Chapitre 4 - La Syncope (partie 1/5)

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Eno était dans le Flux, mais pas immergé comme à son habitude. Pas dissous dans les couches internes de son Interface, pas absorbé par la profondeur mouvante des données. Cette fois, il avait choisi de rester éveillé.

Assis devant son bureau, le dos calé dans son siège, les avant-bras relâchés sur les accoudoirs, entouré d'écrans déployés dans l'air en arc. Des surfaces translucides, légèrement courbées, qui diffusaient une lumière froide et stable, accrochant les reliefs de son visage, glissant sur sa peau, se reflétant dans ses yeux.

L'air de la pièce était calme, mais son corps ne l'était pas. Une tension fine persistait dans ses épaules, un reste d'activité sous ses côtes, quelque chose qui refusait de redescendre depuis le centre.

Filie restait présente, attentive, sans intervenir, simplement là, posée dans ses pensées comme une ligne de veille constante.

Il inspira lentement, lança la recherche. Une seule phrase, sans détour, sans tentative d'optimisation.

— ''Qu'est-ce que la syncope ?''

Les résultats s'ouvrirent immédiatement, propres, hiérarchisés, organisés selon les standards des bases régulées. Eno ouvrit le premier lien.

— ''Syncope : perte de conscience brutale, généralement brève, provoquée par une diminution soudaine de l'irrigation cérébrale ou une défaillance cardiaque transitoire.''

Une seconde couche apparut presque aussitôt, plus récente, corrigée. Eno continua de lire.

— ''Dans les systèmes actuels, ce type d'événement est théoriquement neutralisé par les dispositifs de régulation vitale intégrés dès la phase embryonnaire dans les incubateurs de Virex-Corporation. Stabilisation cardiaque automatique, relance neuronale, compensation circulatoire. La perte de conscience totale devient rare, encadrée, contenue.''

Eno resta un instant immobile, les yeux fixés sur les lignes. Ses doigts se refermèrent légèrement contre l'accoudoir.

— ''Donc ça n'existe plus vraiment...''

— ''Exact.'' Confirma Filie.

Il afficha les résultats secondaires. Un usage musical du terme glissa sur le côté, inutile.

— ''L'acception musicale du terme « syncope » ne présente aucune pertinence dans le cas des résidents.'' Affirma Filie.

Il recentra immédiatement la recherche sur le médical. Les états proches se succédèrent.

— ''Ok. Alors. Lipothymie : malaise progressif, fatigue, vision troublée, palpitations, sensation d'effondrement sans perte totale de conscience. Attaque de panique : surcharge physiologique, respiration rapide, tremblements, oppression, montée d'angoisse. Hypoglycémie : chute du glucose, faiblesse, sueurs, altération de la vigilance.''

Son buste se pencha légèrement vers l'avant. Son souffle se fit plus court, plus précis.

Rien ne collait.

Il poursuivit.

— ''Syncope complète : perte de conscience totale, de quelques secondes à quelques minutes, avec perte du tonus musculaire, suivie d'un retour rapide à l'état normal.''

Les classifications s'ouvrirent en branches nettes. Syncope réflexe, syncope orthostatique, syncope cardiaque. Chaque catégorie détaillait ses causes, ses déclencheurs, ses symptômes, ses protocoles.

Tout était structuré. Cohérent. Compréhensible.

Son regard ralentit. Il ne lisait plus vraiment, il évaluait.

— ''Chez les Jumelles, il n'y a pas eu de chute classique. Pas de cycle identifiable. Pas de retour. Juste une rupture, déclenchée par la séparation. Et surtout cette dépendance absolue au contact. Rien dans les modèles affichés ne décrit ça.''

— ''Exact. Tu veux que je cherche avec toi ?'' Demanda Filie.

— ''Non, c'est bon. Je vais le faire, corrige juste si je me trompe.''

Il choisit un autre lien. Les pertes de conscience prolongées apparurent.

— ''Crises convulsives, dérèglements électriques du cerveau, épisodes neurologiques majeurs. Ça peut être ça... ?''

Les descriptions évoquaient des corps en mouvement permanent, des réponses chaotiques, une activité interne désorganisée mais présente.

— ''Les résidents, eux, sont immobiles en permanence.'' Rectifia Filie.

Pas désorganisés. Absents.

Une tension monta le long de sa nuque. Ses épaules se redressèrent légèrement sans qu'il y pense.

— ''Mmh... Filie. Analyse.''

— ''Analyse : aucune correspondance clinique fiable entre les données médicales standards et l'état observé chez les résidents ou les Jumelles. Conclusion : le terme « syncope » est inadapté... ou utilisé hors de son cadre médical initial.''

Eno resta immobile. Son regard ne quittait plus le mot affiché au centre d'un des écrans. Syncope. Il l'avait vu dans le fichier. Répété. Insistant. Chargé de quelque chose qui dépassait la définition simple que les bases lui renvoyaient.

Un souffle passa entre ses lèvres, plus lent.

— ''Donc, soit c'est faux...''

Ses doigts tapotèrent une fois l'accoudoir.

— ''Soit c'est autre chose... Filie, retire tous les articles officiels de Virex. Je ne veux pas leurs sources à eux.''

Elle resserra la recherche. Filtrage des bases médicales contemporaines. Suppression des sources validées par Virex-Corporation. Réduction du bruit informationnel. Les écrans se réorganisèrent, les blocs de données se raréfièrent. Moins de contenu. Plus ancien. Plus brut.

Son regard accrocha presque immédiatement.

Un article isolé. Faiblement indexé. Classé hors des circuits principaux. Datation incertaine. Archive sans preuve.

Le mot était là.

Syncope.

Mais pas dans un cadre médical standard.

Son corps réagit avant même qu'il ne valide l'ouverture. Son dos quitta légèrement le siège, ses épaules se tendirent juste assez pour marquer l'attention, son souffle descendit plus bas dans sa poitrine.

— ''Filie, la source ?''

— ''Source non prioritaire. Archive ancienne de 3089 cycles. Fiabilité inconnue.''

Un temps.

— ''Observation : la datation dans le texte se met à jour automatiquement à chaque cycle. L'archive évolue en temps réel.''

Un sourire discret passa sur ses lèvres.

— ''Parfait.''

Son doigt s'éleva légèrement dans le vide. Il valida.

La page s'ouvrit. Un article. Isolé. Ancien. Quelques lignes, perdues dans un fond du Flux, presque invisibles. Eno le lut.

— ''« Notre société s'élève depuis des temps immémoriaux. Nous sommes disséminés à travers les galaxies, étendus sur des distances qui échappent à toute mesure. Le nombre d'êtres humains dépasse celui des étoiles elles-mêmes.
Nous marchons sur des mondes que nos ancêtres ont construits et que nous serions incapables de reproduire, et pourtant nous en sommes les souverains, comme si l'héritage suffisait à justifier la maîtrise. D'autres mondes, nous les avons trouvés, colonisés, exploités. Leurs sols, leurs atmosphères, leurs ressources prélevées depuis des millénaires sans jamais chercher à comprendre ce qu'ils étaient vraiment, comment ils fonctionnaient, ce qui les maintenait en vie.
Nous avons avancé. Toujours évolué. Sans regarder derrière, sans regarder en dessous.
Nous utilisons chaque jour des technologies que personne ne comprend plus. Des systèmes hérités d'un temps que personne ne se rappelle, entretenus sans être maîtrisés, maintenus en vie par habitude plus que par savoir. Certaines sont devenues des légendes. D'autres des mythes. Et d'autres encore continuent de fonctionner en silence, quelque part dans les infrastructures de nos mondes, sans que personne ne sache vraiment ce qu'elles feraient si elles venaient à déraisonner.
Nous sommes des êtres vivants. Des organismes biologiques de base. De la matière organisée, comme tout ce que nous exploitons, prélevons, transformons sans y penser. Et pourtant nous nous sommes placés au-dessus. Supérieurs à tout ce qui respire, à tout ce qui pousse, à tout ce qui existe sans nous. Comme si notre intelligence suffisait à justifier la domination. Comme si construire des sociétés faisait de nous autre chose que ce que nous sommes. Nous ne savons pas d'où nous venons. Nous ne savons pas ce qui nous a fait apparaître dans cet univers.
Nous n'avons pas de planète-origin. Pas d'origine connue. Pas de point de départ. Nous existons depuis toujours, ou depuis hier. Personne ne peut le dire. Personne ne cherche à le savoir. Et pourtant, une question persiste, enfouie sous le mutisme de dix mille cinq cent vingt-six cycles.
Pourquoi notre Histoire ne remonte-t-elle pas au-delà ? La Syncope a-t-elle réellement effacé l'intégralité de notre passé ? Ou avons-nous simplement accepté de ne plus chercher, parce que les réponses pourraient être pires que le silence ? »''

Eno resta suspendu une seconde. Son souffle s'accéléra sans qu'il y pense. Ses épaules légèrement figées, comme si le texte venait de s'accrocher directement à quelque chose de plus profond que sa simple lecture.

— ''Filie... ouvre tout. Officiel, non officiel, tout ce qui parle de la Syncope historique d'il y a 10 526 ans. Je veux l'histoire complète de l'humanité. Pas juste Matehet. Toutes les planètes.''

— ''Exécution.''

Les écrans explosèrent en données. Des dizaines, puis des centaines de pages s'ouvrirent en couches successives, saturant l'espace visuel autour de lui.

— ''Pourquoi on n'est pas tombé dessus dès le début ?''

— ''Analyse : présence probable d'un filtrage contextuel. Les résultats historiques ne sont accessibles que via une requête spécifique associée. Observation : aucun consommateur ne s'intéresse à l'histoire. Toi le premier.''

Les articles défilaient. Innombrables. Désordonnés. Certains se répondaient, d'autres se contredisaient frontalement. Théories, fragments, archives tronquées, reconstructions approximatives.

Eno porta une main à sa nuque, ses doigts glissant brièvement sur la surface de sa peau avant de se fixer.

— ''Tu peux tout lire ? Me faire un condensé.''

— ''Lecture en cours...''

Un battement.

Eno se leva, le mouvement fluide malgré la tension encore présente dans son corps. Il traversa la pièce, activa le synthétiseur alimentaire. Un cube dense se forma dans le réceptacle, chaud, parfaitement calibré.

Il le récupéra, le poids léger dans sa paume, la texture légèrement souple sous ses doigts. Il allait mordre dedans lorsque la voix de Filie revint.

— ''Lecture terminée. 230 785 articles analysés, corrélés, condensés.''

Eno termina le cube en quelques bouchées, le goût neutre glissant sans résistance, puis revint s'asseoir. Son corps se cala dans le siège, ses épaules se relâchant légèrement, un sourire discret accroché aux lèvres.

— ''Parfait. Explique. Et montre-moi les sources à chaque étape. Dans l'ordre logique.''

Sans attendre, Filie projeta un premier article sur les écrans. Un document signé Virex-Corporation. Elle commença.

— ''Selon Virex-Corporation, l'origine de la Syncope correspond à une altération massive des données humaines à l'échelle galactique. Un virus aurait infiltré les réseaux centraux et provoqué un effacement total des connaissances. L'événement est qualifié d'attaque terroriste. L'impact aurait été simultané sur l'ensemble des planètes connectées : archives, infrastructures, systèmes, tout aurait disparu. La connexion galactique a été interrompue pendant 100 cycles, soit 50 000 jours de 24 heures standard.''

Les lignes s'affichaient avec une précision froide, parfaitement structurées, corrélant chronologiquement les faits.

— ''Durant cette période, l'humanité a évolué sans support technologique avancé. L'ensemble des systèmes dépendants du réseau a cessé de fonctionner. Une perte considérable de savoirs s'est produite.''

Un nouveau bloc s'ouvrit.

— ''Il y a 10 426 cycles, le Directeur Vimor Lodex a fondé Virex-Corporation. Profil : capacités cognitives exceptionnelles, non augmentées. Quotient intellectuel plus élevé que le tien sans limitation. Il aurait initié un processus de reconstruction basé sur des supports physiques non connectés, appelés papier et stylo, en compilant les connaissances résiduelles transmises hors réseau par les descendants des survivants. À partir de ces bases, il aurait réétudié les technologies perdues, restauré les infrastructures et relancé les systèmes.''

Les écrans glissèrent légèrement, réorganisant les informations.

— ''La première planète à retrouver un niveau technologique avancé fut Espérance. Par la suite, les liaisons galactiques ont été progressivement rétablies. Le réseau reconstruit a été nommé : Flux. L'ensemble des planètes ont été reconnecté à ce système.''

Un léger silence passa avant la suite.

— ''Suite à cet événement, un nouveau référentiel temporel a été instauré. Le cycle 0 correspond au moment de la Syncope. Les 100 cycles écoulés sans technologie ont servi de base de référence, et le cycle est devenu l'unité de mesure universelle : 500 jours de 24 heures, journées calibrés sur le lever et le coucher du soleil d'Espérance. Les archives indiquent que la reconstruction globale a nécessité environ 1 000 cycles : 200 000 jours pour stabiliser les systèmes entre toutes les planètes, et 300 000 jours supplémentaires pour atteindre un niveau équivalent à celui d'avant l'effacement.''

Eno resta un instant immobile, le regard accroché aux données, le souffle légèrement plus lent. Comme si son corps cherchait à absorber quelque chose de trop vaste pour être saisi d'un seul bloc.

— ''Donc... c'est comme ça que Virex a tout repris.'' Sa voix était basse, posée, mais une tension discrète persistait dans sa nuque. ''Qu'aujourd'hui elle est partout... sur chaque planète.''

— ''Exact.'' Répondit Filie.

Eno s'enfonça légèrement dans son siège, sa main remontant instinctivement vers sa nuque. Ses doigts glissèrent sur la peau, trouvant sous l'épiderme la présence familière de l'implant spinal, comme un point d'ancrage discret. La surface était lisse, chaude, vivante sous la pulpe de ses doigts, et pourtant quelque chose restait tendu en dessous.

— ''Ok... donc Virex a sauvé l'humanité. Et aujourd'hui, elle est partout.'' Son regard restait fixé sur les écrans, légèrement plissé.

Il se redressa. Le mouvement fut immédiat, presque nerveux, ses épaules revenant vers l'avant, son attention se resserrant, ses souvenirs remontants.

— ''On nous l'a appris. Non ! On nous l'a glorifié. Virex est dans chaque entreprise. Chaque gouvernement. Chaque système de naissance, d'éducation, d'affectation. Elle gère les incubateurs, le Génex, les classes sociales. Elle décide qui naît, comment, avec quelles fonctions. Elle contrôle le Flux, les implants, les I.A. Elle fixe les règles de purge, les critères de mort, les conditions d'accès à l'immortalité. Elle a reconstruit le monde... et elle n'a jamais lâché les rênes depuis. Chaque planète reconnectée l'a été sous sa condition. Chaque loi écrite après la Syncope porte sa signature. On ne naît pas, on ne vit pas, on ne meurt pas sans que Virex en soit informé, autorisé, impliqué.''

Quelque chose se déplaça dans sa poitrine. Pas une pensée. Quelque chose de plus physique, de plus sourd. Il avait su tout ça. Séparément. Depuis l'enfance. Les incubateurs, les Génex, les classes, les purges. Des faits appris, absorbés, normalisés un par un, sans jamais les poser côte à côte.

Là, alignés, ils formaient autre chose.

Un souffle court lui échappa. Presque un rire. Il se souvint de Sept, ils devaient avoir quatre ou cinq cycles, assis sur le lit d'Eno dans le dortoir, les jambes battant l'air. Sept qui disait, comme ça, sans raison particulière, que Virex-Corporation revenait sans cesse dans les leçons. Eno avait haussé les épaules. Il n'avait pas compris ce que Sept voulait dire.

Maintenant si.

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