Chapitre 6 - Les Jumelles (partie 1/6)
Le temps s'était dissous jusqu'à perdre toute forme. Plus de repère, plus de résistance. Seulement une continuité lourde, compacte, dans laquelle les corps s'étaient débattus jusqu'à l'épuisement.
Les poignets d'Eno brûlaient sous la contrainte. Les chaînes réagissaient à la moindre tension musculaire, chaque tentative déclenchant une réponse immédiate, plus dense, plus écrasante. Il avait essayé. Longtemps. Encore et encore, jusqu'à ce que son corps comprenne qu'il n'y avait rien à forcer. Que tirer ne ferait que resserrer. Que bouger était exactement ce qu'il ne fallait pas faire.
Ça n'avait pas empêché les autres d'essayer aussi.
Autour de lui, ils avaient tous hurlé. Longuement. Des sons brisés, arrachés, devenus rauques à force de se heurter au vide. Puis les voix s'étaient éteintes une à une. Remplacées par des souffles irréguliers, des corps encore tendus, suspendus dans une attente sans fond.
Plus personne ne criait. Plus personne n'essayait.
Puis le bruit arriva. Un claquement sec, métallique, net comme une fracture dans la masse oppressante. Il traversa l'espace et vint heurter directement sa cage thoracique.
Sa tête se releva d'un coup, les muscles du cou tirant sous l'effort. Son regard accrocha immédiatement la source. Une double porte venait de s'ouvrir. L'angle, la lumière, la disposition...
Tout s'assembla trop vite.
— ''Ont est encore au...''
Derrière : le comptoir du C.M.G.S. La blancheur artificielle. Les hologrammes suspendus, figés dans leur perfection vide.
Son ventre se creusa violemment, une sensation froide remontant le long de sa colonne, s'enfonçant jusqu'aux reins.
Il comprit. Pas en pensée. En bloc.
Il était du mauvais côté. Du côté droit. Celui que Kik avait interdit sans hésitation, celui qu'on ne franchissait pas sans déclencher l'alerte chez Gine.
Sa gorge se serra, l'air bloqué trop haut, et la pensée sortit dans un souffle brisé.
— ''J'ai... j'ai laissé le passage ouvert... c'est... de ma faute ?''
Rien ne répondit. Pas de Filie. Pas de correction. Pas même un écho. Juste ce silence, épais, anormal, qui remplissait tout son espace intérieur sans le combler. Comme s'il avait toujours été là et qu'on avait forcé Eno à s'en rendre compte que maintenant, laissant en lui quelque chose d'ouvert qui ne savait pas comment se refermer.
— ''Filie ?''
Toujours rien.
Le vide se creusa un peu plus.
Les lumières s'activèrent, des lignes entières s'allumèrent dans les murs, révélant progressivement l'ampleur du lieu. Un hangar se déploya autour de lui.
Immense. Vertical. Presque sans limite visible.
Les parois s'effaçaient dans la hauteur, avalées par l'obscurité au-delà des zones éclairées. L'air était plus froid, plus sec, chargé d'une odeur métallique stagnante qui s'accrochait au fond de la gorge.
Son regard glissa autour de lui, saccadé, cherchant à comprendre. Ils étaient tous là. Les sept. Alignés au sol, fixés par des anneaux gravitationnels incrustés dans la structure. Chaque dispositif générait un champ de contrainte dynamique, recalibré en temps réel à la moindre contraction musculaire. Dès qu'un muscle bougeait, la pression augmentait. Aucune amplitude possible du corps, à peine de la tête.
Il les chercha un par un du regard. C'était tout ce qu'il pouvait faire.
Loli était sur le côté, les yeux ouverts sur Eno, remplis de larmes, sa respiration visible mais trop rapide, trop courte. Sexy avait la tête baissée, ses cheveux verts retombant devant son visage, ses épaules parcourues de micro-tremblements qu'il semblait incapable de contrôler. Meni ne bougeait pas, mâchoires serrées, regard fixé sur le sol comme s'il cherchait à y trouver quelque chose d'utilisable. Kik pleurait en silence, les larmes coulant sans bruit sur ses joues, sans qu'il fasse quoi que ce soit pour les retenir. Ori avait les mâchoires serrées, ses lèvres retroussées dans une tension animale, son corps entier cherchant à avancer sans y parvenir.
Et Dom.
Dom vibrait. Ses chaînes résonnaient par à-coups, des cliquetis secs, métalliques, réguliers. Comme s'il testait. Méthodiquement. Point par point.
— ''Avec ses implants, il ne peut pas les briser ?''
La pensée glissa sans réponse. Juste le silence, plein et compact. Il serra les dents contre le bâillon. À plat ventre, immobilisé, sa tête incapable de faire plus que pivoter légèrement sur les côtés, il n'y avait rien à faire, rien à saisir. Alors il posa son front contre le métal froid, les yeux grands ouvert. La boule dans son ventre n'était pas seulement pour les chaînes. Pas uniquement pour le hangar. Pas même pour ce qu'il voyait.
C'était ça.
Ce vide là où elle aurait dû être. Ce silence qui n'aurait pas dû exister.
— ''Filie... je t'en prie...''
Le métal sous eux portait les traces d'une installation rapide. Des plaques soudées sans finesse, des fissures visibles, des lignes mal ajustées. Monté dans l'urgence, sans souci de durabilité.
Un mouvement attira son attention.
L'homme venait d'entrer. Silhouette entièrement blanche, sans rupture visuelle. Pas un millimètre de peau visible. Le tissu reflétait la lumière, accentuant les contours de son corps. Petit. Fin. Mais sa présence restait dense, concentrée.
Il avançait lentement, le visage incliné sur un terminal externe, ses doigts glissant sur la surface avec une régularité maîtrisée. Aucun regard pour eux. Aucun geste inutile. Juste cette progression calme, presque détachée.
Comme s'ils n'existaient pas.
— ''Il ne nous voit même pas.''
Quelque chose dans cette indifférence était pire que la menace. Plus froid. Plus définitif.
Eno remarqua les traînées au sol dans le même instant.
Profondes. Répétées. Le métal était marqué comme si des masses énormes avaient été déplacées, laissant des sillons irréguliers qui partaient de devant eux vers le fond du hangar, derrière.
Il ne pouvait pas se retourner. Les entraves le maintenaient, son cou, la seule chose qu'il pouvait encore incliner. Il força quand même, ses épaules tirant contre la contrainte jusqu'à la douleur. Inutile.
— ''C'est quoi ces marques... ?''
D'autres hommes entrèrent. Même tenue entièrement blanche, mais plus grands, plus lourds. Les vêtements laissaient deviner des implants partout, des volumes rigides sous le tissu, des structures qui modifiaient leur façon de se déplacer. Armés. Des fusils, des armes blanches, portés en main ou accrochés aux hanches sans dissimulation.
L'un d'eux se détachait des autres. Plus grand. Plus imposant. Une assurance dans chaque geste.
Eno sentit la peur monter d'un coup. À part les petits pistolets de la milice il n'en avait jamais vu en vrai. Son corps réagit sans qu'il le décide, il s'agita, les chaînes se resserrèrent immédiatement sur son torse, le plaquant encore plus fort contre le sol. Il entendit Loli hurler dans son bâillon, pleurer, ses sanglots étouffés mais bien présents.
L'un des hommes s'arrêta.
— Zeta. Ils sont réveillés. C'est normal ?
L'homme au terminal ne leva pas les yeux.
— Sans I.A.P, oui. C'était inévitable. Mettez-les à genoux.
Les hommes s'approchèrent. Kik, Meni, Sexy et Loli, forcés à genoux l'un après l'autre. Eno fut ballotté comme s'il ne pesait rien, retourné, repositionné face au reste du hangar qu'il n'avait pas encore vu. En une fraction de seconde. Comme s'il n'avait pas son mot à dire.
Tous furent alignés rapidement. Sauf Dom.
Trois hommes durent se mettre sur lui. Il se débattait, brutalement, chaque veine saillant sous la peau, un cri de rage explosant dans le bâillon sans trouver de sortie.
Puis deux hommes s'approchèrent d'Ori. Posant leurs mains sur elle. La retournant sans précaution.
Le cri de Dom changea. Plus violent. Plus profond. Même étouffé, même brisé par le métal, il traversa Eno de plein fouet.
Elle fut mise à genoux à son tour. Puis il vit ses yeux, ouverts, fixés droit devant elle. Et il suivit.
Sa poitrine se bloqua net.
— ''C'est... quoi... ?''
La machine occupait l'espace comme une anomalie brute. Massive. Dense. Elle ne ressemblait à rien de ce qu'il connaissait. Des écrans physiques intégrés dans des structures métalliques aux angles visibles, aux contours imparfaits. Comme issus d'une autre époque.
Rien de translucide. Rien de projeté.
Des câbles parcouraient l'ensemble, épais, certains fixés en faisceaux serrés, d'autres serpentant jusqu'au sol ou disparaissant dans des modules ouverts. L'ensemble vibrait, une fréquence basse qui remontait dans son thorax, perturbant subtilement son rythme cardiaque, ajoutant une couche supplémentaire à l'oppression qui s'était déjà installée dans sa poitrine.
Les caisses éventrées jonchaient le sol autour. Lourdes. Compactes. Leurs dimensions correspondaient exactement aux sillons qu'il avait vus. C'était ça qu'ils avaient traîné. La machine était arrivée en morceaux, assemblée ici, dans l'urgence.
— ''Ils ont transportée un truc pareil ?''
Deux sièges étaient intégrés à la structure. L'un simple, fonctionnel. L'autre renforcé, encadré d'arceaux mécaniques articulés, suspendus au-dessus et sur les côtés, prêts à se refermer. Leur surface interne était tapissée de micro-segments, de capteurs, de points de contact conçus pour épouser une forme avec une précision absolue.
Eno les regarda sans comprendre ce qu'il regardait. Quelque chose dans son corps monta. Une contraction lente, profonde, qui ne ressemblait pas à de la peur. Qui était pire.
D'autres pas résonnèrent. Plusieurs. D'autres hommes entrèrent. Même tenue blanche. Même absence totale d'identité. Même corps larges, lourds, optimisés.
Et surtout ils étaient eux aussi armés.
Les armes étaient massives, portées sans dissimulation, sans aucune tentative de discrétion. Comme si ça n'avait jamais été nécessaire. Comme si l'idée même qu'on puisse les en empêcher ne s'était jamais posée.
Son ventre se contracta. Une nausée sourde remonta, lente, s'installant sans prévenir.
Les hommes parlaient entre eux, riaient parfois. Gestes fluides, habitués. Le plus petit, Zeta, donnait des consignes sans hausser la voix. Les autres exécutaient immédiatement, déplaçant les dernières caisses, connectant les modules, branchant la machine à différents réseaux. Personne ne les regardait. Pas une seule fois.
— ''Ils ne se sentent même pas en danger ? On ne représente rien pour eux ?''
Eno baissa la tête. Ferma ses paupières. Contracta les mains, les chaînes réagirent aussitôt, resserrant leur prise. Il serra les mâchoires, sa langue effleurant le métal du bâillon. Le contact remonta dans son crâne, brut, froid.
Il rouvrit les yeux. Dom forçait sur ses muscles, le regard braqué sur Ori. Elle qui le regardait en retour, les yeux brillants, pas encore de larmes, mais pas loin. Kik et Meni figés sur la machine, sur les hommes. Sexy et Loli la tête baissée, les larmes tombant sur le métal dans un bruit de sanglot étouffant.
Puis le groupe armées s'agita. Zeta se plaça devant les écrans. Des lumières s'allumèrent un peu partout sur la machine. Ce qu'il avait devant lui n'était qu'une façade, minuscule face à ce qui s'étendait derrière, haut, large, profond, une masse qui disparaissait dans l'obscurité du hangar. Et quelque part dans ses entrailles, un moteur immense se mit à tourner. Sourd. Profond. Les vibrations remontèrent dans le sol, jusque dans les genoux d'Eno.
Il suivit les câbles des yeux. Son regard se figea. Une forme. Reconnaissable.
— ''Gine...''
Démantelée.
La sphère était ouverte. Déchirée. Ses composants internes exposés, arrachés à leur structure d'origine. L'œil, ou ce qu'il en restait, n'était plus qu'un module isolé, branché directement au cœur de la machine par une série de connexions improvisées. Des fibres de données redirigées, forcées, intégrées dans un système qui ne lui appartenait pas.
Ce n'était plus Gine. C'était ce qu'il restait d'elle après qu'on en avait pris ce dont on avait besoin.
Un frisson remonta le long de sa colonne jusqu'à sa nuque.
— ''Filie... ? Réponds, s'il te plaît.''
Rien. Sa voix se perdit dans le vide intérieur sans rencontrer quoi que ce soit. Il ferma les yeux, chercha l'Interface par réflexe, comme on cherche un point d'appui au bord d'un creux. Aucun Flux. Aucune trame. Juste ce silence plein, compact, anormal, qui refusait de se combler.
Un mouvement interrompit net sa tentative vaine. L'homme le plus grand venait de s'arrêter devant eux.
— Ta prévenu Beta ? On les tue maintenant ?
Zeta releva la tête et s'avança lentement vers eux. Son attention glissa sur les corps alignés, méthodique, sans surprise particulière. Comme s'il vérifiait une variable. Pas des gens. Un état.
Dom réagit le premier.
Le hurlement éclata, brut, profond, faisant vibrer l'air. Zeta recula d'un pas, réflexe immédiat. L'homme qui avait posé la question s'avança dans le même mouvement, arme levée, pointée directement sur lui.
Loli hurla à son tour, un son étranglé, saturé, bloqué en partie par le bâillon métallique. Ori se tendit violemment, son corps cherchant à avancer malgré les contraintes, ses doigts cherchant quelque chose à atteindre. Kik s'était recroquevillé sur lui-même, ses épaules rentrées, les yeux fermés. Sexy pleurait, ses mains tremblant contre les anneaux, ses doigts tirant sur le métal sans prise possible. Meni ne bougeait pas, le regard fixé droit devant, une rigidité totale qui n'avait rien de calme.
Eno ne fit rien.
Pas parce qu'il ne voulait pas. Parce que ses muscles refusaient. Parce que quelque chose en lui s'était bloqué net à la vue de cette arme, à la vue de cet homme qui la pointait sur Dom sans la moindre hésitation.
— Eta. Calme-toi.
La voix claire coupa l'espace avec netteté.
Eno tourna la tête, ses cervicales tirant sous l'effort. Une femme. Plus grande que Zeta, moins qu'Eta. Fine, tonique. Un habit blanc couvrant tout le corps jusqu'au cou. Son visage portait un masque blanc épousant ses traits, des crocs stylisés à la mâchoire, des formes abstraites creusées dedans. Ses cheveux blonds, presque blanc, étaient noués haut, le reste retombant librement jusqu'au milieu du dos.
Eta, celui qui avait levé l'arme, se détacha des sept. Il l'abaissa légèrement sans la lâcher complètement, le visage camouflé fixé sur Dom avec une attention froide.
— Le gros pourrait poser problème, Beta. Ses implants ont une force comparable à un transvecteur. J'ai déjà vu ça, c'est pas juste un Milicien Régulateur. On règle son cas maintenant ? Il suffit d'un-
— Non. Coupa Beta.
Eta s'arrêta.
— Pourquoi ?

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