Chapitre 1 - L'Affectation (partie 4/4)
Le couloir continua de défiler, identique, étouffant. Au plafond, des rails couraient sur toute la longueur, parfaitement intégrés à la structure. Leur présence pesait sans bruit, ajoutant à cette sensation de système fermé, maîtrisé jusque dans ses moindres déplacements.
- ''Pourquoi pas ici ?''
- ''Information confidentielle. Tu n'as pas l'autorité pour obtenir ces fichiers. Moi non plus...''
- ''Tu te moques de moi ?''
Une micro-latence. Infime.
- ''Je n'oserais pas.''
- ''Mmh.''
Un souffle passa entre ses dents. Puis la voix de Kik le ramena.
- Tu m'écoutes ?
Eno releva légèrement la tête.
- Pardon, non. Enfin, si, si.
Kik hocha la tête sans insister.
- Ici c'est le rez-de-chaussée. Douches, casiers, toilettes, réfectoire, cuisine, salle du personnel... et le vivarium holographique.
Eno laissa son regard glisser à l'intérieur des salles ouvertes, accrochant des fragments, des détails, sans jamais s'y arrêter.
Puis l'une d'elles le retint. Il ralentit.
La salle s'étendait loin. Un grand volume, dégagé, baigné d'une lumière blanche légèrement bleutée qui semblait flotter sans source visible.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Demanda Kik.
- C'est quoi ici ? C'est grand.
- Le réfectoire.
Il tiqua.
Rien ne correspondait. Pas de tables. Pas de lignes de distribution. Aucun synthétiseur alimentaire, aucune trace d'activité humaine classique. À la place, des rangées de fauteuils alignés avec une précision clinique, orientés vers... rien.
Au-dessus, des bras mécaniques pendaient en silence. Fins, articulés, repliés sur eux-mêmes comme des insectes endormis. Leurs extrémités luisaient légèrement, chargées d'interfaces médicales à peine visibles.
Un frisson discret passa dans le dos d'Eno.
- Ils bouffent où, les gens ?
Kik s'arrêta. Juste assez pour que le silence s'installe.
- Par intubation.
Eno le fixa une seconde, puis détourna les yeux vers les fauteuils. Les corps attachés, immobiles, connectés à ces bras suspendus. Une image rapide. Dérangeante.
Il reprit sa marche.
- ''Pourquoi par intubation ?''
- ''Leur métabolisme est maintenu actif, mais leur conscience ne suit plus. Sans apport direct, ils maigriraient sans limite... sans jamais mourir. C'est plus... humain comme ça.''
Le mot accrocha.
- ''De quoi tu parles ?''
- ''Ici c'est-''
- Tu m'écoutes ? Kik parla avant que Filie ne finisse. Ça fait deux fois.
Il se tourna vers lui, son regard précis, presque trop attentif.
Eno sentit une gêne remonter sans prévenir. Sa mâchoire se contracta légèrement. Il força un sourire, passa une main derrière sa nuque, appuyant sur sa peau. Kik continua sans lui laisser le temps de s'excuser.
- Tu parles souvent à ton I.A.P ?
La question tomba simplement. Sans jugement. Mais pas neutre. Eno cligna des yeux, pris de court.
- Bah... je sais pas. Comme tout le monde.
Kik le fixa un instant, puis se remit en marche, lui faisant signe de suivre.
- Pas moi.
Eno accéléra pour revenir à sa hauteur.
- Comment ça ?
- Je parle jamais à mon IAP. Ou presque.
- ''Pourquoi il lui parle pas ?''
- ''Demande-lui.''
Eno inspira légèrement.
- Pourquoi ? C'est pas comme si on pouvait faire autrement. Elles sont là depuis toujours.
Kik continua d'avancer, mais sa voix changea. Plus basse. Plus ancrée.
- Justement.
Un silence.
- Quand je suis arrivé ici... j'ai voulu essayer autrement. Un peu comme les résidents. J'ai demandé à la mienne de se taire. Complètement. Sauf si je l'appelle explicitement.
Il leva légèrement la main, sans regarder Eno.
- J'ai retiré mes implants. Tous ceux que je pouvais. J'ai remis : ma taille naturelle, ma peau, mes cheveux, mes yeux. J'ai seulement le strict minimum obligatoire. Ce que Virex impose.
- ''Il n'a aucune sécurité, je peux tout voir. Profil organique à 25,03%. Implants au strict minimum réglementaire. Il a vraiment tout retiré.''
- ''Faut être... taré.''
Eno observa Kik différemment.
- Et... elle te manque pas ?
Kik tourna légèrement la tête.
- Qui ?
- Ton I.A.P.
Il réfléchit. Pas longtemps.
- Non. Pas vraiment. Finalement... c'était comme me retrouver moi-même. C'était libérateur.
Eno esquissa un sourire, presque malgré lui.
- ''Je pourrais pas... tu me manquerais trop.''
- ''Fais attention. Je pourrais croire que je suis indispensable.''
Kik sourit, puis releva son terminal. L'écran projeta une lumière douce sur son visage.
- C'est plus lent. Il tapota la surface du doigt. Mais au moins... c'est le fruit de mon propre travail.
Eno observa l'objet, puis lui.
- Ouais, je vois.
- ''Faux. Tu n'arrives pas à le concevoir.''
Ils entrèrent dans l'ascenseur. Les parois se refermèrent en silence. Kik posa la main sur l'écran. Le mouvement s'enclencha, bref, puis les portes s'ouvrirent.
Le contraste le frappa aussitôt.
Un hall saturé de vert. Mais pas un vert vivant, pas un vert qui respire. Des teintes instables, artificielles, trop vives par endroits, presque délavées ailleurs.
- Ici c'est le troisième. Les chambres des résidents. Il y a plusieurs ascenseurs, mais celui-là est le seul qui descend au rez-de-chaussée. On va en prendre un autre pour monter.
Eno plissa légèrement les yeux face aux variations lumineuses.
- Et le deuxième étage, c'est quoi ? Une dimension secrète ? Un boss final avec deux barres de vie ?
Kik souffla du nez, un rire bref, surpris.
- Presque. C'est l'étage des responsables. Pour y accéder, faut une convocation de leurs part. Il haussa les épaules. Tu les verras jamais. Ils viennent... quoi... une fois par an.
- Je vois. Puis un murmure. Le boss final alors.
Ils avancèrent.
Kik parlait en marchant, désignant parfois une porte, lâchant des alias qu'Eno laissait glisser sans les retenir. Son attention était ailleurs.
Dans les chambres.
Les ouvertures laissaient voir des espaces identiques. Des cubes. Nus. Un lit fixé au sol, une douche-à-sec intégrée dans un mur lisse. Trop petite. Pas conçue pour vivre. Juste pour dormir.
Au plafond, un bras mécanique replié sur lui-même et toujours ces rails reliés aux couloirs. Sur le mur du fond, une fenêtre. Ou plutôt une simulation. Un panorama holographique instable, sautant d'image en image. Un ciel, puis un océan, puis une forêt. Chaque seconde brisait la précédente. Rien ne tenait.
Puis un hurlement déchira le couloir. Brutal. Ils se retournèrent.
Une femme surgit d'une chambre. Vêtements tachés, collés à sa peau. Une odeur monta aussitôt, épaisse, agressive.
- ''Filie, l'odeur !''
- ''Filtres olfactifs.''
Tout disparut. Comme si ça n'avait jamais existé.
La femme s'approcha, tremblante, rouge de colère, des larmes mêlées à la sueur. Son corps encore marqué. Dégoulinant d'une réalité que les filtres ne pouvaient pas effacer.
Elle s'arrêta devant eux.
- ''Elle est... immense.''
- ''02 mètre 10.''
Kik avait déjà la main sur le nez.
- J'en peux plus ! Je veux plus ! Je veux changer de poste, putain ! C'est au moins une fois par mois qu'on me chie dessus !
Le rire d'Eno partit tout seul. Franc. Trop fort.
- ''Sois plus poli.''
Il tenta de se reprendre, mais le décalage était trop violent. L'absurde, la scène, l'odeur qu'il ne sentait plus mais qu'il imaginait encore.
Kik lâcha un rire bref, se racla la gorge.
- Je peux pas, Ori. Y'a personne pour te remplacer.
- Mais c'est un acharnement ! Mon nez ne va plus le supporter !
Elle tourna la tête vers Eno, le pointant du doigt.
- Et lui alors ? Fous-le à ma place !
- ''Pitié... je veux pas nettoyer la merde des autres.''
- Je peux pas. Le nouveau est assigné en surveillance. J'ai pas de pouvoir là-dessus. Va te plaindre à Virex. Ou à ton juge.
Le mot claqua. Elle se raidit, puis explosa. Un hurlement plus violent, déformé par la rage, avant de tourner les talons vers les douches. Continuant à crier. À vider quelque chose qui ne sortirait jamais complètement.
Eno la suivit du regard, encore traversé par un reste de rire, puis quelque chose accrocha. Un détail.
- ''Elle aussi... elle purge une peine ?''
- Elle a fait quoi pour se retrouver ici ?
Kik continua d'avancer.
- Tu crois qu'on bosse ici volontairement ?
Eno se figea intérieurement. Un creux dans l'estomac. Il ne répondit pas.
- Ici, on est tous comme toi. On a merdé. Et la cour de justice de Virex-Corporation nous fait payer en bossant ici. Aussi simple que ça.
Ils entrèrent dans un autre ascenseur.
- ''Filtres olfactifs désactivés.''
Le mouvement reprit. Quatrième étage.
- Donc... y a des gars dangereux ?
- Bien sûr que non. Sinon ils seraient ailleurs. Ici c'est que des délits « mineurs ». Un peu comme toi. Parfois un peu plus lourds, mais rien qui devrait t'effrayer. Il fit une pause. Mais on a tous envie de partir d'ici. Parce que cet endroit... les résidents... c'est... déprimant.
Eno inspira légèrement.
- Ouep... j'imagine. Être entouré de gens qui peuvent même pas se payer un implant... et qui restent handicapés comme ça... Sa mâchoire se serra un peu. Ça doit pas être la joie.
Kik le regarda, le visage figé dans une perplexité brute. Comme si les mots d'Eno n'avaient pas trouvé de point d'accroche. Son regard resta suspendu une seconde de trop.
Puis Eno lâcha, incrédule :
- Quoi ?
Les portes s'ouvrirent.
L'air changea aussitôt. Métallique. Antiseptique. Presque vide, comme nettoyé de toute trace de vie inutile.
Eno tourna la tête vers l'intérieur.
La salle se déploya devant lui. Le plafond disparaissait dans une pénombre technique saturée de structures suspendues, de rails, de modules mobiles, de bras mécaniques en veille ou en mouvement lent, tous parfaitement synchronisés.
Puis son regard glissa plus loin. Et il les vit. Les résidents. Son corps se verrouilla.
Ce ne fut pas une simple surprise. Ce fut un arrêt. Brutal. Ses poumons se figèrent à mi-respiration, sa mâchoire resta entrouverte, et ses yeux refusèrent de cligner. Il essayait de comprendre, d'assembler ce qu'il voyait en quelque chose de logique... mais rien ne correspondait.
- ''Eno, ici ce n'est pas ce genre d'établissement.''
La voix de Filie s'inséra dans son esprit avec sa précision habituelle. Pourtant quelque chose vibrait en dessous, une micro-modulation presque imperceptible, comme si elle ajustait déjà ses protocoles face à ce qu'elle analysait en lui.
Eno ne répondit pas. Il n'en était pas capable.
Kik posa une main sur son épaule. Une pression brève mais ferme, suffisamment ancrée pour le reconnecter à son corps.
- Allez, viens.
Eno obéit sans réfléchir. Ses jambes se mirent en mouvement, mécaniques, déconnectées, mais son regard resta accroché, incapable de se détacher. Chaque pas l'enfonçait un peu plus dans la salle, un peu plus dans ce qu'il ne concevait pas.
- Je crois que t'as pas bien compris qui étaient les résidents ici... Murmura Kik, avec cette facilité troublante de celui qui a déjà intégré l'anomalie.
Il tourna légèrement la tête vers eux, sans insister.
- Ce ne sont pas des pauvres handicapés...
Un sourire étira les lèvres de Kik. Pas franc. Pas moqueur. Lucide.
Eno, lui, n'avait pas ce luxe. Parce que ce qu'il voyait refusait de se laisser contenir. Un frisson remonta le long de sa nuque, lent, incontrôlé.
Ce n'était pas la peur. C'était pire.
C'était l'absence totale de compréhension.

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