Chapitre III : Dernière soirée
Le Maître de la Terre était essoufflé, il passa une main sur son front luisant de sueur et avança à l’intérieur de la tente. C’était un homme bien charpenté, car il avait pour habitude de passer du temps dans les mines, à protéger les travailleurs et à creuser des tunnels, il était aisé de deviner son appartenance au royaume de la Terre : il avait les cheveux châtains, qui lui arrivait presque aux épaules, ainsi que des yeux gris et un visage dur, cassant voir sévère, mangé par une barbe mal entretenue et pas du tout taillée, qui lui donnait l’allure d’un chasseur ou d’un vagabond. Il portait une simple tunique beige à manches longues et aux lacets défaits, car elle n’était pas à sa taille, ainsi qu’une paire de braie à la teinte similaire. Son avant-bras gauche était bandé, souvenir de la morsure du satyre qu’il avait affronté, quelques jours plus tôt.
« J’ai à vous parler, c’est important ! », déclara-t-il d’une voix de tonnerre, sans même saluer qui que ce soit.
« Maître Yann ?! Vous n’avez pas le droit d’être ici, c’est une réunion privée ! », s’emporta le général Mens en se levant d’un bond. Il plissa les yeux et fit une sorte de grimace, accentuant de ce fait les rides qui vallonnaient son front.
« C’est important, et on m’a dit que Sigurd était ici ! ».
« On vous a dit ? », releva Lilith.
« Bon d’accord, j’ai surpris une conversation, mais ce n’est pas le sujet ! ».
Amanda avait à peu de chose près la même expression que Mens, quoi qu’avec significativement moins de rides. Sa relation avec Yann était complexe, elle ne l’aimait guère, il avait informé les inquisiteurs quant à la liaison qu’elle avait eu avec Loukas, ce qui avait conduit, entre autres, à sa stérilisation. Mais d’autre part, il avait su se rendre utile depuis qu’il avait eu l’idée saugrenu de l’accompagner et de veiller sur elle, bien qu’elle ne lui ait rien demandé.
« On ne peut de toute façon pas le retenir, c’est un Maître de la Terre, général », déclara la jeune femme, avant de se tourner vers lui. « Autant que tu ailles à l’essentiel, nous étions sur le point de finir et j’en ai assez d’être ici ! ».
« C’est à propos de Loukas ! », cria-t-il, en sachant parfaitement que cela allait piquer sa curiosité.
Un silence s’installa soudainement, les soldats et les gardes échangèrent des regards gênés et étonnés. Amanda ouvrit la bouche, mais ne sut quoi dire. Sigurd passa une main dans sa barbe en souriant et Théodore ne réagit pas, il se contenta de croiser les bras, dans l’attente d’une explication.
Deux gardes en armes firent irruption dans la tente pour tenter de maîtriser Yann, les graviers se mirent alors à trembler à ses pieds tandis qu’ils se débattait pour se libérer de leur emprise, sa magie emplie l’air et il se prépara à lancer un sort, mais Mens arrêta les soldats d’un simple geste. Ces derniers hésitèrent, mais obéirent avant de reculer.
« Je vous écoute, vous avez des nouvelles du Maître en fuite ? », questionna Mens en reprenant place dans son siège. Il lui signifia qu’il pouvait s’asseoir également, par politesse.
« J’ai eu une vision, il s’est passé quelque chose le soir ou nous avons déjoué l’invocation et combattu le culte secret des servants du dieu-démon Melquiox… ». Il prit un siège à la droite d’Amanda, Théo et Lilith étaient toujours sur le qui-vive, ils n’avaient pas confiance en lui, à cause des blessures qu’il avait infligé aux éclaireurs du groupe, il y a quelques jours, lorsque ces derniers l’avaient découvert en train de suivre leur unité.
Sans même y prêter attention, le Maître continua, « Je ne peux pas vraiment vous dire où il est, j’ai d’abord pensé qu’il était mort, mais il n’en est rien, bien qu’il soit sévèrement blessé, autant dans son corps que dans son esprit ».
« Que voulez-vous dire, expliquez-moi je vous prie », demanda Sigurd, visiblement intéressé. « Il m’a dit qu’il partirait pour ne plus revenir dans les royaumes humains, lorsque je lui ai parlé, à Nienlass ».
Yann parut surpris, il fronça les sourcils. « Je ne savais pas que vous aviez pu lui parler ».
« On ne m’en a pas donné le droit, mais je me suis débrouillé, il fallait que je lui explique… ». Pour la première fois, Amanda cru déceler une pointe de tristesse sur le visage du vieux chaman, elle s’en étonna.
« Pardon je ne suis pas sûr de comprendre, on m’a dit que Loukas était un traître et que le tremblement de terre qui a ravagé Nienlass était de son fait. Pourquoi discuter du sort de quelqu’un qui nous a trahi ? », demanda Théodore, d’un pragmatisme à toute épreuve.
« Parce qu’il parcourt les terres infectées pour déjouer les plans de nos ennemis, parce qu’il combat pour nous et nos royaumes, et parce qu’il a toujours le soutien indéfectible de notre déesse, je l’ai vue » expliqua Yann, agacé que l’on rabaisse ainsi son ami.
« Qu’avez-vous vu exactement ? », questionna Sigurd pour revenir au sujet principal.
« Dans ma vision, j’ai vu un arbre gigantesque, gorgé de magie, et dont les racines perçaient bien plus que la terre et la roche. J’ai vu une forêt étrange, sous un ciel différent du nôtre, que cet arbre prodigieux dominait de toute sa grandeur. Il y avait de nombreux esprits tout autour, Loukas était là, ainsi qu’un petit renard à trois queues ».
« Un renard à trois queues ?! Vous êtes sûr ? ».
Yann hocha la tête, gravement. « Oui, j’en suis certain, c’était probablement la forme physique d’Anava, ma déesse ».
« Vous avez vu Anava ? Clairement ? », souffla Mens, qui n’en revenait pas. Théodore et Sigurd semblaient partager ce sentiment.
« Oui, je pense que Loukas a fait quelque chose d’important, ou que notre déesse lui a confié une mission. Dans cette vision, je n’ai pas entendu leurs voix, mais j’ai remarqué qu’ils parlaient, et je ne peux pas expliquer pourquoi, mais je pense que cela concernait l’Arbre Éternel, je le sens, ou plutôt, le pressens au plus profond de moi ».
« Alors, cela concerne la forêt millénaire qui occupe la partie centrale du continent, j’imagine », présuma Sigurd, qui connaissait théoriquement cette partie du monde, étant très lié aux énergies de la nature.
« Et comment être sûr que vous n’avez pas simplement rêvé ? Que Loukas n’est pas mort, et que cela n’est pas une simple hallucination dû à vos blessures, où bien à un sort ou un effet nocif dû à l’invocation inachevée ? », questionna Régiselt qui nourrissait de nombreux doutes envers les dires de Yann.
« Loukas ne peut pas être mort, en tant que Maître de la Terre je l’aurais ressenti, il y aurait eu un vide soudain, un manque, comme si je ne voyais soudainement plus le vert ».
« Il a raison », reprit Amanda, « Lorsqu’un Maître meurt, son essence et son âme font échos aux autres Maîtres, en particulier ceux qui sont liés à son élément. Même moi j’aurais dû le sentir s’il nous avait quitté. J’ai cru un instant que c’était arrivé… ».
« Alors c’est peut-être réellement arrivé, vous n’avez sans doute pas ressenti cela à cause du passif que vous et Maître Loukas avez ensemble. Pareil pour vous, Maître Yann, après tout, c’est votre ami ».
Le chasseur fit la grimace et fit de son mieux pour contenir son agacement, il serra des poings, à s’en faire blanchir les articulations. « En effet, c’est mon ami, et c’est bien pour cela que quand il passera dans l’au-delà, cela m’apparaîtra clairement, et ma réaction ne sera pas de gentiment venir vous prévenir, croyez-moi… ».
Amanda ne souhaita rien ajouter à cela. Régiselt hocha simplement la tête en signe de reddition, résigné à ne pas débattre de cela plus longtemps.
Sigurd reprit la parole pour avancer des hypothèses. « Bien, si vous avez eu cette vision et que cela concerne l’Arbre Éternel, alors d’autres ont dû aussi avoir cette vision, vous ne pensez pas ? C’est sans doute pour cela que les autres Maîtres de la Terre on eut un comportement étrange, ces derniers jours ».
« Je suis d’accord », réagit Théodore. « Même s’il ne s’agissait que d’un rêve isolé, il doit avoir une certaine importance. Un Maître qui rêve de son dieu – ou de sa déesse en l’occurrence – cela n’est pas à prendre à la légère ».
« Non, vous m’avez mal compris, je n’ai pas rêvé, c’était réel c’est quelque chose qui est arrivé au moment où le ciel s’est fendu au nord-ouest, c’est pour ça que j’ai perdu connaissance cette nuit-là, et que mes confrères Maîtres sont également dans le mal. Je pense que c’est par là-bas que se trouve Loukas, il est au royaume de la Foudre, j’en suis sûr, et ce qu’il a fait a réveillé quelque chose au plus profond de nous ».
Amanda sursauta et pâlit, ce qui ne manqua pas d’attirer l’attention de ses gardes du corps, ainsi que de Mens.
« Qui y’a-t-il mon enfant ? ».
Elle regarda autour d’elle pour constater que beaucoup la dévisageait avec curiosité. Yann et Lilith savait plus ou moins ce qui lui arrivait, car ils étaient au courant pour ses visions. Elle ne pouvait pas faire comme si de rien n’était, et choisi donc d’en parler également aux autres, d’autant plus que Théodore et Sigurd pouvaient avoir des explications là-dessus, c’était une occasion à ne pas manquer.
« J’ai des visions récurrentes de Loukas, depuis… Depuis quelques temps. Je l’ai vu mettre le feu à sa cabane, l’endroit où il vivait dans la forêt de Nienlass ; je l’ai vu également à divers endroits, jusque dans les terres infectées ou il combattait… Je crois que ce fameux soir, je l’ai vu dans les Montagnes du Nord, au royaume de la Foudre, juste avant que les cieux ne s’embrassent ».
L’archichaman fronça les sourcils et questionna son compère du regard, mais ce dernier était aussi circonspect que lui.
« Qu’avez-vous vu dans cette dernière vision ? ».
Elle déglutit avec peine, se forçant à mettre de l’ordre dans son esprit et à visualiser à nouveau cette pénible vision.
« Il y avait de la neige, c’était en montagne, la nuit. J’ai vu du sang, bleu et rouge… Il faisait très froid, il pleuvait, Loukas était seul, personne pour lui porter secours. J’ai ressenti sa détresse et sa douleur comme si c’était la mienne, et lorsqu’il a perdu connaissance, j’ai cru qu’il était mort et me suis évanouie également… ».
« Du sang bleu ? », réagit Théodore.
« Manifestement le sang d’une créature qu’il aurait affronté ? Une chimère ? », avança Sigurd.
« Les chimères n’ont pas le sang bleu », déclara Régiselt, dépité, il se massa le front en baissant la tête, la réunion avait été très longue pour lui. « Il doit probablement s’agir d’un dragon, s’il est dans les Montagne du Nord, rien d’étonnant à ce qu’il en ait croisé un, probablement une mort blanche, une ombre du trépas, peut-être même un lézard des roches ou une wyverne montagnarde ».
Les membres de l’assemblée se lancèrent des regards inquiets à cette idée, excepté Yann et Amanda qui s’avaient qu’il s’agissait sans nul doute du sang de Claod, et Théodore qui était toujours aussi insensible aux soucis du jeune Maître de la Terre.
Ce dernier prit la parole. « Peu importe de quelle créature il s’agit, la question n’est pas là. L’important est plutôt d’essayer de savoir pourquoi une Maître du Feu à des visions de la vie d’un Maître de la Terre, il me semble », avança-t-il.
« En effet », ajouta Régiselt en se tournant vers Amanda. « Ce n’est pas quelque chose qui arrive tous les jours. Vous êtes décidément hors du commun, Maître ».
« C’est Loukas qui est hors du commun, je n’ai rien à voir là-dedans ce n’est pas moi qui déclenche cela ».
« Comment pouvez-vous le savoir ? ».
« Je ne l’explique pas, mais je pense de plus en plus que sa déesse m’envoie des images de ses actions, car Loukas, lui, est tout seul, il n’a plus personne depuis que vous le prenez tous pour un traître ! », dit-elle en élevant la voix et en affrontant toute l’assemblée de son regard de braise. « Il a mal, il rumine de noires pensées, il perd espoir et pourtant il continue à faire ce qu’il a toujours fait : protéger les royaumes élémentaires. Peut-être que j’ai ces visions pour que quelqu’un puisse raconter tout ce qu’il fait pour nous en terres infectées ? Peut-être qu’il faut que quelqu’un sache, tout simplement, qu’il n’a pas changé, que ce n’est pas un traître mais un héros, un Maître exceptionnel ! ».
« Vos sentiments pour lui vous trahisse, Maître Amanda », déclara posément le général Mens, non sans une pointe de gène dans la voix.
« Vous avez oublié ? On m’a retiré mes sentiments en même temps que ma capacité à donner la vie ! ».
« Ne revenez pas là-dessus ! Nos lois sont claires, sur ce sujet, la faute vous incombe à vous et à Maître Loukas, vous n’avez pas à nous faire la morale jeune fille ! Je suis agacé que vous soyez si insolente depuis votre opération, même si je comprends ce que vous pouvez ressentir cela n’excuse en rien votre attitude et vos fréquentes insubordinations ! » s’emporta-t-il.
La jeune femme, rouge de colère, embrassa son bras gauche et frappa la table de son poing. Le bois craqua et se fendit, le feu le fit noircir un en instant et quelques volutes de fumée opaques virevoltèrent devant elle. Les magiciens eurent un mouvement de recul, ainsi que Régiselt et les geckos cendrés, a l’exception de Yann et de Sigurd, qui ne bronchèrent pas.
« J’en ai assez. Je m’en vais ! ». Elle le pointa d’un doigt accusateur, ses yeux lancèrent des éclairs. « N’oubliez pas que je suis ici pour le royaume et non pour vous, j’accepte de suivre vos ordres et je joue à votre petit jeu de commandante parce que je le veux bien, non parce que vous êtes mon supérieur ! Prenez-moi de haut encore une fois, rappelez-moi à l’ordre encore une fois, justifiez vos lois stupides encore une fois devant moi et je jure sur Glaross que lorsque j’en aurais fini avec vous, il ne restera rien, pas même des cendres ! ».
Elle se leva d’un bond, et sortie de la tente avant que quiconque ne puisse protester. Ses gardes du corps la suivirent, ainsi que Lilith et le reste des soldats sous son commandement. Théo resta également auprès d’elle.
Aussitôt dehors, l’air frais du début de soirée mordit dans sa chair comme une bête vorace, elle eut bien vite la chair de poule. Faisant de son mieux pour retrouver son calme, elle maudit bien vite le feu intérieur qui brûlait en elle et lui faisait parfois perdre ses moyens, ainsi que son sang-froid. Toujours sous le coup de l’adrénaline, elle s’enfonça d’un pas décidé dans la forêt de tente qui s’étendait devant elle, avec sa troupe sur ses talons. Personne ne fit de commentaire, la jeune femme savait que les soldats allaient raconter aux autres membres de l’unité ce qu’ils avaient entendu, cela ne la gênait pas, au moins, chacun saurait à qui il a affaire en s’adressant à elle.
Le trajet pour revenir à leur zone de campement se fit dans le calme, de nombreux soldates et soldats partaient en direction des cuisines pour dîner ou simplement s’asseoir et discuter, il y avait aussi des compétitions amicales d’organisés, ainsi que des jeux d’adresses, des parties de carte ou de dés, pour s’occuper l’esprit à la veille du départ. L’armée comptait des unités de joueurs de luth, capable de combattre mais surtout d’inspirer et galvaniser les troupes sur le champ de bataille, grâce à leurs balades guerrières. Les membres de ces unités étaient importants pour le moral, et avaient toujours quelques choses à jouer dans ce genre de moment de tension.
« Lilith, dites aux troupes qu’elles peuvent aller souffler un peu si elles le souhaitent. Que tout le monde soit au lit avant vingt-trois heures, nous levons le camp tôt demain matin ».
« Bien, commandante ». La sergente la salua et allait partir en compagnie du reste des geckos cendrés, excepté les deux gardes royaux.
« Ha, une dernière chose : pas d’alcool ce soir, c’est bien compris ? ».
Lilith haussa un sourcil, l’air approbateur, avant d’acquiescer d’un signe de tête. Ils se séparèrent donc ici.
« Je vais à mes quartiers, vous pouvez m’y laisser et aller les rejoindre, je ne veux pas être dérangé ce soir », déclara-t-elle à l’attention de Shôr et Jaken. Ces derniers n’insistèrent pas, ils savaient à peu près comment était leur commandante et ne voulait pas risquer de la mettre plus en colère, si elle avait décrété ne vouloir voir personne, mieux valait ne pas l’embêter.
Arrivé à sa tente, elle poussa la toile et dégrafa ses armes de sa ceinture, avant de les poser sur la commode. Les lames des faucilles scintillaient toujours, avides même de la pâle lumière des étoiles et de la lune. Elle retira ses protections ainsi que son cache-poussière, s’assis sur le bord de son lit et alluma la bougie d’un claquement de doigt, avant d’aviser le pichet d’eau. Elle avait soif et s’en retourna se servir un gobelet, qu’elle vida d’une traite avant de s’en verser un autre, qu’elle commença à boire plus doucement. Elle posa le récipient à côté de la petite flamme, sur sa table de nuit, et commença à préparer ses affaires pour le lendemain afin de s’occuper l’esprit.
Elle ne souhaitait pas s’alourdir plus que nécessaire et n’avait de toute façon pas beaucoup d’affaire à elle, la plupart des vêtements présents dans la commode était à l’armée, des habits que les intendants mettaient à la disposition des personnes importantes, comme les juges, les chefs de guerre ou dans ce cas précis, les commandants.
Elle emporta donc des sous-vêtements propres, assez pour quelques jours ; trois chemises en comptant celle qu’elle portait sous son corset de cuir, une paire de mitaine de rechange, un foulard, sa gourde d’eau – qu’elle remplit avec ce qu’il restait dans le pichet – et sa gourde de potion, du linge propre, quelques rations et friandises séchées, un nécessaire de toilettes comprenant – entre autres – un savon et une brosse, une serviette, une paire de ciseau, du coton et un petit miroir. Elle trouva la place de loger de quoi prendre soin de Duncan, son cheval pure-blanc qui l’attendait docilement à l’écurie, près d’Ismir, ainsi qu’un flacon de térébenthine pour nourrir ses vêtements en cuir et huiler ses bottes. Concernant ses armes, son arbalète tiendrait à sa ceinture, tout comme Sirius et Canopus.
Une fois son sac de voyage préparé, elle prit ses faucilles, et s’appliqua à renouveler les enchantements qui protégeaient le bois de rose des manches, ainsi que les sortilèges qui renforçaient les lames. Ces derniers pouvaient durer indéfiniment grâce à ses pouvoirs de Maître, mais les réappliquer lui permettait de s’exercer et d’user de magie en étant au calme, afin de réhabituer son esprit et son corps pour qu’ils retrouvent l’élasticité et la souplesse qu’ils avaient avant l’opération. Cela lui était aussi utile que la méditation.
S’occuper de ses affaires lui fit retrouver son calme, et réfléchir à ce qu’elle avait dit au général Mens. Les mots qu’elle avait employés étaient très violents, elle s’en rendit compte et fut peu à peu rongée par les remords.
« J’ai été très dure avec lui, il n’y est pour rien si je suis comme ça… Mais il m’a énervé, il ne comprend pas ce que je ressens, ça lui est égal ».
Les minutes passèrent dans un calme relatif pendant qu’elle ressassait la réunion. Ce que Yann avait dit la perturbait beaucoup, s’il avait lui aussi eu une vision de Loukas mais également d’Anava, cela ne pouvait qu’être important, elle pressentait que cela n’était pas forcément bon pour eux. La confiance qu’elle avait envers la déesse de la Terre était totalement ébranlée depuis sa stérilisation, elle n’avait plus foi en elle, et même Glaross n’avait pas toute sa dévotion, elle estimait à présent qu’il était plus prudent d’être conscient que les divinités avaient des agendas cachés, des buts et une sensibilité différente des simples mortels. Cet état d’esprit lui éviterait les désillusions, à l’avenir.
Soudain, quelqu’un s’approcha de l’entrée de sa tente et s’y arrêta. La jeune femme reconnu la carrure de Yann.
« Que veux-tu ? », le devança-t-elle. « Je ne veux pas qu’on me dérange, ce soir ».
« Excuse-moi, je voulais te parler de ce qu’ont décidés Sigurd, Théodore, Régiselt et le général après ton départ, au sujet de Loukas ».
Comme toujours piqué par la curiosité qui l’animait lorsqu’il s’agissait de son ancien amant, elle fit entrer le Maître de la Terre. Il avait les traits tirés et semblait las, la discussion l’avait probablement fatigué, et il n’était – tout comme elle – pas complètement remis de ses blessures.
Il s’installa en tailleur sur un coussin qui traînait par terre, et s’ébouriffa les cheveux, visiblement gêné par quelque chose.
« Il y a trop de sable pour moi dans ce royaume », grommela-t-il.
« Personne ne t’a demandé de venir, je te le rappel », déclara sèchement la jeune femme en s’asseyant sur le bord du lit.
Yann soupira. « Tu es comme ça avec tout le monde, alors ? ».
« Comment ? ».
« Pénible ».
« Ne me cherche pas, ce n’est vraiment pas le moment ! ».
Il leva les mains en signe de paix. « Si tu le dis. Le général a décidé d’envoyer des messagers dans mon royaume, afin de vérifier auprès du gouvernement de Nienlass si d’autres Maîtres ont eu des visions similaires à la mienne. Théodore est ensuite parti inspecter les magiciens de ton unité, j’ignore pourquoi ».
« C’était prévu, oui. Cela n’a pas d’importance pour toi, cela concerne Théo. Continue ».
« Je vois. Bref, Régiselt a également quitté la tente, il avait l’air passablement irrité, et aussi fatigué que je le suis ».
« Je ne vais pas le plaindre ».
« Moi non plus, je n’ai pas aimé son attitude, au quartier général d’Ismir » acquiesça le chasseur. « Enfin, Sigurd avait des affaires à régler, il doit préparer son paquetage. Il a décidé de venir en croisade avec nous ».
Amanda écarquilla les yeux, elle avait du mal à croire à ce qu’elle venait d’entendre.
« Tu n’es pas sérieux ? Il ne va pas vraiment faire ça ?! ».
Il haussa les épaules, affichant une expression résignée. « On dirait bien que si, Mens a accepté d’emblée… Il a une escorte de plusieurs autres chamans avec lui, ils viendront pour le protéger. Je lui ai demandé pourquoi il voulait venir, il n’a pas daigné me répondre clairement et a fixé une chaise vide comme s’il y voyait quelque chose ».
« Quel vieux fou… Je ne sais pas si je pourrais le supporter longtemps, il me fait bouillir intérieurement ! » pesta-t-elle en se levant, les poings serrés.
« J’admets qu’il est un peu étrange, oui. Il suffira de l’éviter le plus possible et qui sait, peut-être qu’il nous sera utile ».
« Nous ? » répéta la jeune femme en haussant un sourcil.
Il pencha la tête. « Oui, nous. Les geckos cendrés ? ».
« J’ose espérer que tu ne t’inclue pas dans mon unité ! ».
Il souffla du nez, de plus en plus las, « C’est une façon de parler, pour dire que je reste avec toi pour te protéger, comme je te l’ai promis, afin de me racheter ».
La flamme de la bougie doubla de volume sous la crispation de la jeune Maître, qui commanda au feu sans même s’en rendre compte. La cire chaude chuinta doucement en s’écoulant dans la coupelle de verre.
« Tu sais ce que j’en pense. Si tu as fini tu peux t’en aller, j’ai envie d’être seule » lui dit-elle, de plus en plus tendue.
À sa grande surprise, il accepta d’un signe de tête et se leva. « Très bien, je te laisse à tes pensées, alors. Je t’ai aussi apporté quelque chose ». Il sorti de sa poche arrière un petit livre à la reliure cuivrée, quelque peu abîmé : beaucoup de pages étaient cornées, la couverture rougeâtre avait également souffert et représentait deux dragons très fins, s’enlaçant et s’entrelaçant dans une sorte de parade amoureuse.
« Qu’est-ce que c’est ? », demanda-t-elle, curieuse.
« C’est un vieux recueil d’histoire que j’ai emprunté en ville, je pense qu’il te plaira, ce ne sont que des histoires d’amours qui tournent autour des dragons… Je l’ai lu lorsque j’étais au repos à l’infirmerie, et que je devais attendre que ma plaie au bras se referme. Ça m’a un peu rappelé la relation que tu avais avec Loukas, maintenant que je sais qu’il est dragonnier ».
Étonnée et touchée à la fois, la jeune femme ne put que bredouiller des remerciements, avant de saisir le recueil. Yann lui sourit, visiblement content qu’elle accepte, et s’en retourna au-dehors. « Bonne nuit, Amanda ».
« Toi aussi… ».
La Maître du Feu se retrouva à nouveau toute seule, et replongea dans ses pensées. L’appréhension quant à la journée de demain la gagna rapidement, et elle rumina les informations que venait de lui donner le chasseur. L’idée d’être accompagné par Sigurd l’énervait au plus haut point alors qu’elle venait à peine de réussir à se calmer, ce qui l’agaça encore plus. Assise en tailleur sur son lit, elle joua un instant à faire danser la flamme de sa bougie, et en faisant varier sa couleur, mais ce petit jeu fut bien vite lassant, aussi, elle s’allongea, et pour se changer les idées, elle ouvrit le petit livre, au hasard, et commença à lire :
‘’ Lima gravit de nouveau la colline, à bout de souffle. Tout autour de lui planait un parfum de souffre, les cendres volaient en tous sens, s'accrochant à la moindre fibre de sa cape noircit. C'est alors qu'il l'aperçu, à travers la fumée : Ory, sa compagne.
Elle se tenait là, un pied sur le cadavre sanglant du dragon, ses cheveux détachés flottaient dans la brise du matin, et venaient caresser les contours de son visage rougissant, d’où perlait quelques gouttes de sueur. Elle respirait avec peine, et s'affairait à défaire une des sangles de son plastron cabossé. Elle poussa un soupire, son bras gauche pendait mollement, elle devait être blessé.
Il accouru vers elle, aussi vite que son état le permettait, lui aussi avait encaissé quelques coups de la part de la bête. Du sang maculait son harnois, mais il n'avait d'yeux que pour sa dame.
« Tu vas bien ? Il est mort ? ».
« Oui, mon dernier coup ne lui a pas plu ». Elle se fendit d'un sourire, de manière à le rassurer, et désigna sa lame, baignée du sang de la créature ailée.
« Laisse-moi voir », dit-il en l'aidant à défaire la lanière de cuir, pour tâter son épaule. Un rictus de douleur lui barra le visage.
« Tu as mal ? ».
« Oui, mais ça va aller ». Elle plongea son regard dans le siens. Les secondes s'écoulèrent telle des heures, tandis qu'ils se dévoraient des yeux. Leurs lèvres se rapprochèrent, et dans un soupire, ils se laissèrent aller à s'embrasser, longuement.
La jeune femme caressa le visage de son amant, jouant avec les boucles de ses cheveux qui tombaient près de sa nuque. Ce dernier ne put s'empêcher de la prendre dans ses bras. Plusieurs fois pendant le combat, il avait eu peur de la perdre, et maintenant que l'adrénaline était retombée, il se sentait fatigué, et n'avait qu'une envie : sentir son corps contre le siens.
Elle répondit à son étreinte, et redoubla d'ardeur dans ses baisers. Les mains du jeune homme se perdaient sur ses hanches, qu’il caressait machinalement. Jamais il n'avait autant apprécié le contact de sa peau.
Alors qu'ils reprenaient leur souffle, elle lui murmura : « je n'ai pas envie de rentrer, pas encore. Je veux rester là, avec toi ». Autour d'eux, les flammes crachées par le dragon léchaient l'herbes grasses. Il faisait chaud, malgré la fraîcheur matinale, mais rien dans l'univers ne pouvait brûler autant que leur amour.
« Nous avons encore le temps », répondit le garçon, « Le soleil se lève à peine » ‘’.
Amanda referma le livre, le rouge lui montait aux joues à mesure qu’elle imaginait vivre la scène avec Loukas. Cependant, cela n’était pas très réaliste, car le dragonnier et Maître de la Terre ne tuait pas les dragons, et elle non plus, mais la relation qu’avait les deux protagonistes était enviable pour la jeune femme, qui ne pouvait plus éprouver clairement les sentiments d’amour et d’affection. Une douce chaleur nimba son corps, elle soupira faiblement et décida de dormir, chassant ainsi ses envies cachées.
Après avoir ôté ses vêtements elle s’installa sous ses draps, uniquement paré d’un pagne court, et ferma les yeux en s’efforçant de ne pas penser à ce qui l’attendait le lendemain. Le poids de ses doutes fini cependant par s’infiltrer dans son esprit, et sa tête s’emplie de questions sans réponses, d’incertitudes, de craintes et d’appréhension. Elle se demanda ce qui se passerait si la croisade échouait, si elle manquait à son devoir de Maître, ou si des membres de son unité étaient tués. Cela était plus que probable, les gens meurent à la guerre, et les geckos cendrés auront une grande importance en tant qu’unité de la Maître du Feu, ils seront peut-être même en première ligne de nombreuses batailles et escarmouches. Bien que l’unité lui fût imposée par la reine et par Régiselt qui fit passer cela pour un cadeau, elle s’était attachée à ses membres du fait de leur proximité de ces derniers temps, et ne voulait pas les voir mourir, cela, elle le savait bien en voyant la réaction qu’elle avait eu quand Théo était sur le point de perdre la vie.
Après une demi-heure à se tourner et se retourner dans sa couche sans que vienne le sommeil, elle renonça, se leva et se rhabilla pour partir faire une promenade dans les dunes, à la périphérie du campement, se disant que, peut-être, l’air frais de la nuit et la marche à pied lui donnerait envie de dormir.
Au-dehors, la plupart des militaires étaient encore du côté des cuisines, seul quelques retardataires ainsi que les sentinelles qui étaient de garde se trouvaient de ce côté du camp. Le ciel était dégagé, offrant une vue magnifique sur une myriade de constellations d’étoiles blanches, bleues et rouges. Elle mena ses pas en direction de l’est, à l’opposé des forges et des cantines, en gardant la ville sur sa gauche. Pour sa plus grande joie, personne ne la suivie, aucun gardes ou soldats pour l’escorter ou la protéger et cela lui allait parfaitement, car elle n’était pas la faible et fragile princesse en détresse que l’on retrouve dans les contes de fée, c’était une guerrière et une Maître.
Alors qu’elle contournait une à une les tentes, son esprit l’amena à penser aux épreuves qu’elle avait subits, se demandant si c’étaient ces dernières qui avaient fait d’elle ce qu’elle était, ou s’il s’agissait tout simplement de sa vraie nature, son tempérament normal. Nul doute que la stérilisation l’avait transformé aussi bien physiquement que mentalement, mais elle ne voulait pas croire qu’il avait fallu un tel traumatisme pour lui cuirasser l’esprit et faire d’elle quelqu’un de fort.
« Non, je ne peux pas accepter ça. J’ai toujours été forte, j’en suis sûre au fond de moi, je le sens. Cette expérience n’a fait qu’alimenter ma haine, ma colère… Glaross se trompe s’il pense avoir fait de moi une personne différente, plus à même d’accomplir ses étranges desseins ». Se dit-elle en donnant un coup de pied dans un seau qui trainait dans le chemin.
« Quand je pense qu’il ne voulait seulement pas que je sois amoureuse, comme si la stérilisation avait effacé ce sentiment… Si c’était le cas, je n’aurais probablement pas de vision de Loukas, et ne l’imaginerait pas dans les histoires romantiques d’un simple bouquin ».
Elle approcha la limite du camp d’un pas décidé, et essaya d’esquiver les regards des gardes, car elle ne voulait pas parler à qui que ce soit et répondre à des questions. Pour se faire, elle se faufila entre des piquets et des cordes ou l’on avait suspendu du linge, et attendit le moment propice pour disparaître à la faveur de la nuit. Après une petite course jusqu’à un renfoncement dans le désert, elle arriva à un endroit plus rocheux qui descendait vers l’est, juste après la ville. Elle souffla et se détendit, plus personne ne pouvait la voir ou l’entendre ici, elle était totalement seul. Le brouhaha du campement n’était plus qu’un lointain écho à présent, mais elle continua de s’enfoncer dans les dunes jusqu’à ce qu’elle n’entende vraiment plus rien.
L’atmosphère avait quelque chose d’onirique sans qu’elle ne puisse définir pourquoi. Était-ce ne fait d’être seul dans le désert ? Le manque de bruit, hormis le vent ? La nuit ? Tous ces éléments réunis ? Elle n’aurait su le dire, mais l’ambiance était étrange, et le ciel commença petit à petit à se zébrer de pourpre, des courants de magie brute inondaient la terre dans le calme. Peu de gens pouvaient les voir clairement, parmi eux, les Maîtres, bien sûr, mais aussi les chamans, les druides et certains magiciens puissants.
La jeune femme trouva un endroit sympathique pour s’asseoir et observer les cieux, l’air pensive. Pour s’occuper l’esprit, elle s’exerça à faire rouler une petite boule de feu bleutée le long de sa paume.
La fatigue étreignait son corps depuis déjà un bon moment, ses paupières étaient lourdes, ses sens engourdis et son esprit opacifié, cependant, impossible de trouver le sommeil. La magie ambiante qui se déversait par vague sur le désert lui donna la chair de poule, et la fraîcheur de l’air la fit frissonner. Elle tendit la main, et la petite sphère bleutée voleta jusqu’au sol et disparue, englouti par le sable qui se mis à rougeoyer et à crisser sous la chaleur.
La jeune femme soupira, incapable de repousser les pensées qui l’assaillaient, « Je me demande comment il va… S’il pense à moi ou s’il m’a oublié… », se dit-elle en songeant une fois de plus à son Maître de la Terre.
« Il ne t’a pas oublié. Pour l’inssstant, il n’en est pas capable », susurra une voix suave à son oreille.
Elle se leva d’un bond, une flamme émergea dans le creux de sa main et elle arma le bras, prête à la lancer à tout moment. Derrière le rocher ou elle était assise se tenait un serpent, une vipère à cornes, tapie dans l’ombre et prête à bondir. Ses yeux avaient quelque chose de différent, en comparaison avec les autres vipères qu’elle avait déjà pu observer, ils étaient d’un jaune étincelant, presque blanc.
« Oh, excuse-moi, je t’ai fait sssursssauter », lui dit la vipère en faisant fourcher sa langue.
Complètement hébétée, la Maître bredouilla, « Tu… tu peux… tu peux me parler ?! ».
L’animal se redressa sur lui-même et inclina la tête, étonnamment, il avait l’air satisfait de son petit effet de surprise. « Je te rassure tout de suite, peu d’autres vipères viendront dissscuter avec toi. Je suis un élémentaire, un envoyé de notre dieu, Glaross. J’ai adopté cette forme car je n’avais pas vraiment l’embarras du choix, vu le lieu où nous nous trouvons ».
Amanda haussa les sourcils, elle ne s’attendait pas à ce que son dieu lui envoie un messager, ce n’était pas son style, il privilégiait d’ordinaire les approches directs, et délivrait ses messages lui-même, lors de rêves ou de songes.
« Ce n’est pas dans ses habitudes d’envoyer quelqu’un, encore moins un élémentaire dans la peau d’un serpent ».
La vipère se pencha en avant, et vint se percher sur le rocher, en face d’elle. « Je comprends ta prudence, mais notre ssseigneur est très occupé, il a d’autres affaires à régler dans l’univers, par conssséquent, il ne peut pas te materner tout le temps ». Ses yeux passèrent brièvement de cet étrange jaune à l’orange, puis au rouge, avant de revenir au jaune.
« Je ne suis pas d’humeur, si tu es venu me prendre de haut, tu peux repartir d’où tu es venu ! Je ne traite pas avec les sous-fifres de Glaross, de toute façon ! ».
« Sssh, il n’a pas menti, tu es insssolente et ton courroux s’abat sans prévenir » nota le serpent en faisant frémir l’extrémité de sa queue.
« Je me fiche de ce qu’il t’a dit sur moi, si tu comptes rester, explique-moi donc pourquoi tu es là, en vitesse » répondit-elle en fermant le poing pour éteindre sa boule de feu.
« Sssoit. Je suis ici pour t’avertir que les événements sont sur le point de s’accélérer, beaucoup de choses vont changer, des choses qui n’ont pas bougées depuis plus d’un sssiècle ».
« Tu fais allusion à la croisade ? ».
« Pas ssseulement ».
« Je t’écoute, je veux plus de détails », elle croisa les bras.
La vipère sortit plusieurs fois sa langue pour goutter l’air ambiant, jetant par ailleurs un regard au ciel marbré d’aurores pourpres. « Ton Maître, Loukasss, va également changer la donne, dans le nord. C’est écrit » susurra-t-il sur un ton de confidence.
« Quoi ? Que va-t-il faire ? Comment va-t-il ? Est-ce que Claod est toujours avec lui ? Je l’ai vu combattre, est-ce qu’il souffre beaucoup de ses blessures ? », s’emporta la jeune femme en s’accroupissant à son niveau. Ses yeux exprimaient clairement son inquiétude, elle soutint son regard incandescent pour avoir le plus d’information possible, mais l’animal recula jusque dans le sable, laissant uniquement sa petite tête cornue sur le haut du rocher.
« Sssh ! Ne me brusque pas, jeune Maître. Tu auras tes réponssses, en temps voulu ».
« Pourquoi attendre ? Si tu as les réponses à mes questions, donne-les-moi ! ».
« Je n’ai aucune certitudes, ssseulement les intuitions de notre ssseigneurs. Ton Maître a en effet beaucoup sssouffert, et il souffrira sssans doute encore, car il a une lourde tâche à accomplir, un lourd fardeau qui pèse sur ses épaules. Son dragon est avec lui, il le ressstera jusqu’à la fin ».
« La fin ? De quelle fin parles-tu ? Celle de l’ennemi ? ».
La vipère secoua sa petite tête de droite à gauche. « La mort suit chacun de ssses pas. Je ne devrais pas t’en faire part, mais la stérilisation n’a pas eu le même effet sur toi que sur lui, et les conssséquences ne furent pas les mêmes, également. Son désir de vivre n’est plus que la flamme vacillante d’une chandelle sssoumise aux caprices du vent ».
Amanda baissa la tête, et réprima quelques larmes pendant qu’elle digérait l’information. D’abord, elle trouva Loukas égoïste, avant de se rappeler les cicatrices de brûlure qui parsemaient son corps : elle avait, elle aussi, ressenti ce qu’il ressentait, cette douleur intense, qui prends aux tripes, nous fait perdre la raison, déprimer et s’abandonner à un abîme de noirceur qui consume tout. Sa foi l’avait fait revenir à la raison, ainsi que la perspective de quitter son pays pour entreprendre la croisade et ainsi, obtenir une forme de vengeance. Loukas n’avait pas eu cela, il s’était seulement fait démettre de ses fonctions d’ambassadeur et de prince, et était sur le point d’être emprisonné.
« C’est donc bien ce que je redoutais et ce que je disais au général cette après-midi… Là où j’ai gagné, il a perdu… J’ai eu une deuxième chance de faire mes preuves en étant promu commandante, avec ma propre unité à commander, j’ai obtenu un beau cheval, de nouvelles armes étincelantes… Lui, il n’a été que rejeté, traité comme un paria, un traître, un lâche… Il n’a plus la confiance et l’amour de sa famille, il n’a plus son loup géant à ses côtés et plus d’endroit ou vivre, vu ce qu’il a fait à sa cabane, et ses pouvoirs ont diminués… Seul Claod est encore avec lui… ».
Le serpent approuva d’un signe de tête. « L’éclair invisible est le ssseul fil qui le retient de tomber. Je sssais que cela est important pour toi, c’est pourquoi je tenais à te mettre au courant, pour lui. Cela étant, ce n’est pas ton dessstin de lui venir en aide, sa voie est tracée, tout comme la tienne. Nos ennemis avancent, ils sont proches, désormais, l’ombre maléfique étends son influence jusssqu’à vos royaumes élémentaires, mais pour l’heure, ce sont les vampires vos adversssaires ».
« Ça je le sais bien, j’en ai affronté un ».
« Oui, Aldrich le conte de Diluviel est un ennemi puisssant ! Je te félicite d’avoir réussi à le mettre en fuite ».
« Tu le connais ? J’aurais préféré lui trancher la tête plutôt que de le laisser s’enfuir… ».
« Oui, je le connais, il faisait partie des elfes présents à la bataille de Diluviel, et fut relevé en tant que vampire dans la foulée, puis promu au rang de conte par sa reine. C’est un sssorcier très puisssant, un tacticien hors pair et un bon duelliste, c’est lui qui dirige les maîtres de la discorde, les vampires chargés d’infiltrer et de perturber vos royaumes. Mais ne t’en fait pas, il y aura d’autres occasions, les créatures de la nuit sont votre principal problème, actuellement, tu le trouveras sur ta route très bientôt, sssoit sur tes gardes, jeune Maître ! ».
« Je le serrais. As-tu d’autres conseils ou informations à me donner ? J’ai cru comprendre que Sigurd, l’archichaman, voulait venir en croisade. Est-ce vous autres, les élémentaires, qui lui avaient soufflé cette idée stupide ? ».
« Sssh ! Que non. Il a fait ce choix de son propre chef, sans nous consssulter au préalable. Tu dois t’être rendu compte que beaucoup de gens sssouhaite t’accompagner dans ton périple en terres infectées ».
« Je ne comprends pas pourquoi, cela n’a sans doute pas de rapport avec moi, il n’y a simplement pas eu de mouvements de troupes aussi importants depuis des dizaines et des dizaines d’années, c’est tout ».
« Tu te trompes, jeune Maître ! Ta présence au sssein de cette croisade fait parler même les plus éminents dirigeants, ainsi que les chefs des guildes comme le cercle des chamans, d’où la présence de Sssigurd. D’autres que lui hésite, ils attendent un sssigne, un appel ou une occasion d’agir, pour vous rejoindre ».
« Pourquoi ne pas venir tout de suite ? Ils ont peur ? ».
« Ils attendent de voir comment cela va ssse passer, avant de prendre une décision ».
La jeune femme pesta, affichant un rictus dédaigneux à l’encontre de ces fameux chefs de guilde, « Leur aide pourrait s’avérer décisive et faire pencher la balance, mais ils préfèrent attendre et nous laisser faire ? Quelle lâcheté ! Mon royaume à beaucoup à perdre, ils pourraient se mettre à notre place ! ».
Le serpent pencha la tête, curieux et étonné par sa réaction, car il n’était pas spécialement concerné par la situation. « Sssh ! Les préoccupations humaines sssont ce qu’elles sssont ».
« Qu’ils aillent au diable, eux et leurs considérations. Ils sont tous pareils, et les Maîtres aussi, ils pourraient venir nous aider, mais aucun n’est là, personne ne s’est déplacé, ils se terrent dans leurs trous… ».
« Maître Yann est à tes côtés », souligna le serpent d’un air amusé.
Amanda marqua une pause pour y réfléchir, car sa façon de lui rappeler était assez étrange, elle le considéra gravement, en fronçant les sourcils. « Ce n’est pas une autre machination des dieux s’il est là, n’est-ce pas ? Réponds honnêtement ».
« Tout n’est que machination des dieux, jeune Maître. Tu t’en rendras compte, au fil du temps ».
« C’est bien joli, mais ça ne répond pas vraiment à ma question », lui fit-elle remarquer en le pointant du doigt d’un air menaçant. Le serpent se tassa sur lui-même, soucieux de ce qu’elle pourrait lui faire si elle se fâchait vraiment.
« Ssssh ! Je ne sais pas, je n’ai pas de réponssse précise à te donner ! En revanche, je peux te livrer quelques explications concernant les visions que tu as eu de Loukas, car notre ssseigneur a enquêté là-dessus ».
« Ah oui ? Hum… Tu changes de sujet, ça ne me plaît pas, cependant je t’écoute, tu as de la chance, c’est important pour moi ».
« Pour lui ausssi, car cela n’était jamais arrivé. Il m’a dit que c’était le résultat de votre connexion particulière, mais il ne comprend pas pourquoi cela n’arrive qu’à toi ».
« Comment ça, qu’à moi ? Loukas n’a donc aucunes visions ? ».
Le serpent ondula d’avant en arrière, un peu gêné, il observa le ciel avant de la regarder à nouveau. « Non. Aucunes. C’est visiblement un lien à sens unique, ou bien il subit un autre type de perturbation en accord avec son état d’esprit, sssans doute ».
Amanda ne répondit pas, cela n’était pas utile, de plus, elle ne savait plus quel mot utiliser pour parler de l’injustice qui les frappait tous les deux. Les termes perdaient leur sens, au fur et à mesure que le temps passait. Elle finit par simplement hocher la tête, passablement éreinté.
« Je t’ai dit tout ce que notre ssseigneur voulait que je te dise, et même plus. Je n’ai plus qu’à prendre congé, je te sssouhaite bon courage, jeune Maître, pour les siècles à venir ».
Sur ces mots, le serpent se fondit lentement dans l’ombre de la nuit, seul ses grands yeux jaunes étaient visibles avant qu’il ne les ferme.
« Attends ! Ne part pas tout de suite ! », le supplia Amanda en jetant une main pour l’agripper, sans succès, la bête glissa et disparu entre les pierres du désert. Frustré, elle donna du poing sur la pierre, agacée d’être ainsi traité par les dieux, et maintenant, par leurs messagers.
« Par les enfers ! », s’énerva-t-elle en se relevant d’un bond, tendant sa paume au hasard vers le désert, elle projeta plusieurs boules de feu dans le sable pour calmer sa colère et sa rage. Ses yeux se mirent à briller d’une aura rougeâtre. Le calme retomba rapidement, et enveloppa la jeune femme, qui se rendit compte qu’il était tard, la nuit était bien avancée, et avec ça son état de fatigue appela enfin à elle l’envie de dormir. De mauvaise humeur, elle regagna furtivement le campement, ressassant encore et encore les paroles du serpent. Ce n’est que lorsqu’elle put s’allonger que ses pensées s’estompèrent, et que le sommeil la gagna. Une dernière nuit dans son royaume, avant le grand départ, la grande croisade.

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