Chapitre 5 - Les Cadeaux (partie 1/5)

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Une pression s'était installée en lui sans prévenir. Pas une douleur. Pas une tension identifiable. Quelque chose de plus diffus, de plus profond. Le genre de poids dont on ignore l'existence jusqu'au moment précis où il s'impose, où il glisse sous la peau, où il s'ancre dans la respiration sans demander la permission.

Et là, il était dedans. Définitivement. Jusqu'ici, il avait avancé sans vraiment regarder. Une existence fluide, portée par une ignorance douce, intacte, où rien n'exigeait d'être compris pour continuer d'exister. Sans jamais éprouver le besoin de comprendre ce que recouvraient réellement les mots « vie », « mort » ou « origine ».

Mais depuis deux jours, quelque chose avait basculé. Pas une ouverture. Pas un élargissement. Plutôt l'inverse. Comme si le monde, au lieu de s'étendre, s'était contracté autour de lui, concentrant tout en quelques points trop denses, trop chargés pour être contenus.

Ses pas résonnaient dans les ruelles étroites des strates médiane haute. Les surfaces sales accrochaient légèrement sous ses semelles, les murs resserrés autour de lui, saturés de dépôts sombres et de résidus incrustés.

L'air était plus lourd ici, moins traité. Il s'insinuait dans sa gorge avec une texture dense, presque granuleuse. Il ne demanda pas de filtre. Il ne le voulait pas. Cet air râpait ses voies, et il le laissa passer. Consciemment.

Son regard remontait quand même. Encore. Toujours. Attiré sans qu'il ne le décide vers le ciel artificiel au-dessus des tours. Ce nuage atmosphérique gris, suspendu, traversé par des éclairs sourds qui pulsaient comme des veines lumineuses enfermées dans la matière.

La question s'imposa. Pas comme une pensée construite. Comme une présence.

— ''C'est comment... ailleurs ?''

— ''Il existe de nombreux « ailleurs ». De quelle planète parles-tu ?'' Demanda Filie.

Eno baissa légèrement la tête. Son regard glissa vers ses pieds, puis remonta lentement le long des murs, comme s'il cherchait une sortie dans la matière même.

— ''Je sais pas... J'en ai connu que trois. Et encore... Néogene-3, j'y suis juste né. Après ils m'ont envoyé sur Eduka-9.''

— ''Jusqu'à ton cycle 15. Ensuite, tu n'as jamais quitté Matehet.''

Un souffle passa dans sa poitrine. Léger. Presque creux. Ses yeux remontèrent encore vers le nuage.

— ''Filie... l'espace... ça ressemble à quoi ? J'étais en stase, j'ai rien vu pendant le transfert. Et les étoiles... une planète-origin... la vie ailleurs...'' Il marqua une micro-pause, ses doigts se resserrant légèrement contre sa paume. ''Dans les théories les plus anciennes... même celles qu'on considère absurdes... l'humanité aurait commencé où ? À quoi ça pourrait ressembler ?''

Un court silence s'installa. Pas vide. Structuré.

Puis Filie répondit. Des images apparurent en surimpression, ancrées en bas à droite de son champ visuel. Filie les injectait directement sur sa rétine, sans interrompre sa perception du réel. Des fragments de mondes défilaient au fur et à mesure de ses explications.

— ''Données issues des archives de Virex-Corporation : planètes recensées de l'univers connue. 33% sont des géantes gazeuses : masses colossales sans surface stable, enveloppées de bandes de nuages colorés, de tempêtes permanentes, de tourbillons grands comme des continents. 28% sont des super-masses rocheuses : surfaces solides, mais atmosphères toxiques, températures extrêmes, ciels perpétuellement chargés de soufre ou de cendres volcaniques. 14% sont des géantes de glace : mondes bleu-vert profond, enveloppés de méthane et d'ammoniac, leurs surfaces invisibles sous des couches d'atmosphère dense et froide. 12% sont des planètes arides et rocheuses, plus petites : déserts de poussière rouge ou grise à perte de vue, sans atmosphère viable, sans eau, sans ombre. 8% correspondent à des mondes brûlés : trop proches de leur étoile, leurs surfaces sont en fusion partielle ou permanente, des océans de lave visibles depuis l'espace, des roches qui luisent dans le noir. Les 5% restants regroupent des configurations rares, par exemple : planètes océaniques entièrement recouvertes d'eau sans terre émergée, mondes de diamant sous pression extrême, planètes errantes sans étoile, froides, noires, invisibles.'' Un léger temps. ''Les planètes artificielles comme Matehet ou Espérance ne suivent aucun de ces modèles. Elles ont été construites intégralement. Atmosphère, gravité, cycles énergétiques. Leur technologie d'origine est perdue depuis la Syncope. Elles maintiennent des environnements habitables par régulation constante.''

Sa voix restait fluide, intégrée, mais quelque chose dans le rythme se faisait presque... pensif.

Eno ralentit légèrement. Son souffle s'ouvrit un peu plus.

— ''Et celles qui permettent la vie... ?''

Les images changèrent. Des surfaces ouvertes défilèrent sur sa rétine, fragmentées, multiples, impossibles à contenir dans une seule perception.

Des étendues liquides, vastes, sans bord visible. Des reliefs rocheux qui montaient haut, couverts d'une matière dense, verte, épaisse, ou blanche, qui n'était pas synthétique. Des plaines qui s'étiraient sous des ciels trop grands, traversés par une lumière qui changeait, qui bougeait, qui ne restait jamais identique à elle-même. De la végétation à perte de vue, des masses vivantes, serrées, où la matière organique s'empilait sur elle-même sans plan, sans logique apparente.

Et dans tout ça, du mouvement. Des formes organiques qui couraient, volaient, nageaient, rampaient. Des êtres qui n'avaient pas été conçus, pas optimisés, pas construits pour une fonction précise. Qui existaient simplement parce que quelque chose, quelque part, avait décidé de continuer.

— ''Très rares. Moins de 0,04% des planètes connues. Un équilibre spécifique : gravité stable, atmosphère respirable, température modérée, présence liquide. Des surfaces ouvertes. Des étendues sauvages en mouvement. Une lumière non filtrée, variable. Leur sol est riche, instable, vivant. La végétation y prospère naturellement, des systèmes d'insectes maintiennent les cycles biologiques, la matière se décompose, se régénère, s'adapte sans intervention. Des écosystèmes entiers fonctionnent seuls, en équilibre fragile. Et surtout... une évolution non contrôlée. La vie y apparaît, se développe, se transforme sans intervention externe directe.'' Un léger temps. ''Mais pour qu'une vie complexe y émerge : mammifères, reptiles, oiseaux, poissons, des chaînes entières d'espèces interdépendantes, prédateurs et proies, pollinisateurs et parasites, charognards et bâtisseurs, le pourcentage chute encore. Moins de 0,001% des planètes connues réunissent ces conditions. Et selon les données officielles de Virex-Corporation, aucune forme de vie intelligente comparable à l'humain n'a jamais été découverte ailleurs. Aucune civilisation. Aucun langage. Aucune trace.''

Eno resta stupéfait. Son regard accroché aux images. Il ne trouva pas de mot pour ce qu'il ressentait. Pas exactement de l'émerveillement. Plutôt quelque chose de plus déstabilisant. Comme si ces images montraient un état du monde qui aurait dû lui être familier, et qui ne l'était pas. Comme si c'était lui le problème.

— ''Information supplémentaire : depuis le cycle 5241, Virex-Corporation a colonisé l'intégralité des planètes recensées comme habitables. Chaque monde portant une forme de vie, végétale ou animale, est aujourd'hui sous contrôle direct. Aucune n'a conservé son évolution naturelle. Aucune n'évolue plus sans intervention. Ce qui existait sans plan, sans optimisation, sans fonction assignée... a été intégré, exploité, ou modifié. Il ne reste aucune planète vivante qui n'appartienne pas à quelqu'un.''

Quelque chose se déplaça dans sa poitrine, lentement, comme un poids qui cherche où tomber.

Il regarda encore les images qui glissaient sur sa rétine. Les forêts. Les plaines. Les animaux qui couraient sans savoir qu'on les regardait. Tout ça existait encore, quelque part. Mais pas comme ça. Plus comme ça.

Une nausée légère remonta, diffuse, sans point d'ancrage précis. Pas dans son estomac. Plus haut. Dans sa gorge. Dans ses épaules. Dans la façon dont ses doigts se resserrèrent lentement contre sa paume sans qu'il le décide.

Ce n'était pas de la tristesse. La tristesse, il connaissait la forme. C'était autre chose. Quelque chose de plus chaud et de plus froid, de plus instable et profond, qui cherchait une sortie et n'en trouvait pas. Une colère qui n'avait pas encore de nom, pas encore de cible précise. Juste cette certitude sourde, brutale, que quelque chose avait été pris. Pas à lui. À tout le monde. Sans que personne ne l'ait décidé. Sans que personne n'ait pu refuser.

Il souffla lentement. L'air passa mal. Mais Filie conclut.

— ''Si l'humanité a émergé d'un modèle biologique comparable aux structures animales actuelles... son origine probable se situerait sur ce type de planète. Un environnement où la matière organique peut apparaître, muter, se complexifier sur des cycles longs. Sans optimisation. Sans correction.''

Un silence plus profond s'installa. Ses doigts se desserrèrent lentement.

— ''Sans contrôle...'' Pensa-t-il.

Le nuage gronda faiblement au-dessus de lui. Un éclair passa, diffus, étouffé dans la masse.

Et pour la première fois, il ne regardait plus la ville. Il regardait ce qu'elle n'était pas.

— ''Filie... pourquoi l'humanité ne vit pas uniquement sur ces planètes ?'' Son regard resta accroché aux images qui glissaient encore dans son champ visuel. ''Elles sont magnifiques, exploitées ou pas. Néogene-3 et Eduka-9, elles sont... ce genre de mondes ?''

— ''Non. Les planètes Néogene sont implantées sur des planètes rocheuses à activité volcanique élevée. Les dômes y sont alimentés par l'énergie thermique du manteau actif. La chaleur constante favorise le développement embryonnaire dans les incubateurs. Les planètes Eduka, comme tu t'en souviens, sont des géantes de glaces. Environnement instable, températures extrêmes. Structures entièrement fermées. Confinement obligatoire.''

Les images changèrent dans son champ de vision. Ces deux planètes maintenant, s'imposant avec une précision presque agressive, en rupture brutale avec ce qu'il venait de voir.

— ''Les planètes naturellement habitables sont extrêmement rares. Leur accès est restreint, majoritairement réservé aux statuts élitistes de classe 5. La plupart sont exploitées comme zones de production biologique. Certaines servent d'habitats, mais leur localisation est volontairement dissimulée. Accès refusé.''

Eno souffla lentement. L'air accrocha encore un peu au passage. Sa main remonta à sa nuque, ses doigts pressant la peau chaude. Un sourire passa sur ses lèvres. Cassé. Déséquilibré.

— ''Pourquoi... j'ai l'impression qu'à chaque réponse... ça ouvre dix nouvelles questions...''

— ''Parce que-''

— ''Non... laisse.'' Coupa-t-il doucement, le regard fixé sur le ciel gris. ''Parle-moi de la planète-origin de l'humanité.''

Un très court silence.

— ''Aucune donnée exploitable. La planète originelle de l'humanité est considérée comme perdue. Son système, sa localisation galactique, tout a disparu des archives lors de la Syncope.''

Ses doigts se figèrent contre sa nuque.

— ''Il n'y a rien ? Même pas une théorie ? Un truc marginal ? Tu avais mentionné... la Voie lactée. C'est quoi ?''

— ''Un mythe. Une légende. Au même titre que le Paradis. Ou les démons et les anges. Du folklore de croyants.''

Eno se figea légèrement. Son menton se releva. Ses yeux se fixèrent dans le nuage au-dessus de lui.

Quelque chose accrocha.

— ''...j'ai déjà entendu ce mot. Paradis.''

— ''Oui. Une berceuse. Sept te la chantait lorsque tu pleurais dans les dortoirs.''

Un souffle passa. Plus léger.

— ''Ah ouais... c'est ça...'' Ses yeux se plissèrent légèrement, comme s'il cherchait à rattraper quelque chose qui lui échappait. ''C'était quoi déjà... ?''

— ''Des mots sans portée réelle, inventés pour apaiser. Sept était le seul à la chanter.''

Un sourire glissa sur les lèvres d'Eno, mais sa poitrine se resserra aussitôt. Une pression douce et douloureuse, ancrée juste sous ses côtes.

— ''Ouais... tu peux me la chanter ?'' Demanda Eno.

— ''Oui :
Dors, petit éclat, sous le doux soleil,
Qui veille en silence et guide ton sommeil.
Mercure s'élance, brûlante et légère,
Toute proche du feu, rapide et fière.
Vénus brille au loin sous un voile doré,
Cachée dans ses nuages épais et serrés.
La Terre te porte et te berce en douceur,
La Lune l'accompagne d'une douce lueur.
Mars brille au loin d'un rouge voilé,
Ses déserts sans fin semblent s'étirer.
Jupiter veille, immense et rayée,
Ses bandes s'étirent en vagues mêlées.
Saturne dessine ses anneaux dorés,
Qui flottent autour sans jamais tomber.
Uranus penche dans un calme glacé,
Comme un monde endormi, doucement incliné.
Neptune murmure en bleu profond,
Ses vents tourbillonnent au bout de l'horizon.
Huit âmes liés dans leur ronde animée,
Qui dansent ensemble sans jamais s'arrêter.
Ferme les yeux petit éclat, laisse filer la nuit,
Les noms restent là, même si tout s'enfuit.
Dans un point suspendu que l'on nomme paradis,
Que le cœur appelle... et qui revient dans l'esprit.
Red comme une trace que rien n'efface,
Une origine douce, une mémoire qui trépasse.
Dors, petit éclat, ne crains pas le temps,
Quand le ciel s'assemble et devient plus grand.
Cherche la bête aux lumières éclatantes,
Dont les grandes oreilles pointent et chantent.
Ses yeux cerise dessinent ton chemin,
Comme un vieux dessin oublié dans la nuit sans fin.
Deux défenses pâles aux reflets goyave,
Où glisse la nuit dans une teinte agave.
Et quand sa trompe touche un point myrtille,
Un tracé apparaît, presque tranquille.
Glisse ton anneau aux éclats citron,
Les lignes se croisent sans abandon.
Et même si tout semble inconnu,
La mémoire murmure et retrouve le fil perdu.''

Un sourire se posa sur ses lèvres. Discret. Chargé.

La voix de Filie n'avait pas la sienne. Pas la chaleur enfantine de Sept, pas ce souffle un peu irrégulier qu'il avait quand il chantait trop bas pour ne pas réveiller les autres. Mais les mots étaient là, intacts, et ils suffirent.

Il se revit dans le noir des dortoirs du dôme 682 d'Eduka-9. Le noir total, celui qu'on n'apprivoise pas, qui colle aux yeux, aux poumons et à la gorge. Ils avaient les mêmes cours, les mêmes murs, les mêmes routines éducative des consommateurs.

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