Chapitre 3 - L'Immortalité (partie 1/4)
Eno resta figé, le regard accroché aux deux hommes. La tension lui serrait encore la gorge, l'air passait mal, trop étroit dans sa poitrine. Ses doigts restaient légèrement ouverts devant lui, encore marqués par le contact, comme s'ils attendaient une consigne qu'il ne comprenait pas.
Kik le fixait. Sans bouger. Et Dom s'avança.
Chaque pas résonna dans l'espace, lourd, mesuré, jusqu'à venir s'imposer juste devant lui. Sa masse coupa la lumière, avala l'air autour d'Eno, et son corps réagit avant même qu'il ne le décide. Une tension brutale remonta dans ses épaules, ses muscles se verrouillèrent, et sa respiration se raccourcit encore. Son regard glissa vers le haut malgré lui, obligé de suivre la hauteur jusqu'au visage.
Un creux passa dans son ventre.
- ''Il va... me frapper ?''
La pensée surgit sans filtre, sèche, instinctive. Et aussitôt, une autre, presque simultanée, absurde dans sa précision :
- ''Filie... est-ce que Dom a un casier disciplinaire ?''
- ''Recherche en cours... oui. Plusieurs incidents. Mais aucun impliquant un subordonné.''
Ça ne le rassura pas vraiment.
Ses paupières se fermèrent d'un coup. Réflexe pur. Son menton se rentra, sa nuque se contracta, acceptant déjà l'impact avant même qu'il n'arrive. Son souffle se bloqua net.
Puis rien. Pas de choc.
Un son, à la place. Un rire. Sec. Franc. Trop proche.
Eno rouvrit les yeux. L'air entra d'un coup, désordonné, trop rapide dans sa poitrine. Dom était là, penché vers lui, son visage à quelques centimètres du sien, un sourire large accroché à la mâchoire.
- Tu as vraiment cru que j'allais te frapper, le nouveau ?
Les mots tombèrent simplement. Le corps d'Eno mit un instant à suivre. Sa gorge resta serrée, ses épaules encore hautes, prêtes à encaisser quelque chose qui ne venait pas.
La tension glissa lentement, se délita dans ses muscles sans disparaître complètement. Une chaleur monta dans son visage, diffuse, incontrôlée. Ses yeux piquèrent légèrement, et il força un clignement.
- Je...
Rien ne sortit vraiment. Sa langue resta collée au palais une seconde de trop.
Derrière, Kik souffla, déjà ailleurs, comme si tout ça n'avait été qu'un moment banal. Il se détourna vers les deux résidentes, passa un tissu contre la commissure des lèvres de l'une d'elles, absorbant la bave avec un geste précis, presque automatique, avant de revenir vers Eno.
- Détends-toi... tu pouvais pas deviner.
Sa voix glissa sans poids, mais le corps d'Eno mit encore un instant à décrocher. Son souffle revint par à-coups, ses doigts remontant instinctivement vers sa nuque, venant frotter la peau chaude.
- ''Filie... il s'est passé quoi ?''
- ''Je ne sais pas... demande-leur, Eno.''
Il inspira plus profondément, l'air accrochant encore un peu au passage, puis expira lentement, laissant ses épaules redescendre d'un cran. Son regard glissa vers les deux résidentes. Leurs mains toujours liées. Immobiles.
Sa paume resta un instant posée contre sa nuque, puis il la laissa retomber.
- Qu'est-ce que j'ai fait de mal... ?
Sa voix sortit plus basse, accrochée à quelque chose de fragile qu'il ne maîtrisait pas.
- Dans le règlement... les résidents ne doivent pas se toucher... j'ai... j'ai juste relevé la tête de celle avec la cicatrice... et je les ai séparées. Ajouta-t-il.
Un silence.
Puis Dom éclata de rire.
Un rire large, plein, qui résonna dans la pièce et coupa net le reste. Sa main s'abattit lourdement dans le dos d'Eno. Le choc traversa ses muscles, sec, arrachant un petit cri malgré lui, mais aussi un souffle nerveux qui se transforma presque aussitôt en rire.
Un rire court. Désaxé. Mais vivant.
Kik leva les yeux au ciel, puis se détourna déjà.
- Je suis occupé avec Meni. Un système est en train de lâcher. Dom va t'expliquer.
Il fit quelques pas, puis s'arrêta à peine, sans vraiment se retourner.
- Et t'inquiète pas... t'as rien fait de grave. Mais la prochaine fois... ne sépare pas les Jumelles.
Puis il sortit.
Le mot resta.
Eno fronça légèrement les sourcils, une tension fine venant se poser entre ses yeux. Il regarda les deux femmes : leurs mains toujours jointes, leurs corps toujours immobiles. Quelque chose accrocha. Pas de la peur. Quelque chose de plus doux, de plus insistant. Une curiosité qui refusait de rester à sa place.
- ''Jumelles... ?''
- ''Erreur : le terme « jumelles » désigne deux individus issus d'une même gestation, partageant une origine embryonnaire commune. Dans le cas des jumelles dites monozygotes, leur structure génétique est strictement identique. Dans le cas des jumelles dizygotes, elles présentent une proximité génétique équivalente à une fratrie classique. Statut : phénomène rendu obsolète depuis la généralisation des naissances contrôlées en incubateur il y a 9456 cycles. Analyse : les deux résidentes ne partagent aucune origine embryonnaire ni correspondance physique significative. En toute logique. Conclusion : elles ne peuvent pas être jumelles.''
Le décalage accrocha immédiatement. Eno regarda les deux femmes. Puis Dom le poussa légèrement du pied. Pas violent. Juste assez pour le faire basculer.
Son équilibre céda une fraction de seconde, ses appuis glissèrent, et il se retrouva assis sur la chaise derrière lui sans vraiment l'avoir décidé.
Dom, lui, s'assit au sol. Même jambes croisées, il restait immense. Sa présence remplissait l'espace, mais autrement. Moins écrasante. Plus posée. Il posa ses bras sur ses genoux, le regard fixé sur Eno.
- T'as demandé quoi à ton I.A.P ?
Eno cligna des yeux, encore un peu pris dans ce qui venait de se passer.
- Quoi ?
Dom inclina légèrement la tête.
- Là... ton moment d'absence. T'as demandé quoi à ton I.A.P ?
Eno resta un instant silencieux. Son regard glissa vers les deux corps immobiles, et il les regarda encore une fois. Pas pour comprendre ce qui s'était passé, mais parce qu'il ne pouvait pas s'en empêcher.
- ''Je leurs ai fait mal... ?''
Leurs mains jointes. La façon dont rien ne bougeait, et pourtant quelque chose semblait différent. Ses doigts frottèrent lentement sa nuque et il répondit à Dom.
- Jumelles.
Le mot sortit simplement, presque trop simple pour ce qu'il venait de voir. Dom hocha lentement la tête, un souffle amusé passant dans sa mâchoire.
- Ah ça... ouais, elles ne le sont pas.
Il se redressa légèrement, ses épaules roulant sous le mouvement, puis son regard glissa vers les deux résidentes, posé, presque familier.
- Ici, on les appelle comme ça, c'est tout. Les résidents n'ont rien. Ou plutôt Virex nous a dit que dalle, donc rien pour vraiment les distinguer entre eux. Juste des corps alignés... alors on a trouvé des surnoms. Pour s'y retrouver. Pour pouvoir en parler simplement. Et elles... c'est le meilleur mot qu'on ait trouvé.
Eno fronça légèrement les sourcils. Son regard passa de Dom aux Jumelles, puis revint.
- Je vois...
Un léger temps. Sa langue passa contre ses dents.
- Enfin... non. Pas vraiment. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Dom ne répondit pas tout de suite. Il observa encore les deux corps, puis ramena son regard vers lui.
- Tu les as séparées.
Les mots tombèrent nets. Eno se redressa légèrement sur sa chaise, ses muscles se retendant malgré lui.
- Comment ça ?
Un silence glissa. Puis Dom reprit, plus lentement.
- Elles sont différentes. Pas dans le sens où elles vont mieux que les autres. Pas du tout même.
Le silence pesa une seconde.
- Tu sais... les résidents n'ont plus aucune connexion synaptique. Plus rien de neurologique opérationnel. Ils ne pensent pas. Ils ne réfléchissent pas. Ils ne parlent pas. Ils ne mangent pas par volonté. Aucune commande musculaire consciente, aucun signal volontaire. Donc pas de mouvement. Pas de sensation de faim. Pas de douleur. Pas d'envie d'évacuer. Aucune émotion. Ils n'entendent rien. Ne voient rien. Ne ressentent rien.
Il marqua un bref temps.
- En gros... rien ne fonctionne. Pas vraiment d'implant ou d'I.A.P. actifs. Les organes tournent encore, mais uniquement par réflexe autonome. Ils digèrent ce qu'on leur donne. Ils évacuent. Ils respirent. Le cœur continue de pomper. D'autres systèmes tiennent aussi, visiblement... mais eux ne sont plus là, tu vois ? Ils sont absents. Complètement absents. Ici, ils sont tous éteints. En vrai... s'ils ne respiraient pas encore, la mort ressemblerait à eux. Et ça, ça fout les jetons.
Son regard se durcit légèrement.
- Tu pourrais incendier le bâtiment, ils ne bougeraient pas. Ils ne verraient rien. Ne sentiraient rien. Tout ce qui les maintient en vie... c'est leur système d'immortalité brut. Je crois. Juste ça. Même si j'ai pas la moindre idée de comment ça fonctionne. Avant d'arriver ici, je savais même pas que j'étais immortel grâce à un système implanté dans les incubateurs. Enfin, plutôt que l'humanité est censé être mortel. Il rigola. Tu vois, tout ça, ça me dépasse, j'y connais que dalle.
Il passa une main sur sa joue.
Eno l'écoutait sans l'interrompre. Ses yeux revenaient aux Jumelles entre chaque phrase, comme s'il vérifiait que rien n'avait bougé, que tout tenait encore, qu'il n'avait pas blessé sans le vouloir.
- Pourquoi on les soigne pas ? Il suffit de changer les systèmes qui ont flanché, non ?
- Je sais pas... On m'a expliqué que c'était un dysfonctionnement irréversible des implants de base. Ceux qu'on reçoit à la naissance. Ceux qui connectent le cerveau au reste du corps. Ça a grillé. Et comme tout est centralisé là-dessus... plus rien ne répond. Je sais pas pourquoi on peut pas les changer chez eux. Ni pourquoi ils ne peuvent pas mourir non plus. Parce que certains implants autonomes qui gèrent les fonctions vitales continuent de tourner, visiblement. Mais ils vieillissent... sans pouvoir s'éteindre.
Un souffle.
- Moi, je suis nul pour tout ce qui est médecine et implants. Je paie quelqu'un pour m'en installer un nouveau sans chercher à comprendre. Je sais juste ce que ça m'apporte en performance. Alors pour eux... j'avoue que je ne capte pas tout. Une pause. Mais elles... Elles bougent.
Le mot resta suspendu. Eno sentit son cœur se contracter dans sa poitrine.
- Les Jumelles ne devraient pas, pourtant. Continua Dom. Aucun état, aucun scan, aucune analyse de l'étage cinq ne l'explique. Et Gine ne nous dit rien... je crois qu'elle sait pas non plus. Et pourtant... c'est là. Si elles ne se touchent pas... même une seconde... ça part en convulsion. Et ça devient dangereux. Celle à la cicatrice... elle s'est déjà brisé la colonne à force. Plusieurs fois. Et son système a quand même régénéré le truc quand Loli a forcé la réparation. On a vite compris qu'avec les Jumelles, on ne suit pas le règlement à la lettre. Elles sont dans la même chambre. Dans le même lit. Elles doivent se toucher en permanence. Peu importe comment. La main, le pied, le coude... on s'en fout. Tant qu'il y a un contact. Et Gine laisse faire. Approche un autre résident d'un autre, et Gine te réprimandera, mais pas les Jumelles.
Eno resta immobile un instant, puis secoua légèrement la tête, une résistance instinctive remontant dans sa nuque.
- Pour les Jumelles, c'est... juste une réaction au contact physique, non ? Avec n'importe qui... Réfléchit Eno.
- ''Faux : tu as touché l'une d'elles. La convulsion ne s'est pas arrêtée.'' Corrigea Filie.
La remarque claqua dans son esprit. Il n'avait pas fait le lien. Dom hocha doucement la tête.
- On a testé. On leur a fait toucher d'autres résidents. Kik a pris six mois de purge en plus d'ailleurs. Il regarda Eno. Ne fais pas de tests inutiles avec les résidents au passage. On a essayé avec nous aussi. Des objets. On a bloqué la vue, les sons. Même si elles sont aveugles et sourdes... rien ne change. Si ce n'est pas leur jumelle... ça ne marche pas. Même dos tourné. Même sans se voir. Même sans rien percevoir. C'est comme si... elles savaient.
- ''Comment c'est possible... On peut deviner qui nous touche juste avec un bout de peau frôlé ?''
- ''Techniquement, dans ces conditions de test, non...'' Répondit Filie.
Dom détourna légèrement les yeux vers les deux femmes, toujours immobiles, leurs mains liées comme si rien n'avait jamais bougé.
- Et ça fait des siècles de cycles que c'est comme ça.
Eno tiqua aussitôt. Le mot resta coincé quelque part entre sa poitrine et sa gorge.
- Des siècles... ?
Dom éclata de rire, basculant légèrement en arrière, ses appuis larges, parfaitement stables malgré sa taille.
- Ouais... et bien plus.
Il ramena son regard sur Eno, toujours avec ce sourire tranquille, presque habitué.
- Moi ça fait soixante cycles que je suis là. Il m'en reste dix à tirer. Et quand je suis arrivé... c'était déjà comme ça. Tout ce que je viens de te dire... on me l'a dit. Tel quel. Mon précepteur l'avait appris du sien. Et lui... du sien. Et ainsi de suite. Ça remonte loin.
Le silence s'installa. Eno sentit son cœur cogner un peu plus fort contre ses côtes. Pas violemment. Mais assez pour exister. Ses doigts se crispèrent légèrement sur le bord de la chaise, et son regard revint aux Jumelles malgré lui, comme si les mots de Dom venaient soudain leur donner un poids différent.
- ''Des siècles... J'ai de la peine pour elles...''
- ''C'est ce que tu ressens toujours quand la souffrance des autres devient impossible à ignorer.''
Ces deux mains jointes. Ce contact qui tenait depuis bien avant lui, bien avant Dom, bien avant quiconque dans sa vie.
- Mais... ils ont quel âge... ? Les résidents... ils ont quel âge ? Attends... avant ça... comment ils entrent ici ? Et comment ils sortent ? Comment on devient comme eux ? Qui devient comme eux ?!
Les questions sortirent d'un bloc, trop rapides, trop nombreuses. Son corps cherchait à rattraper quelque chose qui lui échappait, et sa tête ne suivait plus vraiment.
Dom rigola, se redressant, ses articulations émettant un léger cliquetis.
- Sexy va pas tarder... t'auras qu'à lui demander.
Eno se leva d'un coup. Le mouvement partit avant la pensée. Sa main attrapa le bras de Dom, ferme, instinctive. Le contact fut immédiat. Chaud contre le métal et la peau mêlés.
- Non... s'il te plaît.
Sa voix avait changé. Plus tendue. Plus directe.
Dom baissa légèrement les yeux vers sa main, puis releva le regard vers lui. Un léger sourire passa sur son visage. Pas moqueur. Juste conscient. Il se dégagea doucement. Puis il parla.
- Personne n'entre ici, aucun nouveau résident. C'est impossible. Aujourd'hui... aucun humain ne peut finir comme eux. Ils sont uniques. Et personne ne sort pour la même raison. Leur état... leur dysfonctionnement... appelle ça comme tu veux... C'est pas soignable. C'est incurable. Considère que tu t'occupes de personnes mortes, mais vivantes.
Le mot resta. Lourd. Eno ne bougea plus. Sa respiration s'était raccourcie sans qu'il s'en rende compte. Il regarda les résidents : leurs corps alignés, leurs visages sans expression, et pour la première fois depuis qu'il était entré dans cette pièce, il ne chercha pas à comprendre. Il ressentit juste. Quelque chose d'inédit, de sourd, de diffus, qui n'avait pas encore de nom.
Dom reprit, plus léger, mais sans vraiment relâcher le fond.
- Pour l'âge... y a plein de théories. Ça circule. Ça discute. Chacun a sa version. Mais rien d'officiel. C'est pas comme si Virex-Corporation allait ouvrir ses fichiers cachés pour nous expliquer, tu vois. Dis-toi juste un truc. Gine a été créée pour ce lieu. Et elle est là depuis plus de trois mille cycles.
Eno resta figé.
Quelque chose lâcha dans son ventre.
Dom leva brusquement la tête vers le plafond.
- Gine ?! Sa voix monta, résonnant dans la pièce. Combien de cycles exactement ?
Un léger grésillement. Puis la voix se déploya. Partout. Sans source.
- Réponse : l'intelligence artificielle systémique, alias Gine, a été initialisée au sein du Centre de Maintien Gériatrique Synthétique il y a 3046 cycles.
Le son vibra encore un instant dans l'air. Puis s'éteignit. Le silence retomba.
Eno ne bougea pas. Ses yeux restaient ouverts, fixés quelque part sans vraiment voir. Son souffle s'était suspendu, bloqué à mi-chemin.
- ''C'est... une blague... j'ai jamais vu une intelligence artificielle, peu importe sa catégorie, aussi ancienne. C'est seulement possible ?''
Le souffle d'Eno resta coincé un instant dans sa poitrine. Son regard restait levé vers le plafond, là où la voix venait de résonner, et quelque chose tournait trop vite dans sa tête, sans point d'accroche.
- ''Non. Information : la législation interdit toute intelligence artificielle systémique excédant 500 cycles d'activité continue. Motif : inadéquation progressive face à l'évolution technologique, dérives comportementales et instabilités décisionnelles observées au-delà de ce seuil. Exception : les intelligences artificielles personnelles peuvent être maintenues sans limite théorique, à condition de rester liées à un individu actif. Cependant, dans les faits, les remplacements sont fréquents, en particulier au sein des statuts de classe 3 et plus. Les individus ayant conservé une même I.A.P sur plus de mille cycles restent extrêmement rares. Donnée complémentaire : la structure du bâtiment est antérieure à l'initialisation de Gine.''
La réponse tomba avec sa précision habituelle, mais le léger temps qui l'avait précédée n'avait pas échappé à Eno. Une fraction de trop. Juste assez pour laisser une tension s'installer.
Dom observa son visage un instant. Les yeux d'Eno ne se fixaient plus vraiment, glissant légèrement sans accrocher. Un sourire discret passa sur les lèvres de Dom, presque indulgent. Il se redressa, alla jusqu'à la porte, puis posa la main dessus.
- Je dois y aller. Ma chère et tendre Ori m'attend.
Le mécanisme s'ouvrit dans un glissement net.
- Sexy arrive d'ici dix minutes. Tu lui poseras toutes les questions que tu veux quand iel sera là. Et... t'inquiète pas, plus personne ne peut finir comme eux, c'est impossible aujourd'hui. Tu risques rien, pas plus que tes proches. Quand tu mourras... tu auras toujours la peau d'un gamin de vingt-cinq cycles.
Puis il sortit. La porte se referma derrière lui, et le silence revint d'un bloc.
- ''Ma... mort ?''
Eno resta immobile.
Son regard resta posé devant lui, mais sans voir. Quelque chose s'était ouvert. Pas comme d'habitude. Pas comme une simple question qu'on laisse passer. Là, ça restait. Ça insistait.
Jusqu'ici, il n'avait jamais vraiment réfléchi à ça. Pas comme ça.
L'immortalité faisait partie du décor. Une évidence intégrée. Le corps ne vieillissait pas. Les systèmes réparaient. La médecine corrigeait. Tout tenait. Tout continuait. Il avait toujours vécu avec cette sensation diffuse d'un temps étiré, suffisamment large pour ne jamais vraiment se poser la question.
Et pourtant.
Les gens mourraient. Pas autour de lui directement. Pas de manière visible. Mais ils disparaissaient.
Les consommateurs ne dépassaient jamais certains seuils. Les profils changeaient. Les cycles passaient. Et personne n'était jamais vraiment là indéfiniment. Il ne l'avait jamais vraiment remarqué. Juste... accepté, sans le formuler.
Son ventre se serra légèrement.
- ''...si on ne meurt pas... alors...''
La pensée resta incomplète. Trop grande pour se finir seule.
- ''Filie... si je n'ai aucun accident... de quoi je vais mourir ?''
Le silence tomba. Immédiat. Une latence infime, mais inhabituelle.

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