année, il était plutôt grand – plus que tous les hommes qu’Amanda avait déjà vus – et ridé, ses joues étaient creuses et il portait une longue barbe grise et blanche, finement tressée, qui pendait jusqu’à sa ceinture. Sous ses sourcils de la même couleur brillaient deux yeux d’un violet lavande. Sur son front plissé, il était aisé de deviner le symbole de Yoltor, le dieu de l’Air : une paire d’ailes déployées, gravé à même la peau. Il portait une longue robe grise, aux manches si longues qu’il était difficile de savoir où étaient vraiment ses bras, et brodées de fil bleu qui dessinaient des motifs élégants et aérés. Son crâne était caché par son capuchon, également brodé de runes. Le vieil homme s’appuyait sur un bâton en bois blanc, sculpté en spirale, avec une gemme blanche enchâssée à son sommet – probablement une opale.

Le deuxième homme, plus petit d’une tête et demie, était entre deux âges. Ses cheveux et sa barbe étaient grisonnants, et ses yeux gris clair attestaient qu’il était originaire du royaume de la Terre. Tout comme son compagnon, il portait une robe de voyage beige, sans plus d’atouts que nécessaire, et sa capuche était également relevée, à sa ceinture pendait le fourreau d’une dague à la lame courbée. Il regardait le pan de toile, derrière le général, et affichait un sourire malicieux.

En le voyant, Amanda sursauta, se leva de sa chaise et dégaina l’une de ses faucilles, son visage se mura en une expression combative. En réaction, les deux gardes royaux pointèrent leurs lances dans la direction des deux hommes, bientôt imités par les autres soldats, qui dégainèrent leurs armes.

« Toi ?! », cracha la jeune femme.

« Bonjour, Maître Amanda », répondit Sigurd, l’archichaman, d’une voix aussi rocailleuse qu’une avalanche. Il s’inclina légèrement, sans quitter des yeux le mur sombre de la tente. « Comment allez-vous depuis notre dernière rencontre ? ».

« Tu as le culot de poser la question ?! », hurla-t-elle, le regard fou.

« Calmons-nous ! Soldats, rangez vos armes, vous voyez bien que ce ne sont pas des ennemis ! », s’exclama Mens en se levant d’un bond.

Les guerrières et les guerriers obéirent en baissant la tête, honteux d’avoir réagi ainsi, seuls les deux gardes royaux gardèrent leur formation autour d’Amanda, qui bouillonnait intérieurement.

« Maître, je vous en prie, ne faites rien d’inconsidéré ! C’est moi qui les ai fait venir ! », enchérie le général. La température était brusquement montée d’un cran, et l’air lui-même était lourd. Le vieil homme barbu se plaça entre l’archichaman et la jeune femme, et la salua respectueusement, en s’inclinant profondément.

« Maître Amanda, je suis honoré de faire votre connaissance. Je me nomme Théodore, je suis l’archimage à la tête de la guilde des mages ».

À ces mots, elle se radoucit et le considéra avec attention. Il ne s’agissait vraisemblablement pas de n’importe qui, elle avait entendu parler de lui à de nombreuses reprises lors de ces études et sa présence en ces lieux la prenait au dépourvut. L’archimage en charge de la direction de la guilde était toujours un puissant magicien, sa maîtrise des arts ésotériques dépassait de loin celle de tous les autres disciples, et en l’occurrence, la sienne était presque légendaire, car il avait passé la majeure partie de sa vie à cette haute fonction sans jamais faillir.

« Salutations, archimage », souffla-t-elle en baissant lentement sa lame. Sigurd n’avait pas bougé, et regardait toujours dans le vide, ce qui ne l’aidait pas à retrouver son calme, bien au contraire. « Vous êtes loin de chez vous, tous les deux. Vous feriez bien de repartir, je ne sais pas ce qui vous a fait venir ni ce que Mens à en tête, mais c’est une zone de guerre alors pour ma part, vous n’avez rien à faire là », leur cracha-t-elle. Étrangement, Régiselt semblait d’accord.

« Nous avons un laissez-passer, signé par la reine en personne. Nous étions tous deux à Tropyrr lors de l’annonce du lancement de la croisade car, croyez-le ou non, mais la situation de votre royaume nous préoccupe. Le général nous a fait venir pour examiner… Théo, c’est ça ? ». L’archimage se tourna vers Mens.

« Oui, c’est ça. Je vais demander qu’on le fasse venir ».

« Je l’ai déjà fait, Lilith va le conduire ici, sous la garde de mes geckos cendrés. Cependant, je ne vois pas bien ce que vous voulez examiner ». Elle rengaina son arme, et les gardes royaux firent de même.

N’étant plus menacé, Sigurd s’avança et pris place à la table, il soupira et croisa les bras sur le bois épais. « Notre expertise pourrait apporter des éclaircissements sur sa nature ».

« Ah oui ? Vous êtes expert en quelque chose, vous ? ».

Il la regarda pour la première fois, lassé par le ton qu’elle employait pour lui parler, puis haussa les épaules. « Je dialogue avec les esprits, peut-être qu’ils pourront m’éclairer ? À part cela, je suis également magicien, c’est un prérequis pour devenir chaman ».

« Croyez-moi, Maître Amanda, Sigurd est un vieil ami à moi, j’ai confiance en lui et en ses capacités », déclara Théodore en lui tapotant l’épaule.

« Je ne vous connait pas, pourquoi je vous croirais ? ». Elle lui lança un regard fou, lui signifiant bien qu’il ne devait plus jamais recommencer ça. Il murmura des excuses, décontenancé par cette réaction plus que violente, puis s’agita sur place, embarrassé. Il ne sut quoi répondre à cela.

« Maître Amanda, s’il vous plaît, ayez foi en moi », la supplia le général, « Cela ne vous était pas si difficile avant… ». Il s’arrêta au milieu de sa phrase.

« Avant ?! Oh, il y a de nombreuses choses qui ne m’étaient pas difficile, avant ! Qui me dit qu’ils ne vont pas lancer des sorts qui lui feront du mal ?! Hein ? Qu’est-ce qui me prouve qu’ils ne sont pas comme les inquisiteurs ?! Rien ! », s’emporta la jeune femme, ses yeux vibrèrent d’énergie, et des étincelles crépitèrent sur sa peau à nue. La situation l’énervait au plus haut point, l’arrivée des deux sorciers n’étaient pas prévu et ajoutait plus de tension à une scène qui ressemblait déjà beaucoup trop à un interrogatoire à son goût.

« Nous ne comptons lancer aucun sort, Maître Amanda, simplement l’examiner et poser des questions, je vous l’assure », expliqua l’archimage.

Elle laissa flotter les secondes en le dévisageant, mais son attitude n’était pas étrange ou louche, aussi, elle finit par déclarer, « Nous verrons, je compte bien vous garder à l’œil, de toute façon ».

D’un léger signe de tête, il fit signe qu’il était d’accord et que ça ne le gênait pas, et s’en alla s’asseoir au côté de son estimé collègue. Ce dernier avait le regard dans le vague, comme d’ordinaire. Mens souffla bruyamment, comme si on lui ôtait un poids énorme des épaules.

En attendant l’arrivée de Lilith et Théo, les sorciers firent passer le temps en prenant des nouvelles auprès du général, qui ne manqua pas de leur répondre et par ailleurs, de les remercier de leur accorder du temps, qu’il s’avait précieux. Régiselt échangea quelques paroles de politesses avec eux, après tout, il dirigeait un ordre religieux versé dans l’art de la magie, aussi se connaissaient-ils.

Amanda pris sur elle de ne pas s’énerver d’avantage et ne participa pas à leurs discussions, qu’elle jugea bien vite sans intérêt. Elle demanda simplement que l’on apporte des chaises supplémentaires, car ses soldates et soldats étaient debout depuis un moment déjà, et le départ de l’armée étant pour bientôt, elle ne voulait pas les fatiguer inutilement. Seuls les gardes royaux insistèrent pour rester auprès d’elle, en sentinelle.

Après une attente qui lui parut interminable, le garde poussa le pan de toile et annonça l’arrivé des deux intéressés, escortés par d’autres membres des geckos cendrés, qui ne pénétrèrent pas plus avant, la tente accueillant déjà bien assez de monde.

Lilith fit une profonde révérence au général, ainsi qu’aux hauts dignitaires présent en ce lieu, et une salutation encore plus respectueuse à sa commandante. Elle vint ensuite se tenir à ses côtés. Quant à Théo, il s’était arrêté à l’entrée et n’avait pas bougé, ne serait-ce que pour saluer. Il portait un ensemble gris uniforme et très simple, constitué d’une chemise et d’une paire de braie, que l’on réservait aux prisonniers de guerre, ses poignets et ses chevilles étaient entravés par de solides liens en cuir. Avec sa peau grisâtre, il aurait été difficile de savoir ou commençait et ou terminait le vêtement, s’il n’avait pas eu ces veines luisantes comme des braises. Ses yeux rouges se posèrent sur Amanda, sa créatrice, et il lui sourit chaleureusement avant de lui adresser un signe de tête amical, qu’elle lui rendit.

Dès qu’il était arrivé, Sigurd et l’archimage ne l’avait pas quitté des yeux, sauf pour se lancer des regards inquiets.

« Vous êtes venu admirer le monstre ? Alors, admirez », leur dit Théo de sa voix d’avalanche en levant les bras.

Le vieux sorcier haussa un sourcil, puis se leva, et se tourna vers Amanda. « Maître, puis-je lancer un sort ? J’aimerai nous isoler du monde extérieur afin que nous ne soyons pas entendus par des oreilles indiscrètes ».

Elle lui fit signe que oui, bien heureuse qu’il lui demande avant d’user de magie après l’échange qu’ils avaient eu tout à l’heure.

Il s’inclina légèrement en remerciement, écarta les mains tandis qu’une sphère transparente émergeait entres elles. Cette dernière vibrait d’énergie, Amanda le sentait, ce qui la fit frémir un court instant.

La sphère s’élargit rapidement, traversa toute les personnes présentes et épousa les parois de la tente tel un suaire diaphane. La jeune femme ne sentit pas vraiment de différence, avant de se rendre compte que les sons étaient quelque peu étouffés, comme s’ils étaient désormais séparés par des cloisons de papier.

« Bien, cela étant, je vois laisse commencer Sigurd, si vous avez une idée », déclara l’archimage en terminant son sortilège.

L’archichaman se leva également et fit quelques pas vers Théo, jusqu’à s’arrêter à son niveau. Il le détailla des pieds à la tête, examina sa peau et se permis de tâter ses muscles et de scruter ses paupières. Il se laissa faire, sans sourciller, comme s’il s’agissait de l’examen d’un médecin.

Pour finir, il s’écarta et croisa les bras, perplexe. Il finit par annoncer : « Ce n’est pas un monstre, mais ce n’est de toute évidence plus vraiment un être humain non plus ».

Théodore fit signe qu’il était du même avis, et ferma brièvement les yeux. « Je sens une connexion magique très claire entre vous et l’élément du Feu. C’est diffus, mais perceptible, néanmoins, je sens que ce lien passe par quelque chose d’autre ».

« Quelqu’un d’autre », le coupa Sigurd. Il lança un regard soutenu à Maître Amanda, qui fronça les sourcils, consciente de ce qu’il voulait dire.

« Moi, de toute évidence », pesta-t-elle.

« En effet », répondit l’archimage. « L’énergie qui coule dans les veines de ce soldat vient de vous, après tout. Pourtant, je ne vois aucun mal à cela ».

« Que voulez-vous dire, seigneur mage ? », le questionna Mens.

Le vieil homme rassembla ses pensées et pris son temps pour répondre, alors que Sigurd tournait autour de Théo comme un chien après d’un os.

« Bien, prenons l’exemple des sorciers noirs, ou des nécromanciens, voir même des démonistes car le principe est similaire : lorsqu’ils dénaturent quelque chose, comme un élément, ou une personne, un objet, ils le font en exerçant à chaque instant un contrôle dessus, en le dominant et en lui imposant leur volonté. Ici, ce n’est pas le cas, je ne perçois aucun lien de domination, Maître Amanda à seulement transformé ce soldat en quelque chose d’autre, sans pour autant le dénaturer. Pour moi, il n’y a pas d’autre explication : c’est de l’altération élémentaire ».

« Quoi ? Mais vous n’y pensez pas ! C’est de l’hérésie, ni plus ni moins ! L’altération élémentaire ne s’applique pas aux êtres vivants, vous le savez tout aussi bien que moi, archimage ! », s’énerva Régiselt. L’aura de pureté et de bienveillance qui l’entourait vacilla un instant et il eut soudain l’air bien plus menaçant.

« Excusez-moi, pouvez-vous nous faire un rapide résumé concernant cette forme de magie ? Je dois dire que cela ne m’est pas vraiment familier », avoua Mens sans relever le comportement du chevalier paladin.

C’est Sigurd qui lui répondit, avec la nonchalance et la désinvolture qui lui était propre, et sans cesser d’examiner Théo. « L’altération élémentaire est une forme de magie très complexe, qui permet de remodeler la réalité, de changer un objet en un autre : un vase en assiette, une épée en paire de ciseaux, une bougie en brosse à cheveux, les possibilités sont sans doute infinies. Cependant, lancer ce type de sorts est très difficile, c’est un art des plus délicats, qui demande une très grande maîtrise des éléments magiques, une créativité et une élasticité mentale hors du commun et un self-contrôle digne d’un elfe. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que ces derniers y parviennent bien mieux que nous autres, les humains ».

« En outre », ajouta l’archimage, « Il faut accorder une grande dévotion envers les dieux appropriés, sans quoi l’altération échoue et peut entraîner de grandes catastrophes. Certains objets sont plus faciles à altérer que d’autres, notamment les objets métalliques, la pierre, l’argile, car un mage de la Terre y verra des objets associés à son élément, et pourra mieux les altérer. Il faut savoir que modifier un objet en utilisant un élément qui n’entre normalement pas dans sa composition le détruit généralement : impossible de changer une tasse en poignard en utilisant la magie de l’Air ».

« Alors, j’ai bien l’impression que la magie de la Terre est tout simplement la plus appropriée pour ce genre de magie, ou en tout cas celle qui offre le plus de possibilité, je me trompe ? », questionna le général, qui tentait de suivre.

L’archimage hocha la tête. « Une des autres raisons pour laquelle les elfes nous surpassent dans ce domaine, avec l’aide de leurs druides ».

« Et c’est aussi pour ça qu’il ne s’agit pas d’altération élémentaire, dans ce cas précis ! Ce soldat est loin d’être un vase, une brosse à cheveux ou une vulgaire tasse, c’est un être vivant, c’est donc impossible ! », surenchérie le paladin en serrant les poings.

« Impossible, certes. Pourtant, Maître Amanda l’a fait, elle a altéré le sang et la chair de Théo avec la magie du Feu… C’est inédit, je n’ai jamais vu cela je dois bien l’admettre, il faudra que je vérifie dans les archives de l’académie, mais à ma connaissance cela n’a même jamais été tenté par qui que ce soit », répondit Théodore en caressant machinalement sa barbe. Au ton de sa voix, il prenait l’affaire très au sérieux.

« Il n’y a également aucune mention d’un tel exploit dans les textes chamaniques, et je doute que les esprits m’en apprennent davantage. Dans le doute, je les consulterais ».

« Bien, si je comprends bien c’est sans précédent, et cela ne nous éclaire pas plus : la question est la suivante, que devons-nous faire de Théo, est-ce que son état ne va pas changer et nous attirer des problèmes pendant la croisade ? », questionna Mens, légèrement irrité.

« Oh, non je ne pense pas », lui signifia l’archimage, « Il serait préférable qu’il reste auprès de Maître Amanda, car s’il survient un incident, elle sera la plus à même de le résoudre, étant donné l’étendue de ses pouvoirs ».

Théo leva la main, et se permis de demander, « Excusez-moi, mais est-ce que cela veut dire que je ne suis plus prisonnier et que je peux reprendre mon poste ? ».

Les érudits se tournèrent vers Mens, dans l’attente de sa réponse. Ce dernier considéra toutes les personnes présentes, et son regard s’attarda plus longuement sur Amanda et Régiselt, ce dernier semblait vouloir lui signifier que pour lui, ce n’était pas concevable. Quant à la jeune Maître, elle restait impassible.

« Oui, je pense que vous pouvez reprendre la mission que je vous ai assigner, d’après ce que j’entends. Si cela vous convient, Maître Amanda ? ».

« Oui. Il reste dans mon unité, c’est un gecko cendré comme les autres. J’aimerais le placer au poste de fantassin, si ma caporale et ma sergente sont d’accord ».

Lilith qui était à ses côtés lui signifia qu’elle était du même avis, le soldat faisait partie de ses troupes, il n’y avait aucune raison pour que cela change. Elle se permis de représenter Maxim en affirmant qu’elle serait également d’accord.

Mens grommela, « Hum, très bien, alors cela est réglé. Chers invités, avez-vous autres choses à ajouter sur cette affaire ? », demanda-t-il à l’attention de Sigurd et de Théodore. De son côté, Régiselt avait abandonné et ruminait ses pensées sans daigner leur adresser un seul regard, il avait l’air passablement en colère.

« Oui », leur dit Sigurd, « J’aimerai vous donner un conseil : si vous avez le temps, demandez à vos mages d’essayer de former ce jeune homme aux arts magiques ».

« Nos mages ne sont pas qualifiés pour assumer la formation d’un non-initié, ils n’ont pas le rang ni le titre nécessaire », lui signala sèchement Amanda.

« Je peux leur accorder une dérogation spéciale, le temps de la croisade, s’ils sont supervisés. Si possible, j’aimerais les rencontrer et juger leurs compétences par moi-même ».

Amanda jeta un regard appuyé à Lilith, afin de recueillir son avis. Cette dernière n’en avait pas, cela n’était pas de son ressort, aussi haussa-t-elle simplement les épaules d’un air désolé.

« Très bien, mais je ne les ferrais pas venir, ils se reposent. Vous irez les voir vous-même ».

« Bien alors si cela est réglé, il ne nous reste plus qu’à… ». Il ne termina pas sa phrase, il y avait du raffut dehors, les gardes s’affairaient à tenter de repousser quelqu’un qui voulait visiblement entrer. Le ton était monté, ils en vinrent aux mains, l’assaillants les expédias sans grande peine en quelques prises bien senties alors que les soldats accompagnant Amanda s’étaient relevés et avaient dégainé leurs armes, se préparant à défendre leur commandante, ainsi que le chef des armées. Les deux gardes royaux se placèrent devant la Maître, leurs lances pointées en direction de l’entrée, Théo les rejoignit et Lilith trancha ses liens avant de lui passer sa dague, puis elle dégaina son épée et baissa le front, son air guerrier et ses cheveux auburn lui donnait l’allure d’un fauve en chasse.

Le pan de toile s’écarta sur une silhouette désormais familière aux geckos cendrés : Celle de Maître Yann.

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