La douleur partie 1

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Fatima Aziz, France, 1998

"Que c'est beau" pensa Fatima, le regard perdu dans l'immensité du ciel azur. La jeune femme suivait des yeux les courbes douces de la montagne, le souffle court et le cœur battant. Le nez collé à la vitre froide du train, Fatima sourit pour la première fois depuis des semaines. Elle se retourna. Elouan aussi semblait heureux. Il admirait de ses yeux émeraudes le paysage défilant au rythme lent du train, sa petite bouche entrouverte et ses doigts d'enfants serrant le rebord de la fenêtre. De jolies mèches d'un noir de jais tombaient en boucles cendrées sur son visage parsemé de minuscules tâches de rousseur, telles une poignée d'étoiles sur sa peau claire. Le gamin se tourna vers sa mère et la dévisagea de ces grands yeux innocents, grands comme la lune et innocents comme ses lèvres entrouvertes, et le cœur battant. Elouan était encore un enfant, avec sa joie tendre, sa simplicité, son admiration pour des choses si banales mais qui rendent la vie belle. Il était de ces gamins qui prennent la vie comme elle vient, sans se plaindre, en souriant toujours et en ayant cette innocence de ne rien voir, de ne jamais se rendre compte du monde et de ses dangers.
Fatima sourit tristement.
Son enfance à elle paraissait loin, si loin. L'enfance, c'était le temps de l'amour, des petites voix aux mélodies joyeuses, des soleils d'étés et des jeux dans le parc. Ce temps là, c'était avant tout ça, avant le sang, avant les dizaines de morts étendus sur les trottoirs sales de Beyrouth, avant les cris, avant les pleurs. Avant le massacre.

Fatima se tourna. Nine tremblait tendrement en admirant les montagnes se fondre dans le noir. Elle bailla et regarda sa mère. Elle aussi était une enfant. Ses paupières lourdes sur deux grands yeux du même noir sombre que ceux de sa mère, la même chevelure brune en cascade et la même peau café au lait, Nine était si belle. Elle eut un frisson et trembla de nouveau, aussi Fatima l'enveloppa t'elle d'une fine couverture.

– Mes poussins, murmura t'elle, il est temps de dormir, à présent. Plus que quelques heures et nous seront arrivés.

– Je n'ai jamais vu la France, chuchota Nine en baillant. C'est beau ?
– Là bas au moins, nous serons à l'abri, marmonna Fatima en baissant la tête. Écoutez moi bien. Lorsque le train s'arrêtera, nous devrons faire vite… Nous nous rendrons chez mon oncle et ma tante.

– J'ai peur maman, bredouilla Elouan. Est-ce que se sera pareil qu'au Liban ?

– Ne t'inquiètes pas. Là-bas, nous vivrons enfin une vie normale, tous les trois, loin des problèmes. Essayez de dormir maintenant.

Fatima passa ses doigts fins contre les paupières des deux bambins et soupira. Si seulement elle pouvait promettre à ses deux petits anges que tout se passerait bien, qu'ils vivraient réellement une vie normale.

La jeune femme replongea son regard par la fenêtre. Les montagnes étaient nappées du voile sombre de la nuit et un pâle rayon de lune s'infiltrait par la vitre du train, éclairant de sa lumière blafarde le joli visage de Nine.

Au loin, tout au bout, sur les flancs inaccessibles des géants de roche qu'étaient les montagnes, brillaient des millions de petites lumières, telles des poignées d'étoiles dorées. Lentement, les heures passèrent, les lumières s'éteignirent les unes après les autres et Fatima se retrouva seule avec l'immensité de la nuit.

La jeune maman n'avait pas fermé l'œil lorsque le soleil reparut derrière les collines. Elle sourit en admirant de ses yeux rougis de fatigue les frimousses des deux petits, plongés dans un tendre sommeil. Alors que Fatima sentait enfin ses paupières s'alourdirent et se fermer lentement, la voix d'Elouan brisa son dernier espoir.

– Non, s'écria t'il en balayant l'air, pas le crocodile !

Il ouvrit les yeux et observa sa mère sans comprendre.
– Ils… ils voulaient tuer le crocodile…

Fatima ébouriffa les cheveux du garçon et sourit :

– Ce n'était qu'un rêve mon grand. C'est fini, tout est fini. Je suis là, Elouan.

Le petit se frotta les yeux et sourit discrètement.

– Ho…

Il ne put patienter plus longtemps :
– Nine ! Réveille toi ! s'écria t'il, enthousiaste.

L'intéressée grogna et se retourna, plaquant un coussin contre ses oreilles.

– Nine ! souffla Elouan en la secouant.
– Laisse ta grande sœur tranquille, elle a bien besoin de dormir.

Fatima tourna la tête. Dehors, il s'était mis à pleuvoir de grosses gouttes s'écrasant contre la vitre du train et martelant le toit à en donner mal à la tête.

Plusieurs heures s'écoulèrent. La pluie fut remplacée par un soleil timide, puis les nuages reprirent le dessus. Fatima sortit le repas froid qu'elle avait préparé, et ils mangèrent rapidement. La journée s'écoula lentement, bien trop lentement. Il était déjà tard lorsque tout commença.

A ce moment là, le cœur de Fatima se mit à battre plus vite que jamais, ses doigts se crispèrent, son souffle lui manqua et un instant ses yeux se fermèrent.

Le train ralentissait.

Dans un interminable crissement, les passagers tremblant et de la fumée noire s'élevant dans l'air, le train s'arrêta.

Il y eut un instant de silence. Et puis tout s'accéléra.

Fatima attrapa ses deux enfants sous le bras et se hâta de se lever, le cœur battant à tout rompre. Elle empoigna une petite valise contenant les quelques vêtements de ses enfants et tous ses livres puis pressa les gamins jusqu'à la porte ouverte, porte vers une nouvelle vie. Elle jeta un regard anxieux autour d'elle et son sang se figea. Elouan ! Il n'était plus là ! La jeune femme sentit sa tension monter en flèches et ses yeux s'embrumèrent. Son pire cauchemar devenait réalité. Un instant, l'espoir que Fatima était parvenue à récolter durant toutes ses années s'évanouit.

- Maman ?

La douce voie du garçon ramena sa mère à la réalité.

- Elouan ! s'exclama t'elle dans un soupir de soulagement avant de le pousser devant elle.

La porte allait se fermer. Plus que quelques secondes et ils seraient tous les trois coincés là. Dans un dernier effort, Fatima franchit le marchepied, les mains moites des deux gamins dans les siennes.

Le train repartit et la famille se retrouva seule, au plein cœur d'une tempête de brouillard et de pluie. Ils étaient là, le souffle court, se tenant la main comme si leur vie en dépendait.

Fatima retint ses larmes. Elle avait vu sa vie défiler devant ses yeux, sa vie morne et triste, et puis elle avait pensé à ses deux petits anges. Et elle avait décidé de se relever. Pour eux.

Le froid leur rentrant dans la peau et la pluie violente leur frappant le visage, ils décidèrent d'avancer. Ils marchèrent ainsi, sur les trottoirs sales de Paris, ne protestant même pas. Ils restaient silencieux, ensemble.

Et puis Fatima le reconnut. Le tout petit immeuble de ses grands-parents, avec sa jolie porte de bois et ses minuscules fenêtres donnant sur les rues sombres de Paris. Elle n'y était jamais allé mais sa mère l'avait décrit si souvent que Fatima le connaissait par cœur.

La jeune femme sortit le joli porte-clé cygne de sa poche, vieux et abimé mais rempli de tous les souvenirs lointains de Fatima. Sa mère le lui avait donné, quelques années plus tôt. Elle glissa la clé dans la serrure et entra. Un long couloir plongé dans le noir suivit d'un escalier menait jusqu'à la petite porte rouge de l'appartement. Fatima respira un grand coup, puis elle toqua. Tout ira bien, se répéta t'elle encore une fois. Nine vint se blottir contre la jambe de sa mère, son joli visage teinté de peur. Ils attendirent. Ils attendirent encore. Fatima n’était plus si sure d’elle à présent. Et si son oncle et sa tante ne voulaient pas d’elle ? Soudain, la porte s’ouvrit. Une grande femme on ne peut plus blanche à l’air pincé se tenait de l’autre coté. Lorsqu’elle aperçut Fatima, sa bouche s’étira en une grimace.

- Que faites-vous là, mademoiselle ? lança t-elle. Je n’ai pas besoin d’une femme de ménage.

Elle s’apprêtait à fermer la porte alors Fatima lança :

- Je ne suis pas une femme de ménage. Je suis votre nièce.

La femme s’arrêta net. Elle se tourna vers Fatima.

- Je n’ai pas de nièce.

- Je suis la fille d’Emy Grace !

Fatima avait presque crié cette dernière phrase. Elle en était fière, fière d’être la fille d’une française et d’un arabe, fière d’être métisse, fière d’être née à l’autre bout du monde au milieu des bombes.

Sa tante paraissait troublée. Elle jeta un coup d’œil derrière elle, puis souffla :

- Ma sœur a une fille ?

Fatima eut un sourire. Elle avait toujours adoré sa mère. C’était une femme d’une intelligence fascinante, pleine de joie. Elle n’avait pas hésité une seconde avant de se marier avec Mohamed Aziz, quitte à vivre au milieu du danger, et elle avait aimé Fatima plus que quiconque. La femme qui se tenait sur le palier de son minuscule appartement, le cœur remplit de souvenirs, eut un élan d’espoir.

- Comment va-t-elle ?

Fatima sentit son cœur s’écraser dans sa poitrine. Elle n’avait plus envie de parler, soudainement, comme si le moindre mot qu’elle prononcerait serait son dernier. La gorge sèche, les yeux baissés, elle parvint à murmurer :

- Ma mère est morte.

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