Chapitre 1 - L'Affectation (partie 3/4)
La lumière le frappa. Un blanc malade. Trop propre. Trop uniforme. Le hall s'étendait devant lui, vaste, presque vide dans sa structure mais saturé d'éléments artificiels.
Des hologrammes de nature flottaient dans l'air : arbres aux feuilles animées, eau en mouvement, oiseaux dont les trajectoires se répétaient en boucle. Sur les murs, de fausses fenêtres simulaient des paysages ouverts, mais la lumière qu'elles diffusaient n'avait rien de naturel. Elle ne variait pas.
Deux portes identiques s'alignaient de chaque côté. Des bancs disposés à intervalles réguliers. Et en face, un comptoir.
- ''Va demander où se trouve ton précepteur.''
- ''Y'a vraiment besoin de quelqu'un pour me former comme surveillant ?''
- ''Formalité.''
- ''Mmh... cet endroit est trop bizarre... Filie, tu vas me récupér-''
- ''Ne formule pas de directive que je ne pourrais pas exécuter ici.'' Coupa-t-elle rapidement.
- ''...pas faux.''
Il s'avança et s'arrêta devant le comptoir.
Une femme y était affalée.
Peau artificielle rosée à l'excès. Cheveux violets, rigides, métalliques, tirés en une triple queue de cheval, les pointes fines, presque coupantes. Lèvres noires. Deux anneaux métalliques perçaient ses joues, tendant légèrement la peau, laissant ses dents visibles en permanence. Une bande noire verticale traversait son visage de tempe à tempe, coupant son regard en deux. Ses yeux : sclère blanche, iris rose, pupille fendue verticalement, restaient ouverts, mais vides, opaques, perdus dans le Flux.
Elle mâchait lentement une mastique, dont la texture résistait sous ses dents avec une régularité mécanique. Sa tête reposait contre le dossier, légèrement en arrière, déconnectée de tout ce qui l'entourait.
Tenue réglementaire, noire, fonctionnelle : pantalon cargo large, chemise sombre. Sur sa poitrine, son matricule, froid, administratif : L-45-O-71-L-12-I-09-K-84-A.
Eno se racla la gorge. Le son se perdit dans l'espace trop grand du hall, absorbé sans laisser de trace.
La femme ne réagit pas. Pas un clignement, rien.
Un sourire étira les lèvres d'Eno.
- Bonjour madame. Je suis Eno, le nouvel employé.
Toujours rien.
Il laissa son regard glisser autour de lui, les hologrammes tournaient en boucle, parfaitement stables, puis ses doigts vinrent tapoter doucement le comptoir. Froid. Lisse.
Aucune réponse.
- ''Elle est en immersion complète. Réalité virtuelle, pas réalité augmentée.'' Précisa Filie.
Un souffle amusé lui échappa. Sa main remonta jusqu'à sa nuque, ses doigts trouvant la rigidité familière de son implant spinal.
- ''Et bah, on va la sortir de là. Filie, le filtre.''
- ''Débridassions désactivée. Protocoles de communication sécurisés actifs.''
Eno sentit les sensations revenir d'un seul bloc, physiques d'abord puis mentales, comme si quelque chose se réassemblait en lui.
- ''Eno... la législation interdit toute intrusion non autorisée dans l'Interface d'un citoyen.''
- ''Comme si ça nous avait déjà arrêté.'' Une pause. ''Gine a des protocoles de détection renforcés ?''
- ''Pas plus que les autres I.A.S.''
- ''Donc elle ne va pas nous repérer si je reste dans ses angles morts.''
- ''Pas si tu fais comme d'habitude.''
Il posa son sac au sol, se pencha sur le comptoir, ses coudes venant s'y appuyer, le regard fixé sur la femme. Un battement passa. Puis il ferma les yeux.
Pas longtemps. Juste assez.
Son souffle se ralentit d'un cran, sa mâchoire se relâcha, et il laissa son Interface remonter. Pas en surimpression périphérique comme d'habitude, pas ces fragments discrets accrochés aux coins de sa vision. Non.
Il la laissa prendre toute la place.
Une profondeur qui venait remplacer le monde plutôt que s'y ajouter. Derrière ses paupières closes, quelque chose s'étendit, vaste, structuré, une architecture mouvante de données et de systèmes imbriqués qui se déployait autour de lui comme un espace réel. Son corps resta immobile. Mais son esprit bascula dedans. L'espace se structura aussitôt, net, lisible, comme un environnement familier qui s'aligne sans effort. Les softwares standard apparurent d'abord, propres, réglementées, organisées en couches bien rangées.
Il ne s'y attarda pas.
Son attention glissa ailleurs, plus bas. Un léger mouvement mental suffit. Une icône anodine s'afficha parmi d'autres, sans importance pour quiconque.
Il l'activa.
Rien ne changea. En apparence : une simple vidéo pornographique.
Puis Filie agit comme Eno lui avait appris. Un accès dissimulé, encapsulé derrière des modules standards, fondu dans le Flux officiel. Sans un accès forcé à cet emplacement précis, aucun système ne pouvait le détecter. Pour toute surveillance extérieure, il ne se passait rien d'anormal : seulement la lecture d'une vidéo pornographique banale, légale, autorisée.
L'environnement se reconfigura subtilement, les couches se réorganisèrent, certaines disparaissant, d'autres prenant le relais. Une nouvelle Interface s'ouvrit, plus brute, débarrassée des limitations officielles. Son espace à lui. Celui qu'il avait codé des décennies plus tôt.
Pour Eno et Filie, les lignes de code apparurent. Elles s'alignaient déjà, prêtes. Il ajusta la fenêtre dans son champ de traitement, l'agrandit d'un réflexe naturel.
Ses doigts restaient immobiles sur le comptoir. Mais derrière ses paupières, tout était ouvert. Prêt.
- ''Filie, localise son I.A.P. Point d'entrée le moins sécurisé.''
- ''Je peux initier un contact standard, sinon.''
- ''Où est l'intérêt. Ce n'est pas drôle. Donne.''
Un frémissement discret traversa sa perception. Filie contourna les protocoles sans bruit, glissant entre les sécurités comme si elles n'étaient que des suggestions.
Les accès s'ouvrirent. Eno rouvrit les yeux.
Le réel et l'Interface se superposaient encore, instables, comme deux couches mal alignées. Il ajouta quelques lignes, rapides, instinctives, bricolées comme il l'avait toujours fait. Pas propre. Mais efficace.
Un sourire joueur étira ses lèvres. Il lança.
Les yeux de la femme frémirent. Une micro-contraction d'abord, puis plus nette. Ses iris s'illuminèrent d'une lueur interne instable. Un arc électrique minuscule jaillit au bord de sa paupière. Son corps réagit d'un coup. Un sursaut sec, ses épaules se contractant avant qu'elle ne se redresse, tirée hors du Flux sans transition. Elle inspira comme si elle revenait de trop loin, sa main chassant le reste de l'Interface.
Eno était là. Face à elle. Sourire large, presque fier de lui.
- Bonjour. Je suis Eno.
Elle le fixa. Longuement.
Son regard était fermé, sans surprise ni curiosité. Elle détourna à peine les yeux, cracha sa mastique dans un réceptacle intégré au comptoir, en prit une autre sans regarder, et se laissa retomber dans son siège.
Ses yeux se troublèrent. Connexion. Retour au Flux. Comme si rien ne s'était passé. Eno resta un instant figé, le sourire encore accroché à ses lèvres, vidé de sa satisfaction.
- C'est une blague... ? Lâcha-t-il.
- ''Il semblerait que ton charme ne génère pas les résultats que tu considères comme acquis.''
Un souffle lui échappa par le nez, un rire discret.
- ''Je vois que tu attaques tôt.''
- ''8h58 n'est pas considéré comme précoce. Tes indicateurs internes montrent une amélioration de ton état émotionnel suite à cet acte. J'adapte mon comportement en conséquence.''
- ''Mais bien sûr, tu attendais juste que ça.''
- ''Mmh...''
Un sourire plus franc étira ses lèvres, relâchant la tension dans ses épaules. Sans s'attarder, il rouvrit son Interface, retrouva la ligne de code et la relança d'une impulsion mentale nette.
La réaction fut immédiate.
Le corps de la femme sursauta brutalement, bien plus violemment que la première fois. Ses épaules se contractèrent, sa tête se redressa d'un coup, ses yeux se reconnectant au réel dans une brusquerie presque agressive.
- C'est toi qu'a fait ça, tocard ?!
La voix claqua, vive, chargée d'irritation.
Eno haussa légèrement un sourcil.
- ''Et bien... quelle politesse.''
Puis à voix haute :
- De quoi tu parles ? J'ai mon affectation ici, je cherche mon précepteur. Tu peux m'aider ?
Elle souffla, agacée, et leva les yeux sans vraiment le regarder. Son œil droit s'activa, une icône translucide se déployant sur sa rétine comme une pellicule flottante. Puis, contre toute logique dans un monde où tout passait par le Flux, elle parla à voix haute.
- Ouais, boss... y'a un type chelou qui dit être un nouveau.
Eno fronça légèrement les sourcils.
- ''Je ne suis pas... « chelou ».''
- ''Tu en es sûr ?'' Répondit Filie, avec une nuance à peine dissimulée.
- Ok, boss.
Elle coupa la communication, ses yeux revenant sur lui. Eno lui adressa un sourire lumineux, les paupières légèrement plissées. Elle l'observa un instant, son regard glissant sur son visage, sa posture, puis revenant sur ce sourire qui persistait un peu trop longtemps.
- Sourire te va pas du tout.
Il releva légèrement la tête, accentuant encore son expression, presque provocateur. Son regard planté dans le sien sans chercher à l'adoucir. Elle lâcha un souffle, s'enfonça dans son siège, son corps se relâchant comme si l'échange venait déjà de la fatiguer.
- On va venir te chercher. Attends ici.
Ses yeux se troublèrent. Le Flux reprit. Elle disparut.
Eno resta là quelques secondes, cherchant une réaction, un signe. Mais il n'y avait plus rien. Juste ce corps présent, vidé ailleurs.
- ''Elle ne correspond pas à tes préférences physiques et caractérielles.''
- ''Observation pertinente.''
- ''L'inverse semble également vrai.''
- ''Je l'avais remarqué, oui.''
Une porte claqua sur sa gauche, sèche, nette. Un homme entra, un terminal physique tenu en main. Le regard d'Eno s'accrocha immédiatement à lui.
- ''Bordel... pourquoi il est si petit ?''
- ''Les choix esthétiques sont individuels. Sa taille est de 01 mètre 63. Probablement volontaire.''
L'homme avançait déjà, le regard fixé sur son écran. Rien ne dépassait. Aucun implant visible. Cheveux noirs, crépus, naturels. Peau brune, sombre, sans ajustement synthétique. Ses yeux : sclère blanche, iris brune, pupille noire et ronde, avaient quelque chose de simple, brut.
- Bonjour. Lâcha Eno, un sourire revenu naturellement, le dominant involontairement de toute sa hauteur.
- ''Filtre réactivé.'' Informa Filie.
Les sensations s'émoussèrent légèrement, un voile posé sur ses perceptions, physiques d'abord, puis cognitives.
L'homme ne répondit pas tout de suite, son attention ancrée à l'écran qu'il tenait entre ses mains. Une interface transparente, tactile, maintenue sur un support physique, presque archaïque dans sa présence. Le genre d'objet qu'on ne voyait plus vraiment.
Le regard d'Eno s'y accrocha un instant. Ça lui rappelait son casque. Un outil d'un autre âge, gardé par choix.
Et au milieu des lignes qui défilaient, il reconnut sa fiche identitaire.
- ''Pourquoi il utilise pas son I.A.P ?''
- ''L'usage d'un terminal externe reste conforme aux protocoles. Pas obligatoire.''
L'homme leva les yeux.
- Quel est ton alias ?
- Eno.
Un silence bref. Son regard glissa vers le terminal, s'y fixa.
- Je vois. Les trois premières lettres. Viens. Il pivota sans attendre. Ton précepteur est en retard. On commence sans iel. Visite, bases, iel prendra le relais après.
- Ok, boss. Répondit Eno, enjoué.
L'homme ralentit à peine, juste ce qu'il fallait pour briser l'élan. Son corps pivota partiellement, le regard accrochant Eno. Ses yeux se plissèrent légèrement, comme s'il pesait quelque chose en silence. Puis un sourire. Court. Fugace. À peine installé qu'il disparaissait déjà.
- T'es pas obligé de m'appeler comme ça. C'est une blague des collègues. Mon alias, c'est Kik. Les trois dernières de mon matricule.
- Ok, Boss.
Kik ouvrit la porte d'un geste simple, presque automatique.
Eno le suivit, un pas derrière, calé dans son sillage. Ses appuis restaient silencieux, son regard effleurant les surfaces sans jamais s'y fixer vraiment. Les murs diffusaient une lumière pâle, étouffée, comme retenue dans la matière. Des plaques métalliques autrefois chromées, aujourd'hui ternies, marquées par des cycles d'usure et de nettoyages trop agressifs. Rien n'était vraiment lisse.
Les portes fermées se succédaient, identiques, sans variation.
Kik avançait sans ralentir, sans leur accorder un regard. Son rythme ne variait pas. Comme si tout avait déjà été vu, trié, rangé quelque part où plus rien ne nécessitait d'être expliqué.
Ils bifurquèrent. Le couloir se replia sur lui-même, un angle net, sans irrégularité. Kik abaissa son terminal.
- Ce qu'on vient de passer, c'est les salles techniques. T'as rien à y faire. S'il y a un problème, c'est Meni qui gère. Son bureau, c'était la première porte.
Il désigna vaguement derrière eux sans se retourner.
- La grande porte à droite dans le hall est condamnée, interdite. Cette partie du bâtiment ne sert plus à rien. Même si t'avais envie d'y aller... tu pourrais pas. Gine t'en empêcherait.
Le mot resta en suspension.
- Comment ?
Kik ralentit à peine.
- Les protocoles ici sont différents. Gine a un droit de regard sur ton Interface... et de suspension des sensations cognitives directement via ton I.A.P.
Un blocage bref dans la poitrine d'Eno.
- Hein ?! C'est illégal !
Kik lâcha un rire sec, presque fatigué, et lui tapota l'épaule.
- Nan. Pas ici.

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