Chapitre 2 - Les Résidents (partie 2/4)
Chez Eno, la pudeur ne passait jamais par des mots. Elle s'inscrivait directement dans la chair, dans cette manière qu'avait son corps de se refermer, de se protéger, comme une limite silencieuse mais évidente. La peau n'était pas faite pour être exposée ainsi, ni la sienne, ni celle des autres. Elle restait un territoire à préserver, quelque chose qui ne se donnait pas sans résistance.
Kik laissa échapper un rire en regardant Eno.
- Je te présente ton précepteur.
Il marqua une micro-pause, comme s'il était déjà las de la suite.
- Iel se fait appeler... par choix... Un souffle. Excédé. ...Sexy...
Eno tourna la tête vers lui, un peu trop vite. Ses sourcils se froncèrent, et un sourire flotta sur ses lèvres, hésitant, à la limite du moqueur.
- Me regarde pas comme ça. C'est son alias.
Kik haussa les épaules.
- Allez, je vous laisse. Il fit un pas vers la sortie, puis s'arrêta. Eno, ton casier, c'est celui-là. Il le désigna du doigt. Dedans, t'as tes fringues obligatoires.
- Merci, boss.
Un sourire en coin glissa sur le visage d'Eno, léger, presque automatique. Kik répondit par un rire discret avant de refermer la porte derrière lui.
Le silence retomba. Eno se retourna. Ses joues chauffaient. Une chaleur diffuse, qui remontait jusque sous ses yeux sans qu'il puisse la contenir.
Sexy souriait déjà. Iel s'approcha. Toujours à moitié nu.
Chaque pas réduisait l'espace, et le corps d'Eno réagit avant même qu'il ne pense. Ses muscles se tendirent, un recul instinctif le fit glisser jusqu'au mur derrière lui. Son dos entra en contact avec la surface froide, contrastant brutalement avec la chaleur qui montait dans son visage.
Sexy s'arrêta. Proche. Glissa un doigt sur les muscles abdominaux d'Eno, sourire aux lèvres.
- ''Trop proche.''
Le visage à quelques centimètres de son torse.
- Tu rougis... j'te fais de l'effet, mon grand ?
Le cœur d'Eno accéléra d'un coup. Une pulsation nette dans sa poitrine, puis une autre, plus rapide.
Un rire passa dans son esprit. Clair. Léger.
- ''Rigole pas, Filie.''
Il déglutit. Sa gorge se contracta, son regard fuyant sur le côté, incapable de rester accroché. Une main sur sa nuque, grattant la peau sans se retenir.
- Je... non... t'es juste-
- J't'embête. Coupa Sexy.
Iel recula à peine, juste assez pour relâcher la pression.
- Mon I.A.P a déjà analysé ta réaction. Un sourire étira ses lèvres. T'es juste mal à l'aise.
Un silence. Puis, avec une douceur presque amusée.
- Mais t'es mignon dans ton genre... tout gêné.
Iel se détourna, revint vers son casier. Ses appuis retrouvèrent une stabilité simple, presque rassurante, tandis que ses doigts attrapaient déjà le tissu de son pantalon. La matière glissa contre sa peau, puis se plaça.
- ''Je... lui plais ?''
- ''Non. Analyse : comportement de provocation intentionnelle. Recherche de réaction immédiate, stimulation des autres pour capter l'attention. Iel teste les limites, observe les réponses, puis ajuste pour maintenir le contrôle de l'interaction. Objectif principal : créer du mouvement social autour de sa propre présence.''
- ''Je vois...''
Eno se plaça face à son casier. La surface s'ouvrit dans un mouvement propre, presque silencieux, déclenchée par Filie. À l'intérieur, les vêtements attendaient. Noirs. Simples. Fonctionnels. Commun à tous.
- ''Je suis obligé de me changer avec iel ?''
- ''Oui.'' Répondit Filie.
Ses doigts passèrent sur le tissu un instant avant qu'il ne retire son t-shirt. L'air accrocha immédiatement sa peau, plus frais, plus direct. Un contraste qui remonta le long de son torse, réveillant chaque zone exposée.
- ''Iel est derrière toi, Eno.''
La réaction fut immédiate. Son corps pivota d'un coup, sans transition. Sexy était là. Son regard posé sur lui. Fixe. Légèrement plissé.
Eno resta une fraction de seconde immobile, rouge, son souffle suspendu à mi-course.
- Euh... oui ? Demanda-t-il.
- On voit quasiment pas tes implants.
Il se tourna vers le miroir. Son regard accrocha son reflet.
Le torse occupait l'espace sans extravagance. Large en haut, plus fin à la taille. Les muscles se dessinaient sous la peau avec précision, chaque mouvement déclenchant des micro-contractions visibles, naturelles, maîtrisées. Les abdominaux marquaient sans effort, les pectoraux s'ouvraient largement, les épaules portaient la structure entière avec stabilité. Ses bras, lourds, puissants, réagissaient au moindre ajustement, les fibres se tendant puis se relâchant dans un rythme fluide.
Sa peau restait lisse, continue, presque parfaite dans son uniformité. Les veines affleuraient juste assez pour exister, sans jamais rompre l'équilibre visuel.
Et puis ces lignes d'implants. Fines. Noires. Précises.
Une entre les pectoraux, discrète mais nette. Deux sur les flancs, suivant la courbe du corps. Une autre courant de l'épaule jusqu'au coude, parfaitement intégrée. Rien d'excessif. Rien de visible au premier regard. Juste ce qu'il fallait pour marquer l'intervention. Le strict minimum.
Son regard remonta.
La mâchoire carrée. Nette. La peau du visage lisse, débarrassée depuis longtemps de toute pilosité. Ses cheveux, noirs, synthétiques, captaient légèrement la lumière, laissant apparaître des reflets bleutés presque imperceptibles. Les mèches tombaient sur ses tempes, dans la nuque. Les côtés restaient rasés, propres, sans excentricités.
- J'vois que ton reflet te plaît.
La voix de Sexy arriva, accompagnée d'un sourire en coin qu'il percevait sans même le regarder directement. Une chaleur monta sous la peau d'Eno, venant se fixer sur ses joues, diffuse, incontrôlée.
- ''Analyse : activation limbique suite à exposition sociale. Cortisol +18%, adrénaline +9%, noradrénaline en hausse légère. Vasodilatation faciale +1,3°C, rythme cardiaque +12%, respiration irrégulière avec micro-blocage. Contraction des trapèzes, fermeture thoracique, réduction de l'exposition corporelle. Interprétation : état de honte modéré.''
- ''Ferme-là Filie...''
Il détourna le regard, ses doigts accrochant le tissu de son t-shirt.
- Je... j'ai pas changé grand-chose, à vrai dire.
Sa voix glissa, moins assurée, mais toujours portée par ce souffle qui ne s'éteignait pas complètement.
- C'est surtout interne. Je trouvais que le physique de base était déjà pas mal... les implants sont juste fonctionnels.
- En quoi une colonne renforcée est fonctionnelle ? C'est l'seul implant visible sous ta peau. Ça a son charme...
La question heurta directement.
Son dos se redressa d'un coup, ses muscles se tendant le long de sa colonne. Il serra son t-shirt de travail et l'enfila dans un geste rapide, presque trop précis. Puis fit glisser son pantalon au sol pour en changer, tournant le dos à Sexy.
- Eh bah... c'est pour mon hobby.
Le mot venait à peine de tomber que l'espace changea. Sexy se projeta vers lui, sa main venant claquer contre le casier à côté, tout près. L'air se resserra entre eux, chargé d'une énergie vive, instable, presque électrique.
Son sourire s'étira largement, trop large pour être contenu, débordant d'une curiosité assumée.
- ''Iel est trop bizarre !''
- ''Rectification : excentrique. Profil : recherche constante de stimulation sociale, expression amplifiée des émotions, tendance à provoquer pour créer de l'interaction. Égo centré mais non hostile. Dynamique positive, orientée vers le jeu et le contact. Comportement imprévisible mais cohérent dans une logique d'exploration sociale. Conclusion : personnalité expressive, joyeuse... et volontairement déroutante.''
Eno prit le temps de l'observer vraiment. Les traits fins, presque tranchants, encadraient un visage travaillé dans le détail. Ses cheveux mi-longs tombaient sur son front, plus longs encore dans la nuque, d'un vert sombre strié de mèches plus claires, volontairement irrégulières, comme si le désordre faisait partie du style. Sa peau restait lisse, sans implant visible en surface, mais parcourue de lignes nettes. Sa mâchoire trahissait une modification assumée, structure renforcée, angles accentués, volontairement visibles.
Des piercings accrochaient la lumière à plusieurs points, visage comme corps, tandis que les tatouages couraient sans chercher à se cacher, s'entremêlant dans une composition dense. Le maquillage restait discret : deux lignes fines descendant des yeux jusqu'au bas des joues, et un trait de noir léger soulignant le regard. Prolongé par un vernis éclatant qui captait la lumière à chaque mouvement de doigts.
Puis, sans prévenir, Sexy attrapa les mains d'Eno.
Le contact fut immédiat, chaud, direct. Son pantalon à peine en place, encore ouvert, glissait contre ses hanches, mais iel n'y prêta aucune attention.
- J'adore les passions chez les autres ! C'est quoi la tienne ? Laquelle demande une colonne renforcée ? À part pour les travailleurs dans le bâtiment ou les athlètes de haut niveau pour la souplesse, j'vois pas... ou alors tu fais un sport dangereux ? Tu t'es déjà explosé la colonne ? Ou un soldat ?! Ho, l'uniforme t'irait tellement bien ! Tu n'es pas un consommateur ?
Les questions s'enchaînèrent sans pause, rapides, presque trop proches les unes des autres.
Le souffle d'Eno accrocha. Une chaleur remonta le long de sa nuque, et ses joues suivirent. Il dégagea sa main, le mouvement brusque, pour venir la poser derrière sa tête, ses doigts pressant la nuque comme pour retrouver un point stable.
- Je... nan... enfin si... pour un sport.
Il marqua une micro-pause, son regard glissant vers Sexy, accroché à son attente tendue, presque vibrante. Un souffle franchit ses lèvres avant qu'il ne reprenne, un sourire revenant, comme s'il se réinstallait dans le moment.
- Du parkour augmenté... un truc entre parcours urbain et performance physique. Saut de structures, enchaînements rapides, déplacements en hauteur... avec quelques acrobaties en plus. Enfin... un truc du genre.
Sexy éclata de rire, un rire franc, trop rapide pour être contenu, ses joues se teintant sous l'élan. Le corps d'Eno réagit aussitôt. Un creux dans la poitrine, son souffle qui accrocha à peine, et cette chaleur qui remonta encore, plus présente.
- ''Iel se moque de moi ?''
Filie n'eut pas le temps de répondre.
La main de Sexy s'abattit sur son épaule, vive, sans retenue. Le contact résonna dans sa masse musculaire, franc, amical, tandis qu'iel reprenait déjà, un sourire en coin.
- Mais c'est super ! J'ai déjà vu des vidéos de ce genre, c'est impressionnant. Par contre j'pensais pas que la colonne devait être modifiée pour ça. T'as opti quoi d'autre ?
Eno sentit la chaleur s'étendre encore. Sa main remonta à sa nuque, réflexe devenu automatique, ses doigts pressant la peau.
- Normalement... pas vraiment... Mais je manquais de souplesse. Et puis... si je tombe, je me brise rien. Les os en nano-carbone, c'est solide, mais pas pour ce sport. Les chutes font mal quand même.
Sa voix glissa, puis s'accrocha à quelque chose de plus vif, plus dense.
- Même si mes structures osseuses sont renforcées en composite carbone-tressé, avec une matrice à mémoire élastique pour absorber et redistribuer les impacts. Mais c'est surtout le reste qui fait la différence...
Ses mains s'animèrent, suivant ses propres sensations.
- Les tendons sont remplacés par des fibres polymères à tension variable. Ils peuvent encaisser des charges bien au-delà du biologique, sans rupture, et surtout restituer l'énergie à chaque impulsion.
Son souffle s'accéléra, porté par l'élan.
- Les ligaments sont renforcés avec des structures souples en treillis nanocomposite, du coup les articulations peuvent aller plus loin sans décrocher. J'ai élargi les amplitudes aux hanches, aux épaules, aux chevilles... c'est là que tout se joue pour les rotations et les réceptions. Les muscles sont hybrides. Base organique, mais avec des myofibres synthétiques intégrées en profondeur. Ça donne plus de puissance, mais surtout plus de contrôle dans les phases lentes... équilibre, précision, micro-ajustements. Les poignets et les mains ont des micro-actuateurs et des capteurs de pression haute résolution. Je peux adapter ma prise en temps réel, même sur des surfaces instables ou irrégulières.
Il marqua à peine une pause.
- Et les fascias... Ils sont assistés par un réseau de tension adaptative. Ça répartit les contraintes dans tout le corps. Du coup, même en réception violente, ça se diffuse... ça casse rien. J'ai aussi un recalibrage vestibulaire et proprioceptif. L'équilibre est recalculé en continu... je sais toujours où est mon corps, même en rotation ou en chute. Mais j'ai gardé un maximum de biologique. Tout est sous épiderme. Je voulais pas perdre la sensation... juste la pousser plus loin.
Il releva les yeux vers Sexy. Un grand sourire s'était installé sans qu'iel le retienne, franc, lumineux, presque contagieux.
Il avait parlé longtemps. Toujours dès qu'il s'agissait du parkour.
- Pardon... j'ai trop parlé !
Le souffle sortit avec ses mots, encore chargé de l'élan précédent. Ses doigts vinrent refermer son pantalon, gestes précis, rapides, comme pour retrouver un cadre simple après s'être laissé emporter.
- T'inquiète pas... j'suis pareil quand j'parle de ma passion.
Eno releva la tête, le sourire revenant aussitôt, accroché par la curiosité.
- C'est quoi ?
Le visage de Sexy s'illumina, comme si la question avait été attendue depuis le début. Iel sourit. Plus large. Trop large.
Puis sa mâchoire s'ouvrit dans un mouvement qui dépassait les limites naturelles, l'implant jouant sous la peau, les structures internes ajustant l'angle avec un craquement presque perceptible. La peau s'étira au maximum, tirée jusqu'à ses limites, la tête basculant en arrière sous l'amplitude de l'ouverture.
- ''Ho bordel !'' Pensa Eno.
Puis tout se referma. Net. Fluide. Iel tira la langue, amusé, un éclat joueur dans le regard.
- Je suis gastronome. La nourriture unique... c'est mon péché mignon. Et... une grande bouche ne sert pas toujours qu'à déguster des denrées rares.
Un clin d'œil accompagna la phrase. Eno fronça les sourcils, le souffle suspendu un instant, pris entre curiosité et surprise.
- Ça veut dire quoi ?
Sexy laissa traîner un sourire, savourant déjà la réponse.
- J'mange tout ce qui sort de l'ordinaire. Tout ce qui est rare, différent... les saveurs que personne veut tester. J'aime découvrir. Trop, même. Son regard accrocha celui d'Eno, brillant. Tellement que j'me suis retrouvé ici.
Iel s'appuya contre le casier, les doigts tapotant la surface métallique avec une énergie contenue.
- Désolé... je comprends pas bien. Répliqua Eno.
- C'est pas juste manger. Moi... je cuisine. Pas avec un module de nutrifabrication ou un synthétiseur alimentaire. Pas avec ces blocs imprimés sans âme... je parle de vraie préparation. Découpe, assemblage, cuisson, textures, odeurs...
Sa voix ralentit, comme si chaque étape passait d'abord par son corps avant d'être dite.
- Le feu. Les réactions. Le temps. Les mélanges.
Eno cligna des yeux, un froncement venant se poser entre ses sourcils.
- Tu veux dire... avec des aliments cultivés et non synthétisés ?
- Exactement.
Un sourire étira de nouveau ses lèvres, plus calme, mais plus ancré.
- J'aime comprendre ce que j'mange. Le transformer moi-même. Et surtout... la viande.
Le mot tomba. Net. Le corps d'Eno réagit avant sa pensée. Sa respiration accrocha d'un coup, une tension sèche remontant le long de sa colonne.
- Pardon... quoi ?
Sexy pencha la tête, amusé par ce décalage immédiat.
- La viande.
- Mais... Sa gorge se serra. On mange pas ça...
- Toi non. Un pas. Provocateur. Moi, si.
Le regard d'Eno resta fixé sur iel, cherchant une autre lecture, une blague, quelque chose qui rendrait ça moins réel.
- Attends... tu veux dire... des...
Le mot ne sortait pas. Sexy l'aida, sans détour.
- Des êtres vivants.
Le silence tomba. Dense. Le ventre d'Eno se contracta, un rejet immédiat, physique, qui lui remonta jusque dans la gorge. Son souffle devint plus court, plus sec.
- C'est...
Il détourna la tête, comme pour échapper à l'image qui s'imposait malgré lui. Sexy ne bougea pas. Pas vexé. Pas surpris. Juste stable dans ce qu'iel disait.
- C'est réel. Les textures changent. Les saveurs sont imprévisibles. Rien n'est standardisé. Rien n'est optimisé pour plaire à tout le monde. Ses doigts glissèrent sur ses propres lèvres, presque pensif. C'est... vivant, même après.
Le corps d'Eno se crispa.
- Mais... c'est interdit, non ?
- Évidemment. Un sourire en coin revint, plus tranchant cette fois. Les espèces sont protégées. Les écosystèmes contrôlés. La consommation biologique... c'est réglementé au point d'être quasiment inexistant. Sauf pour ceux qui cherchent vraiment. Moi, je cherche les plus rares. Le silence revint. Et c'est pour ça que je suis ici. Consommation illégale de biomasse animale. Multi-infraction. Peine pénale : 100 cycles au C.M.G.S.

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