La douleur partie 2

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Mathilde Miland, Italie, 1986

« Que c’est beau » pensa Mathilde, le cœur battant au rythme lent des vagues s’écrasant contre le sable d’or. La pâle blancheur de l’écume se reflétait dans les yeux bleus de la fillette qui ne pouvait lâcher le mouvement gracieux de l’eau.

La baie de Naples s’étirait à ses pieds, si grande, si belle et si… effrayante.

Mathilde baissa la tête et contempla ses orteils enfoncés dans le sable chaud. Une vaguelette parvint jusqu’à sa peau et la fillette recula, surprise. L’eau était si froide !

Mathilde avait honte. Pourquoi devait-elle avoir peur de tout ? Un rien lui donnait des frissons, elle n’osait parler à personne, son corps entier tremblait lorsque venait la nuit et que le noir l’envahissait.

Même ses parents lui faisaient peur. Leurs voix glaciales, leurs corps imposants, leurs main violentes et leurs yeux dépourvus d’amour…

Mathilde se tenait face à la baie, les bras croisés contre sa poitrine d’enfant, ses cheveux blonds tombant en cascade contre ses épaules nues.

Elle était si petite, perdue dans l’océan infini qu’était le monde. Le vent frappait doucement ses joues teintées de rose, cependant le soleil était haut dans le ciel.

Mathilde esquissa un pas en avant mais le contact de l’eau la dissuada de continuer. La fillette se retourna, cherchant une porte qui lui serait ouverte, des bras pour l’accueillir. Mais non. Rien que les rires des autres enfants, la pointant du doigt avec dégoût.

Mathilde sentit ses yeux se remplir de larmes.

Soudain, une main forte agrippa son épaule, serrant dans ses doigts froids la peau dorée de la fillette. Elle eu à peine le temps de reconnaître le visage de son père que celui-ci la jetait en avant, les yeux remplis de violence.

Mathilde tenta de se débattre mais l’homme la poussa dans la baie glaciale. La fillette étouffa un cri, avalant une gorgée d’eau pleine de sable et se releva, les yeux rougis par les larmes, n’osant pas même crier ni s’enfuir.

Elle voulait disparaître.

Mathilde tenta de parler mais sa gorge était si serrée qu’elle ne parvint qu’à pleurer de plus belle.

Son père la regardait avec une honte immense.

- Ferme la.

Il la tira par le bras et la traîna sur le sable sec.

- Regarde toi, petite vermine. T’as pas honte de pleurer ? T’es qu’une gamine. Marche !

12 ans plus tard

Mathilde baissa la tête. Elle voulait oublier son enfance, mais c'était impossible. Les souvenirs l'envahissaient, encore et encore, jusqu'à l'étouffer.

Elle avait 20 ans à présent. Des années s'étaient écoulées depuis cette après-midi au bord de Naples, pourtant Mathilde s'en souvenait comme si c'était la veille. Elle avait grandi, beaucoup trop même, mais pas une seconde Mathilde n'avait cessé d'être une enfant. Une enfant terrifiée, sans amour, perdue au cœur d'un monde qui ne voulait pas d'elle. La jeune femme accéléra le pas. La pluie dansait avec ardeur et de grosses gouttes s'écrasaient contre les cheveux dorés de Mathilde Miland, le vent rosissait ses joues. La jeune femme avait l'habitude de traverser ce petit chemin, chaque soir en rentrant chez elle, pourtant ce jour là elle le trouvait particulièrement triste. Elle ne voulait pas rentrer chez elle, avec son père violent et sa mère qui ne l'aimait pas.

Le cœur lourd, Mathilde parcourut les quelques mètres qui la séparaient de sa maison et courut jusqu'à sa chambre. De toutes façons, ses parents ne lui parlaient jamais, et quand il leur arrivait de la regarder, c'était avec un immense dégout au fond des yeux. Mathilde ferma la porte de sa chambre et s'assit sur le rebord de la fenêtre, mélancolique. Elle se détestait plus que tout. Elle se trouvait idiote, laide, peureuse. Elle jeta un regard par la fenêtre. La campagne alentour était sublime en hiver. Les branches des arbres étaient recouvertes de grêle, dansant dans le vent comme des enfants dans leurs habits blancs. Le soleil se couchait derrière le paysage, teintant le ciel d'une pâle lumière rose.
Mathilde plissa les yeux. Tout au bout du long chemin qui serpentait au milieu des champs se détachait une silhouette élancée. Un homme pédalait à toute vitesse sur son vélo, une enveloppe entre les mains. Mathilde soupira et referma la fenêtre. Ca devait encore être un de ces courriers d'affaire, comme disait son père. Elle descendit au rez-de-chaussée et ouvrit la porte. Le facteur, un grand homme à l'air détendu, freina et s'arrêta à à quelques pas de Mathilde. Il lui tendit la lettre et lança :

- Je crois bien que c'est pour vous, demoiselle.
Mathilde l'attrapa, trop absorbée par l'enveloppe pour remarquer le clin d'œil du facteur. Elle remonta dans sa chambre et claqua la porte. Son cœur battait à toute vitesse.

« Mademoiselle Mathilde Miland »

La lettre était pour elle. La jeune femme ouvrit l'enveloppe un peu trop violemment et un papier jauni tomba sur le parquet froid. Les mains tremblantes, elle le ramassa, puis le déplia délicatement.
« Très chère Mathilde,

Premièrement, sache que je t'aime. Le seul fait que tu existe rend ma vie plus belle, chaque jour. Je voulais que toi aussi tu sache que j'existe. Voilà plusieurs années que je passe mes nuits à te chercher, à trouver ne serait-ce qu'une preuve que tu es encore en vie. Moi je suis en vie. Et je t'aime. »

Mathilde passa une main sur son front. Elle ne voulait pas savoir qui avait écrit cette lettre, ni pourquoi ; La seule chose qui l'importait, c'est que quelqu'un l'aimait. Quelqu'un, n'importe qui, une âme perdue à l'autre bout du monde, sans doute, mais qui l'aimait. La jeune femme retourna la lettre et découvrit une petite phrase, une simple petite phrase qui changea sa vie à jamais :

« Pour ma petite sœur, Mathilde »



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