Chapitre 2 - Les Résidents (partie 4/4)
La porte s'ouvrit. Le même enchaînement reprit, précis, inchangé. Le scan glissa sur lui, froid, bleu, puis la brume de décontamination se déploya aussitôt, dense, enveloppant son corps sans lui laisser le temps de s'y préparer. Quelques secondes, puis elle disparut comme si elle n'avait jamais existé. La paroi se rétracta, il avança, traversa le scan-biométrique, puis se plaça devant la sortie, paume posée sur l'écran d'autorisation. Cette fois, rien ne se manifesta.
Gine le laissa passer sans apparaître.
Il entra dans le hall et passa devant le comptoir sans ralentir. La femme était toujours là, affalée, perdue dans le Flux, les yeux opaques, la mastique mâchée avec cette régularité mécanique qui semblait indépendante de tout le reste. Eno esquissa un sourire en passant. Rien n'avait changé depuis la veille.
Il poursuivit jusqu'au vestiaire. Son casier l'attendait, Filie l'ouvrit, ses vêtements de travail déjà propres, restitués par Gine avant même son arrivée. Il se changea sans s'attarder. Le tissu glissa sur sa peau, plus rigide, plus fonctionnel. La pièce était vide. Aucun bruit. Aucune présence.
Machinalement, il ressortit, prit l'ascenseur, et monta jusqu'au quatrième étage. La porte s'ouvrit sur la salle de détente 1.
Les résidents étaient là. Immobiles.
Un frisson le traversa, remontant le long de sa colonne sans prévenir. Son corps réagit avant lui, encore incapable de s'habituer : ces silhouettes figées, ces visages sans réponse, cette impression de fleurs fanées suspendues dans une léthargie qui ne variait jamais. Il souffla, cherchant à relâcher la tension, puis alla s'asseoir dans un coin de la pièce, s'enfonçant dans le siège, attendant Sexy.
Le temps passa. Sans mouvement. Sans interruption.
Une heure. Puis deux.
- ''Sérieux... ils sont pas censés les surveiller ?''
- ''À vrai dire, cela fait partie de ton rôle avec Sexy. Les autres, ont d'autres fonctions. Mais iel n'est toujours pas arrivé.''
- ''Pourquoi ?''
- ''Recherche en cours...'' Un silence. ''Il semblerait qu'iel soit actuellement dans un transvecteur en panne.''
Eno souffla, plus fort cette fois. L'immobilité commença à l'irriter, à s'accrocher à lui comme une couche trop épaisse. Il se leva, ses appuis retrouvant un peu de vie, et balaya la pièce du regard avant de sortir.
Il décida de marcher.
Les couloirs du quatrième étage s'étirèrent devant lui, identiques, fermés, trop réguliers. Il passa devant la salle 3, puis la 4, la 6. À chaque fois, le même constat. Les résidents, là, immobiles. Aucun employé. Aucun mouvement. Rien qui rompe cette inertie constante.
- ''Et les autres, ils sont où ?''
- ''Recherche en cours...'' Une courte pause. ''Kik est au rez-de-chaussée, dans la salle technique qui gère les intubateurs, avec Meni, le technicien que tu n'as pas encore vu. Dom est au troisième étage avec Ori, un résident semble avoir eu un « accident » biologique après le repas. Loli est toujours au comptoir.''
Eno tiqua. Le mouvement passa dans son visage avant même qu'il ne s'en rende compte, une contraction au niveau des sourcils. Il s'arrêta devant la salle de détente 8 sans en déclencher l'ouverture, restant là, immobile, le regard fixé sur la porte fermée comme si quelque chose ne collait pas.
- ''Attends... il n'y a pas plus d'employés ici ?''
- ''Non. Avec toi, vous êtes sept.'' Répondit Filie.
La réponse resta suspendue une fraction de seconde. Eno ne bougea pas, mais une tension remonta le long de sa nuque.
- ''Comment ça se fait ? Avec tous ces résidents ?''
- ''Analyse : 103 résidents. Virex-Corporation semble minimiser le nombre d'employés au Centre de Maintien Gériatrique Synthétique. Il n'y en a jamais plus de dix. Trois ont purgé leur peine il y a entre douze et six mois. Tu es le dernier affecté.''
Le silence retomba.
Sa main remonta à sa nuque, ses doigts cherchant presque instinctivement la ligne de son implant sous la peau.
- ''Pourquoi moi alors ?''
- ''Analyse...''
Le temps s'étira, plus long que d'habitude.
- ''Réponse : aucune. Fichier protégé. Forcer l'accès dans les structures de Virex-Corporation pourrait déclencher une réaction des systèmes de sécurité et nous placer dans une situation critique.''
Eno resta immobile, son regard toujours posé sur la porte.
- ''Tu peux pas faire une déduction ?''
- ''Oui. Déduction hypothétique : ton profil correspond aux standards recherchés. Statut de consommateur stable, aucune anomalie administrative, historique vierge de tout comportement à risque. Niveau cognitif officiel dans la moyenne : quotient intellectuel estimé à 100. Aucune affiliation marquée, pas de réseau actif, pas de contacts significatifs. Présence sociale faible. Tu es... discret. Invisible dans le Flux légal. Un délit mineur à ton actif, sans impact sur autrui. Aucun signal d'instabilité ou de rébellion. Conclusion : candidat idéal.''
Un silence s'inséra, presque imperceptible.
- ''Profil comportemental : personnalité perçue comme stable, accessible, positive. Capacité à maintenir un ton léger même en environnement contraint. Réactions modérées. Adaptabilité correcte. Absence de confrontation directe. Projection externe : individu sans aspérité notable.''
Une pause plus longue.
- ''Capacité empathique élevée. Anormalement élevée. Détection fine des micro-variations émotionnelles chez autrui, même en absence de réponse visible. Tendance à maintenir un lien malgré l'absence de retour. Paramètre particulièrement adapté à la gestion des résidents. Correction implicite : les données utilisées par Virex-Corporation reposent sur ton profil déclaré. Officiel. Celui que tu as modifié à ton cycle 10.''
- ''Ouais, je sais...'' Un rire bref d'Eno.
Une infime latence.
- ''Tes capacités réelles sont largement supérieures. Cognitives. Physiques. Ton architecture neuronale dépasse les standards enregistrés. Quotient intellectuel réel estimé à 268. Force, coordination, vitesse de réaction, endurance : paramètres physiques supérieurs de 60 à 80 % aux standards des consommateurs. Optimisations actives, mais volontairement bridées hors des courses. Expression motrice réduite. Signatures biométriques ajustées pour rester dans la norme. Notre filtre fonctionne, Virex n'a rien vu. Et n'a pas détecté d'anomalie chez moi...''
Le ton ne varia pas.
- ''Profil psychologique également bridé volontairement. Réduction des marqueurs cognitifs visibles, atténuation des pics décisionnels, lissage comportemental. Tu maintiens volontairement une cohérence avec un individu standard : stable, sans potentiel stratégique, sans valeur d'exploitation. Conclusion : pour Virex-Corporation, tu es banal. Statistiquement insignifiant. Remarque : tu dissimules efficacement ce que tu souhaites masquer. Question : pourquoi maintenir cette configuration ? Cette stratégie était pertinente avant ton arrivée sur la planète Matehet. Mais maintenant, tu pourrais optimiser ta condition. Passer d'un statut de consommateur à celui de travailleur indispensable. Potentiellement davantage.''
Eno laissa échapper un rire, un souffle qui glissa hors de lui sans résistance. Ses épaules se relâchèrent, comme si la proposition venait simplement effleurer quelque chose sans jamais s'y accrocher.
- ''Sinon c'est pas drôle...''
Il pencha la tête, ses doigts effleurant distraitement sa nuque, suivant une ligne invisible.
- ''Et puis être consommateur, ça me va très bien. C'est un statut insignifiant, un peu méprisé... mais sans conséquence réelle. On me regarde pas. On m'attend pas. Je peux faire ce que je veux. Et puis changer mon profil officiel maintenant... pour passer à celui qui est réel... ce serait bizarre. J'ai pas besoin de briller. Être comme tout le monde, ça me va aussi.''
Ses doigts remontèrent, frôlant la surface de sa peau comme pour en tester la continuité.
- ''Retirer le bridage artificiel de temps en temps... c'est suffisant. J'ai juste besoin de mes capacités réelles quand je fais du parkour, ou quand je code.''
Il ouvrit la salle. L'espace était plus petit. À peine une dizaine de résidents. La lumière y semblait plus contenue, comme retenue entre les murs trop proches. Il resta un instant immobile à l'entrée, laissant son regard s'adapter, puis s'avança et s'assit sur une chaise.
Ses coudes vinrent se poser sur ses genoux. Il observa.
Son regard glissait d'un corps à l'autre, retrouvant cette disposition qu'il commençait à intégrer malgré lui : les sièges suspendus aux rails, chacun isolé, maintenu à environ un mètre des autres. Une organisation nette, froide, pensée pour éviter tout contact.
Puis quelque chose accrocha.
Deux résidentes. Serrées l'une contre l'autre. Leurs sièges rapprochés jusqu'au contact. Et surtout... leurs mains. Posées l'une contre l'autre, le dos en appui, immobiles, mais liées.
Eno tiqua.
- ''Filie... règlement pour les résidents.''
- ''Oui, Eno. Information : protocole standard du Centre de Maintien Gériatrique Synthétique. Cycle journalier obligatoire. Réveil des résidents à 6h00. Vérification immédiate des émissions biologiques nocturnes : fluides, sécrétions, décharges organiques. Nettoyage requis. Activation de la douche-à-sec systématique. Observation des éventuelles séquelles physiologiques : altérations cutanées, dégradation musculaire, anomalies circulatoires ou dérèglements internes. 7h30 : nutrition obligatoire. Apport calibré selon les besoins métaboliques généralisé. Administration par intubation. 8h30 : phase de placement en salle correspondant à l'emploi du temps attribué : thermothérapie, unité médicale, vivarium holographique, réalité augmentée ou salle de détente. Surveillance continue des flux biologiques : salive, écoulements, réactions involontaires. Nettoyage ponctuel requis. Maintien des résidents dans un état physiologique stable. Respect strict des cycles individuels. Aucun décalage toléré sans validation système.''
Eno écoutait avec attention.
- ''12h00 : nutrition par intubation obligatoire. Vérification des constantes durant l'administration. L'après-midi est divisé entre activités passives assignées et phases d'attente. Rotation des salles selon programmation. 18h00 : dernier apport nutritionnel. Administration finale des nutriments. Puis transfert des résidents vers leurs chambres respectives. Installation en position de maintien. Vérification des constantes avant phase nocturne.''
Un glissement dans l'énumération.
- ''Interdictions : aucun résident ne doit être laissé sans surveillance par Gine. Aucun contact physique non nécessaire. Aucun contact prolongé. Aucun échange direct entre résidents. Maintien d'une distance minimale réglementaire d'un mètre. Toute proximité non autorisée doit être corrigée immédiatement. Aucune connexion au Flux autorisée pour les résidents. Aucune interaction avec leur Interface neuronale. Aucune manipulation cognitive ou sensorielle sans validation système via Gine. Utilisation des bras mécaniques privilégiée à 85% du temps pour toute interaction physique : déplacement, alimentation, repositionnement, nettoyage. Interdiction de modification de posture non justifiée. Interdiction de stimulation non prescrite. Interdiction d'altération du programme individuel. Tout écart doit être signalé. Toute anomalie doit être consignée.''
Un bref silence.
- ''Objectif : maintien biologique des résidents. Préservation des fonctions vitales. Stabilisation des corps. Absence de priorité donnée à la réactivité cognitive ou sociale.''
Il se leva, s'approcha lentement, ses appuis devenant plus précis, plus prudents, comme s'il entrait dans un espace différent. Son regard se fixa sur elles.
À gauche.
La tête penchée vers l'avant, le visage entièrement caché par une masse de cheveux blancs, trop longs, tombant en rideau jusqu'à ses cuisses. Ses membres : bras, jambes, pieds, étaient nus, exposés, reposant là, immobiles, mais les veines bleutées y ressortaient avec une netteté troublante, serpentant sous la peau. Pas seulement une couleur. Une texture. Comme si les lignes tentaient de sortir, soulevant légèrement l'épiderme fripé.
À droite.
Les cheveux, plus courts mais toujours longs, d'un blanc plus clair, glissaient autour d'un visage incliné sur le côté, enfoncé dans le siège. Les yeux ouverts. Vides. Fixés sur rien. Le corps plus fin, presque creusé, les bras et les jambes tirés vers une silhouette presque squelettique.
Toutes deux portaient la même chemise grise. Réglementaire. Longue, sans forme, retombant sans épouser le corps, manches courtes, flottantes, comme posées sur elles plutôt que portées.
Eno s'approcha encore. Un pas. Puis un autre.
- ''Analyse : élévation du rythme cardiaque de 18 %. Activation du système sympathique. Augmentation du cortisol de 11% et de l'adrénaline de 23%. Micro-contractions musculaires au niveau des épaules et de la nuque. Respiration légèrement irrégulière. Conclusion : état d'anxiété en progression.'' Dit Filie.
Eno ne répondit pas. Il s'avança encore d'un pas.
Juste devant elles, il s'arrêta. Son regard resta accroché, oscillant entre les corps, les cheveux, le visage de celle de droite, puis les autres résidents autour, tous parfaitement immobiles, maintenus à distance réglementaire. Tout était à sa place. Tout sauf elles. La pièce était fermée. Aucun employé. Personne pour lui dire quoi faire.
Un souffle passa entre ses lèvres.
Il s'agenouilla devant celle de gauche. Celle dont le visage restait caché. La tête tombait vers l'avant, tirant sur les cervicales dans un angle trop lourd, trop abandonné.
Une tension remonta dans ses épaules. Sa main s'avança, légèrement tremblante, hésita dans l'air, suspendue entre le geste et le retrait. Puis, avec cette douceur instinctive qui lui appartenait sans qu'il y pense, il releva le visage.
Aucune résistance. La tête bascula en arrière, simplement, venant se poser contre le siège comme un poids inerte.
Eno retira sa main d'un coup. Un choc sec passa dans sa poitrine.
Sa gorge se resserra, il déglutit difficilement, ses yeux fixés sur le visage désormais exposé. Le regard était vitreux, comme tous les résidents. Sclère blanche. Iris ambre claire, parfaitement ronde. Pupille noire, ronde, stable. Naturel.
Mais ce n'était pas ça. Ce qui l'avait frappé, c'était la marque.
Elle partait du haut de l'œil, au niveau de la paupière gauche, remontait en travers du sourcil, effaçant toute pilosité sur son passage, puis se perdait dans la masse de cheveux blancs. Une ligne nette. Ancienne. Inscrite dans la peau.
- ''C'est quoi ?'' Demanda Eno, la pensée plus basse.
- ''Réponse : cicatrice. Définition : altération permanente des tissus suite à une lésion n'ayant pas été restaurée par les mécanismes de régénération standards. Anomalie : absence de réparation complète. ...le corps aurait dû reconstruire la zone à l'identique.''
Un très léger temps.
- ''Pourquoi la régénération n'a pas fonctionné ?''
- ''Analyse en cours...''
Une latence inhabituelle s'installa.
- ''Accès refusé. Impossible de lire la fiche identitaire. Profil verrouillé. Scan interne bloqué. Aucune donnée accessible sur les implants ou l'historique physiologique. Conclusion : je ne peux pas déterminer l'origine de cette cicatrice.''
Eno resta immobile un instant. Puis son regard glissa plus bas, le long du cou. Un collier. Long. Doré. Il tombait jusqu'au niveau du nombril, terminant sur un anneau suspendu, immobile contre le tissu gris.
Puis son attention revint lentement vers leurs mains. Toujours en contact.
Il leva le bras, hésita à peine, puis sépara doucement les deux mains l'une de l'autre. Sous sa paume, la peau céda sans résistance, flasque, détendue, avec une texture qu'il ne connaissait pas. Rien de ferme, rien qui réponde. Juste cette mollesse étrange, passive, qui resta un instant accroché à sa perception.
D'une simple impulsion mentale, le rail se mit en mouvement. Filie, sans attendre de validation, comprit immédiatement et ajusta les sièges, les repositionnant à la distance réglementaire. Les corps glissèrent légèrement, recalés avec précaution par Eno, comme si tout redevenait normal.
Il se redressa, les observa quelques secondes. Immobiles. Comme avant. Rien ne dépassait. Rien ne bougeait. Il expira lentement, puis détourna le regard, prêt à se rasseoir.
Il ne vit pas le premier frémissement.
La résidente à la cicatrice eut un mouvement infime. À peine perceptible. Un tremblement léger dans la main, comme une vibration perdue. Puis ça s'accentua. Lentement. Les doigts se mirent à bouger par à-coups.
En écho, celle de droite réagit à son tour, ses propres doigts pris de spasmes irréguliers. Le mouvement s'amplifia. Encore. Et encore. Jusqu'à devenir trop visible.
Un froissement derrière lui.
Eno se figea, le souffle coupé à mi-course. Il se retourna d'un coup. Et là, les corps tremblaient. Sans regard. Sans réaction. Aucune présence derrière les mouvements. Pourtant, leurs corps s'agitaient violemment, secoués comme par des convulsions, sans force, sans contrôle, mais de plus en plus intenses.
Eno recula d'un pas, incapable de comprendre. Puis son corps réagit avant lui. Il se précipita vers elles.
Les convulsions s'aggravèrent. Les corps se déformaient sur les sièges, glissaient presque hors des appuis. Les têtes ballottaient, incontrôlées. Les bras retombaient, heurtaient les accoudoirs, puis repartaient dans des spasmes désordonnés.
- Il se passe quoi ?!
- ''Analyse...'' Un temps. ''Je ne sais pas. Réaction illogique. Impossible. Elles ne devraient pas bouger.''
Eno posa ses mains sur les épaules de l'une d'elles, tenta de la maintenir en place. Sous ses doigts, le corps vibrait, incontrôlable, les muscles réagissant sans cohérence. Une bave épaisse commença à s'échapper au coin de ses lèvres.
Sa respiration se brisa. Ses gestes devinrent plus brusques. Moins précis. Puis l'alarme éclata dans tout l'établissement. Un son brutal. Continu. La lumière se mit à pulser, rouge, agressive, découpant l'espace en flashes saccadés.
- Putain ! Lâcha Eno.
Il tentait encore de contenir la convulsion, ses mains ancrées sur les épaules, sans réussir à suivre le rythme des secousses, lorsque Kik et Dom entrèrent en trombe dans la salle. Leur arrivée coupa l'espace d'un bloc. Ils se figèrent une fraction de seconde, le regard happé par les deux résidentes en crise, puis par Eno, à genoux, désaxé, accroché à l'une d'elles.
Eno tourna la tête vers eux. Ses yeux étaient trop ouverts, humides, la respiration brisée, remontant trop vite dans sa poitrine.
- Je fais quoi ? Il se passe quoi ?!
Kik s'avança. Un seul pas, net, précis. Il força Eno à reculer, sans brutalité inutile mais sans lui laisser le choix. Eno lâcha prise, son corps se décalant presque malgré lui, et resta là, en retrait, les mains encore suspendues dans le vide.
Dom, déjà en mouvement, activa les rails. Les sièges glissèrent avec une fluidité mécanique, se rapprochant l'un de l'autre sous un léger frottement maîtrisé. Kik maintenait la tête de la résidente à la cicatrice, ses mains fermes, verrouillant l'axe de la nuque pour empêcher toute cassure sous la violence des spasmes.
Les secondes s'étirèrent, saturées de mouvement. Puis les sièges se rejoignirent, collés l'un à l'autre.
Kik attrapa la main de chacune des deux femmes. Le geste fut rapide, précis. Il les rapprocha, les guida, puis les pressa l'une contre l'autre.
Un contact.
Et presque instantanément, les convulsions cessèrent. Les corps retombèrent. Les muscles se relâchèrent. Le silence revint d'un coup, avalant l'alarme qui s'éteignit en même temps que la lumière rouge.
Les deux femmes restèrent là, immobiles. Le regard absent, vide. Leurs têtes penchées en sens opposé, figées dans une position qui ne cherchait plus à corriger quoi que ce soit.
Kik se redressa. Dom souffla, une tension quittant enfin ses épaules.
Eno, lui, n'avait pas bougé.
Ses yeux restaient accrochés aux deux mains désormais jointes. Ce simple contact. Puis son regard remonta vers Kik, vers Dom.
Leur expression était dure.
Fixe.
Une pression remonta dans sa gorge, bloquant son souffle. Ses yeux brûlaient, une larme prête à céder, suspendue au bord sans encore tomber. La panique restait là, accrochée à lui, refusant de lâcher.

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