Chapitre 2 - Les Résidents (partie 1/4)
Sa tête oscillait sans jamais se poser, de gauche à droite. Happée par chaque détail, chaque mouvement. Comme si ses yeux refusaient de lâcher quoi que ce soit. Cherchant une fissure, un indice, quelque chose qui viendrait alléger ce qu'il voyait. Sa nuque tirait légèrement sous ce va-et-vient continu, ses épaules tendues sans qu'il s'en rende compte.
Puis son regard accrocha celui de Kik. Un point fixe, enfin. Il lui souriait. Pas franchement. Juste assez pour laisser passer une moquerie tranquille, comme s'il savourait la réaction.
Eno sentit sa mâchoire suspendue. Sa bouche entrouverte. Il la referma lentement, presque mécaniquement, puis sa main remonta à sa nuque, ses doigts venant presser la peau chaude.
Un souffle lui échappa, accompagné d'un rire qui ne trouvait pas sa place mais sortit quand même.
- C'est un établissement de cosplayeurs alors ? Ria-t-il.
Le mot resta en suspension, léger, presque trop léger pour l'endroit. Kik éclata de rire. Pas pour la phrase. Pour lui. Pour cette expression encore accrochée à son visage, ce teint qui avait perdu une nuance. Il s'approcha et posa les mains contre son dos, le poussant sans douceur, forçant le mouvement.
Le corps d'Eno réagit immédiatement. Ses bras se levèrent, réflexe pur, paumes ouvertes vers l'avant. Ses pieds glissèrent à peine sur le sol avant qu'il ne se retrouve proche.
- ''Beaucoup trop proche !''
Un résident était là.
L'air sembla se resserrer autour de lui. Pas plus lourd. Juste... plus présent. Sa respiration accrocha au fond de sa gorge, un dégoût fin venant s'y poser sans prévenir. Son regard glissa sur les détails, trop proches, trop nets, et quelque chose en lui se contracta. Un pas en arrière, presque immédiat, comme si son corps refusait de rester dans cet espace-là.
Derrière, Kik riait.
- Il va pas te mordre, tu sais. Tu vas le vexer à réagir comme si c'était un monstre.
Le mot accrocha.
Eno tourna la tête vers lui, puis revint aussitôt vers le résident. Sa gorge se serra légèrement, juste assez pour rendre les mots plus difficiles à sortir.
- Je... pardon... c'était pas... je... Je voulais pas vous vexer, monsieur... madame ?
Aucune réponse.
Le silence resta là. Entier. Dense.
Ses doigts bougèrent le long de sa cuisse, un geste inutile, juste pour évacuer l'énergie qui ne savait pas où passer. Son regard chercha un signe, n'importe lequel, mais rien ne venait. Derrière lui, le rire de Kik monta plus fort, éclatant, large, jusqu'à le plier presque en deux.
- ''Analyse : élévation du cortisol à 64%, adrénaline en hausse de 38%, dérégulation du rythme cardiaque avec accélération persistante, saturation du système nerveux autonome et déséquilibre des neurotransmetteurs liés au stress. Conclusion : indicateurs compatibles avec un état d'anxiété sévère en cours. Eno, tu paniques.'' Dit Filie.
Un autre pas résonna dans la pièce.
Un employé entra.
L'espace sembla se réorganiser autour de lui sans que rien ne bouge réellement. Sa présence occupait plus que le volume qu'il prenait. Plus large. Plus dense. Beaucoup plus grand qu'Eno.
Ses jambes, entièrement mécanisées, portaient son poids avec une stabilité parfaite, chaque micro-ajustement absorbé avant même d'exister. Ses bras et son cou suivaient la même logique : structures métalliques exposées, articulations visibles, aucune tentative de dissimulation. Pas de peau synthétique. Rien pour adoucir. Juste la mécanique brute, assumée.
Une barre oculaire traversait son visage d'une tempe à l'autre, longue, droite, intégrée directement dans la peau. Pas de globe. Pas d'orbite. Juste cette ligne artificielle, nette, froide, ininterrompue, à la place du regard. Le crâne rasé sur les côtés et derrière, quelques centimètres de cheveux noirs en pique sur le dessus. Une boucle d'oreille à gauche. Un anneau simple.
Eno sentit ses épaules se contracter.
Puis se tasser.
Son regard remonta le long du corps, lentement, obligé de suivre la hauteur, jusqu'à accrocher le visage.
Un léger creux passa dans son ventre.
- ''...trop grand...'' Pensa-t-il.
- ''Les choix esthétiques sont individuels. Non réglementés. Information : 02 mètre 60.'' Répondit Filie avec sa précision habituelle. ''Tu as choisi de rester dans la moyenne. Lui, non.''
Eno expira par le nez, un souffle court, presque amusé malgré la tension qui restait accrochée dans sa nuque.
Le géant s'arrêta dans l'embrasure, le corps figé comme retenu entre deux états, puis son visage se posa dans une lassitude plate, habituée.
- Y'a quoi de si drôle ? Y'en a un qui s'est encore chié dessus ?
Le rire de Kik repartit aussitôt, plus fort encore, débordant, incontrôlé, une larme venant presque perler au coin de son œil.
- Pas du tout, Dom, t'inquiète... Eno est nouveau. Visiblement, il était pas prêt.
Dom lâcha un souffle, un rire plus court, plus contenu, avant de s'approcher d'une résidente sans même regarder Eno.
- Bah... on a tous fait la même gueule.
La phrase tomba simplement, sans poids, comme une évidence déjà digérée depuis longtemps.
Il passa le tissu contre le coin des lèvres de la résidente. Le contact était lent, presque précautionneux, le tissu absorbant la bave épaisse qui avait coulé le long du menton, traçant une ligne brillante sur la peau. Il retira le tissu, le replia d'un geste mécanique, déjà habitué.
Puis il se redressa et s'approcha d'Eno, sa main venant taper fortement entre ses omoplates. Un contact franc, presque douloureux.
- Aller, t'inquiète le nouveau. Il se fout de toi parce qu'il adore faire ça. C'est notre meilleure animation ici. Et ça faisait six mois qu'on n'avait pas eu de novice.
La pression résonna plus que prévu. Eno sentit ses muscles se relâcher puis se retendre aussitôt, comme s'ils hésitaient entre accepter et rester sur leurs gardes. Il tourna légèrement la tête vers lui, un sourire accroché mais mal stabilisé, tirant un peu trop sur une joue.
- Euh... d'accord.
Sa langue passa brièvement contre l'intérieur de sa joue, cherchant quelque chose à dire, mais rien ne venait. Son regard glissa ailleurs, accrochant les corps autour sans réussir à s'y poser.
- ''Filie... ils ont quoi, les résidents ?''
Un léger silence.
- ''...Demande-leur de t'expliquer, Eno.''
Quelque chose se resserra dans sa nuque. Une tension fine, presque électrique, qui descendit le long de sa colonne avant de se fixer entre ses épaules. Il inspira plus court, ses doigts se refermant contre sa paume.
Puis il osa.
- Mais... ils ont quoi ?
Les deux employés échangèrent un regard. Rapide. Complice. Une compréhension silencieuse qui passa entre eux avant même que les mots n'arrivent.
Dom répondit, presque simplement.
- Ils sont vieux.
Le mot resta suspendu.
Eno cligna des yeux. Son regard se posa sur les résidents, et cette fois, il ne glissa pas. Il resta accroché. Forcé de rester.
Ils étaient tous fixés à ces sièges en forme d'œuf ouvert, suspendus, reliés aux rails du plafond. Alignés. Maintenus. Aucun mouvement. Pas même un ajustement. Rien. Juste ces corps... là. Présents. Mais sans réponse.
Les peaux.
Elles n'étaient pas lisses. Elles tombaient. Elles s'étiraient, relâchées, comme si la matière avait perdu sa tenue. Des plis. Partout. Sur les joues, le long du cou, sur les bras dénudés. Une texture différente. Plus fine. Plus fragile. Presque translucide par endroits.
Les cheveux.
Blancs. Ou absents. Ou réduits à quelques mèches éparses qui s'accrochaient encore au crâne, incapables de couvrir quoi que ce soit.
Les yeux.
Fixes. Légèrement voilés. Comme recouverts d'une couche invisible qui absorbait la lumière au lieu de la renvoyer.
Aucun implant visible. Aucune correction. Aucune optimisation. Juste... des corps qui semblaient avoir continué sans être entretenus.
La tenue.
Simple. Une longue chemise grise, tombant jusqu'aux genoux. Les jambes à nu. Mais pas comme celles qu'il connaissait. La peau y était différente aussi. Plus lâche. Les genoux marqués. Les veines visibles sous la surface.
Les mains.
Plus épaisses. Ou gonflées. Les doigts légèrement déformés, comme si quelque chose avait modifié leur structure au fil du temps.
Eno ne comprenait pas.
Son regard passait d'un résident à un autre, cherchant une logique, un point commun qu'il pourrait rattacher à quelque chose de connu. Mais rien ne correspondait.
- Je comprends pas... vieux ? c'est-
- Des personnes âgées. Très anciennes. Précisa Kik.
- Ouais, je comprends ça, mais... leurs corps... il a quoi ?
- Il est vieux. Répondit Dom, en lâchant un rire bref.
Les mots ne s'accrochaient pas.
Ils glissaient.
Eno fronça les sourcils, ses yeux revenant vers les résidents, puis vers eux, puis de nouveau vers les corps. Sa mâchoire se serra sans bruit.
- Aller, c'est bon Dom... regarde-le. Il est à deux doigts de pleurer.
Kik le regardait avec ce même sourire, légèrement tiré, amusé, presque joueur.
- ''Je vais pas pleurer.''
La pensée passa vite.
- ''Analyse : augmentation du rythme cardiaque de 22%. Activation du système limbique. Sécrétion accrue de cortisol et d'adrénaline. Contraction involontaire des muscles péri-orbitaux. Pression dans la gorge liée à une tension des cordes vocales. Micro-tremblements des fléchisseurs des doigts. Accumulation de liquide lacrymal en cours. État : inconfort émotionnel intense, proche de la réponse biologique de pleur.''
Sa gorge se resserra. Ses doigts bougèrent à peine. Son regard resta accroché à eux.
- ''Arrête, Filie... je vais pas pleurer !'' Répliqua Eno.
Kik s'avança. Il se plaça devant un résident, attrapa son bras et le souleva. La peau se plissa sous la prise, fine, fragile, presque trop souple. Puis il relâcha.
Le bras retomba.
Sans résistance.
Un mouvement lent, mou, totalement abandonné à la gravité. Aucune réaction. Aucun réflexe. Le bruit du contact contre l'accoudoir résonna plus que prévu.
- Aller... je t'explique.
Kik garda les yeux sur le corps, comme s'il parlait autant pour lui que pour Eno.
- De la même manière qu'on me l'a expliqué. Dis-toi que... si on n'avait pas nos implants, nos modificateurs internes, nos I.A.P, nos maillages, nos modules de stabilisation cellulaire... en gros des corps optimisés... on finirait tous comme ça.
L'air sembla se densifier autour d'Eno.
- ''Quoi... ?''
- En gros, leur module de stabilisation cellulaire ne fonctionne plus. Alors leur corps s'est remis à vieillir naturellement. Mais leurs autres implants, eux, tournent encore. Donc ils se réparent. Ils ne meurent pas. Mais tout le reste... dégénère.
Eno tiqua.
- ''Attends... on devrait être comme ça ?''
- ''Correction : en l'absence de technologie, cet état serait atteint en moins de 73 cycles.'' Répondit Filie.
Le choc passa dans sa poitrine avant même la pensée.
- ''Pardon ?! 73 cycles ? C'est une blague...''
Sa respiration se coupa, puis reprit plus vite, plus haute dans la poitrine.
Kik se détourna déjà, lui faisant signe de suivre. Eno obéit sans réfléchir, ses jambes avançant presque toutes seules. Son regard resta accroché aux résidents, dérivant d'un corps à l'autre, incapable de décrocher.
Ils quittèrent la salle. Mais l'image resta.
- L'immortalité, c'est super... Continua Kik en marchant. Mais seulement si on reste jeune. Dehors, on a tous la même « peau ». Impossible de savoir si quelqu'un a 25... 100... 300 cycles ou plus.
Ils avancèrent dans le couloir. Les lumières pâles glissaient sur les murs sans jamais accrocher.
- ''Je comprends pas, comment c'est possible...''
Son regard restait marqué par ce qu'il venait de voir, incapable de se détacher complètement.
- ''Le vieillissement biologique est stabilisé à l'âge physique de 22 cycles. Aucun organisme humain n'évolue au-delà de ce seuil, sauf en cas de modifications volontaires - génétiques, mécaniques ou structurelles - visant à altérer le corps.'' Répondit Filie. Claire. Sans hésitation.
Eno inspira, ses épaules se soulevant à peine avant de retomber.
- ''Ouais... je sais ça, mais... je comprends pas pourquoi eux, c'est pas comme ça. Il suffirait juste de remplacer le système qui a lâché... non ?''
La pensée tournait encore, cherchant une logique, quelque chose de réparable. Mais Kik reprit la parole avant que Filie ne réponde, coupant net le fil.
- Mais eux... ils ont juste vieilli. Leurs muscles, leur peau... tout a comme fondu. Y'a plus de tenue. Plus de structure. Mais l'intérieur tient encore. Ça régénère. En boucle. Mais le cerveau... Kik fit un léger mouvement de tête. Il a pris trop cher. Alors ils bougent plus.
Un silence.
- Ici, notre job... c'est de les entretenir. De les maintenir en vie.
Les mots s'ancrèrent.
- ''Entretenir. Maintenir... en vie...''
Eno sentit quelque chose se poser dans son ventre. Pas lourd. Mais présent. Son esprit accrocha un détail. Le réfectoire. Les fauteuils. Les bras mécaniques.
- ''...L'intubation...''
Le mot passa à peine ses pensées. Et tout s'aligna.
- Pourquoi ils sont comme ça...
Kik haussa les épaules.
- Y'a plusieurs théories. Et franchement... aucune me plaît. Dans tous les cas... ils ont grave souffert. Dis-toi juste qu'ils sont nos ancêtres. À tous les coups plus anciens... plus âgés que n'importe quel humain qui a existé.
Eno tourna la tête vers lui.
- Sérieux ?
- Ouais...
Ils entrèrent dans un ascenseur. Les parois se refermèrent dans un glissement net, enfermant l'air avec eux.
- Pourquoi on descend ? Demanda Eno.
- Ton précepteur est arrivé. Tu continueras avec iel.
Une vibration légère passa sous ses pieds.
- Sache juste... le quatrième, ce sont les salles de détente. Et le cinquième... l'hôpital.
- Un hôpital ? Mais ils n'ont pas vraiment d'implants... à quoi ça leur sert ?
Kik eut un sourire en coin.
- Nan... pas ce genre d'hôpital. Un autre. Qui surveille leurs constantes. Qui vérifie qu'ils crèvent pas d'une maladie ou d'un truc du genre.
- ''...maladie...'' Pensa Eno.
- ''Confirmation : leur système immunitaire est défaillant. Ils sont exposés à des agents pathogènes. Risque d'infection élevé.'' Répondit Filie.
Les portes s'ouvrirent. Le rez-de-chaussée les avala aussitôt. Eno resta immobile une fraction de seconde, les pensées s'empilant sans ordre. Des questions. Trop. Mais aucune ne trouvait de forme claire.
Kik, lui, avançait déjà.
Il finit par ouvrir la porte des vestiaires. L'air changea immédiatement. Plus confiné. Plus chaud. Chargé d'une odeur légère de textile humide et de peau.
Quelqu'un était là. En string. Le corps exposé sans retenue.
Les traits androgynes. Ni vraiment masculins, ni vraiment féminins. Une ligne intermédiaire. Lisse. Musclé. Sans poitrine, mais aussi sans relief évident sous le sous-vêtement trop étroit qui épousait le bassin.
Le regard d'Eno s'ouvrit d'un coup.
Ses pupilles s'élargirent, laissant entrer trop de lumière. Son souffle resta accroché au fond de sa gorge, puis retomba trop vite, trop brusquement. Son torse se souleva et se relâcha aussitôt, trahissant le réflexe qui avait traversé son corps sans prévenir.
Il détourna aussitôt les yeux.

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