Chapitre 1 - L'Affectation (partie 2/4)
Il se laissa glisser dans son siège, le dos s'ancrant contre la surface, et ramena son regard droit devant lui. Autour, les transporteurs fendaient l'espace en flots continus, glissant les uns autour des autres sans jamais se toucher.
- ''Vitesse actuelle : 300 kilomètres heure. Temps estimé : cinq minutes.''
- ''Parfait.''
Le trajet fut bref. Le véhicule quitta les axes principaux, ralentit, puis s'immobilisa devant une structure isolée. Moins ouverte. Plus compacte. Pensée pour contenir. La porte s'ouvrit. Il sortit et leva les yeux vers l'entrée.
- ''Destination atteinte. Secteur Daléos. Niveau 216.''
- ''Sérieux... C'est quoi cet endroit...''
- ''L'établissement de-''
- ''Je sais, Filie. Je disais ça pour l'état du truc. Réponds pas ! Je veux pas savoir pourquoi il a l'air de tenir par miracle.''
- ''La frustration liée à ta purge pénale, combinée à la réponse physiologique induite par la hauteur, modifie ton comportement. Ton niveau d'irritabilité est en hausse. Cet état ne correspond pas à ton fonctionnement habituel... je te préfère dans ta stabilité normale, Eno.''
Il expira lentement. Puis avança.
- ''Désolé... Moi aussi.''
Il gravit les marches.
Sous ses pieds, la surface accrochait différemment à chaque appui. Usée. Saturée. Par endroits, une fine adhérence retenait la semelle une fraction de trop, comme si la matière avait absorbé des couches successives de passages, de poussières, de résidus mêlés. Rien de franc, rien de propre. Juste cette irrégularité constante qui remontait dans ses appuis.
- ''C'est sale...''
Devant lui, le bâtiment s'imposa. Un bloc compact. Rectangulaire. Entièrement métallique. Aucune ouverture visible. La façade restait uniforme, lisse, froide, sans la moindre variation, comme si l'intérieur n'avait jamais eu besoin d'échanger avec l'extérieur.
- ''Une masse fermée sur elle-même.''
Seule l'entrée tranchait, encastrée dans la matière, accessible par les marches qu'il venait de franchir.
Il s'arrêta. Un temps suspendu.
Son corps resta en tension légère, immobile sans l'être vraiment, comme retenu à la limite du mouvement.
- ''Pose la main sur l'écran d'autorisation pour que ça s'ouvre.''
Un souffle glissa hors de lui, quelque part entre l'air et un rire. Sa main remonta jusqu'à sa nuque, ses doigts venant accrocher presque machinalement la base de son implant spinal, enfoui sous l'épiderme le long de sa colonne.
- ''Tu essaies de faire quoi en me disant ça ?''
- ''Te mettre de bonne humeur. Ce type de remarque provoque habituellement une réaction positive chez toi.''
Il redressa légèrement la tête. Un sourire bref passa sur ses lèvres.
- ''Ça va passer, Filie. Faut juste que je m'y fasse.''
Il retira son casque, le laissant glisser contre sa nuque où il resta suspendu, encore tiède, puis posa la main sur l'écran. Un frisson discret dans sa paume, une vibration fine qui remonta le long de ses nerfs. La surface bascula au vert.
- ''Accès autorisé.''
La porte s'ouvrit. Il franchit le seuil.
À l'intérieur, rien. Pas une pièce au sens habituel. Un volume fermé. Brut. Entièrement métallique. Les parois renvoyaient une présence froide, uniforme, sans accroche visuelle. Aucune porte visible. Juste ce vide structuré autour d'un unique élément : un présentoir enchâssé dans le mur, perpendiculaire à l'entrée.
Derrière lui, la porte claqua.
Un choc sec. Son corps réagit avant le reste ; contraction brève dans les épaules, sursaut net qui remonta jusqu'à sa nuque. Il pivota instinctivement.
Puis une lumière le traversa. Fine. Bleutée. Une ligne verticale qui glissa de haut en bas sans épaisseur, mais avec une précision chirurgicale.
Il se retourna.
- ''Pose ton sac sur le présentoir.''
Il s'exécuta. Le sac quitta ses mains, attiré par la surface qui s'ouvrit juste assez pour l'absorber. Aucun bruit, aucune résistance. La matière se referma aussitôt.
- ''Réactivation : indicateurs urbains. Place-toi sur la marque rouge au sol.''
Elle apparut dans son champ de vision, nette, ancrée à l'espace réel. Il s'avança et s'immobilisa exactement sur le repère.
À l'instant où son poids se stabilisa, la brume se déclencha. Une diffusion pleine, compacte, projetée autour de lui en une fraction de seconde. Elle le prit d'un coup, s'accrochant à sa peau, glissant sous le tissu de ses vêtements avec une insistance froide.
Ses muscles réagirent avant lui. Un resserrement net, ses épaules se verrouillant tandis que sa cage thoracique se suspendait, prise dans cette intrusion soudaine.
- Bordel ! Pesta-t-il.
Puis la brume s'arrêta.
- ''Filie, c'était quoi ça ?!''
- ''Agent de décontamination microbiologique. Spectre large. Non invasif pour tes systèmes.''
La paroi s'ouvrit sans bruit, la matière se rétractant d'un seul mouvement propre. Au-delà, une seconde salle. Même volume. Même froideur. Mais différente.
Son regard monta vers le plafond. Des bras mécaniques y étaient suspendus, immobiles, repliés dans une attente tendue, leurs segments alignés avec une précision presque organique.
- ''Pourquoi ils ont des armes ?'' Pensa-t-il.
- ''Protocole de sécurité.''
Devant lui, l'arche s'imposait. Une structure épurée, traversée de capteurs, un portique de lecture bio-spectrale dont la surface vibrait à peine.
- ''C'est quoi une décontamination microbiologique ?''
- ''Un désinfectant anti-bactériologique diffusé en spectre large.''
- ''Pourquoi ?''
- ''Pour empêcher toute transmission d'agent pathogène. Au cas où tu serais porteur d'une maladie.''
Il tiqua.
- ''Place-toi sous le scan.''
- ''Pourquoi ?''
- ''La lecture bio-spectrale analysera ta structure. Le scan biométrique confirmera ton identité.''
Il s'immobilisa sous l'arche. Le scan s'enclencha aussitôt, sans signal visible.
Quelque chose descendit en lui, lentement. Pas une lumière. Pas une forme. Une présence. Une pression diffuse qui glissait de haut en bas, couche après couche, s'enfonçant plus loin que la surface. Il ne voyait rien, mais son corps suivait le passage. Une tension légère sous la peau, une sensation d'être parcouru, ouvert, lu jusque dans ce qu'il ne contrôlait pas.
- ''Filie... c'est quoi une maladie ?''
Un silence, court.
- ''Une altération interne du fonctionnement biologique. Non visible immédiatement. Provoquée par des agents extérieurs ou des dérèglements internes.''
- ''Comme une blessure ?''
- ''Non. Une blessure est localisée, identifiable. Une maladie est diffuse. Elle agit de l'intérieur.''
- ''Comme un organe qui lâche ?''
- ''Non. Ça aussi c'est une défaillance physique. Une maladie est un état. Une intrusion. Une dégradation continue que tu ne peux pas corriger immédiatement. Vois-le comme une gueule de bois que tu ne peux pas enlever, qui te fait mal au ventre et au crâne.''
Il resta un instant silencieux. Perdu.
- ''...T'as qu'à te faire poser un module hépatique synthétique et tu bois sans limite.''
- ''C'est cohérent. Le concept de maladie est obsolète. Les architectures biologiques actuelles intègrent un maillage immuno-synthétique autonome, capable d'identifier, isoler et neutraliser toute intrusion avant qu'elle n'altère les fonctions. Ton corps ne subit plus ce type de dégradation. C'est pour ça que tu ne peux pas le conceptualiser.''
Eno resta immobile sous le scan, la nuque tendue, les épaules légèrement verrouillées.
- ''Mouais... alors pourquoi m'asperger de ce truc ?''
- ''Mesure de sécurité obligatoire.''
La machine s'arrêta. La pression disparut. Eno expira lentement sans s'en rendre compte et avança. Ses doigts se refermant sur la sangle de son sac lorsqu'il le récupéra.
Il posa la main sur l'écran de sortie. Rien ne répondit. La surface resta froide, muette. Ses sourcils se froncèrent légèrement.
- ''Tu ne peux pas. L'intégration n'est pas terminée.''
Il souffla par le nez, agacé.
- ''Filie... pourquoi autant de sécurité pour un établissement d'handicapés trop pauvres pour se payer de nouveaux implants ?''
- ''Ce n'est pas-''
Un bruit sec coupa l'espace au-dessus de lui. Pas fort. Mais net. Le plafond s'ouvrit selon une découpe circulaire propre, comme si la matière s'était simplement écartée. Une sphère métallique descendit lentement. Parfaite. Lisse. Sans jointure visible. Sa surface absorbait la lumière, la rendant mâte, difficile à fixer.
Eno recula d'un pas, ses muscles se tendant avant même que son esprit n'analyse la situation.
La sphère s'immobilisa face à lui. Puis sa surface se fissura.
Une ligne fine apparut, s'ouvrit lentement, révélant une lumière rouge à l'intérieur. Pas diffuse. Pas douce. Un point précis, fixe, parfaitement centré.
- ''Un œil ?''
Eno recula encore d'un pas, le regard accroché à la sphère, une tension brutale traversant ses épaules.
- ''C'est Gine. L'Intelligence Artificielle du centre.''
- ''Bordel... elle fait flipper. Elle veut quoi ?''
- ''Analyse en cours...''
Le temps s'étira. Quelques secondes. Suffisamment pour que l'inconfort s'installe, pour que l'œil rouge devienne plus lourd, plus insistant.
- ''Sur ta gauche. Prends le port de liaison et relie-le à ton connecteur.''
Eno tourna à peine la tête. Le câble était là, aligné contre la paroi.
- ''Pourquoi ? Elle peut pas passer par toi ?''
- ''Ce n'est pas le protocole.''
Un souffle glissa entre ses narines tandis que ses doigts avaient déjà saisi le câble. Il pivota légèrement le poignet gauche, l'impulsion mentale partie sans effort.
La peau se rétracta sur une surface infime, laissant apparaître le connecteur, enchâssé directement dans la trame de ses veines. Presque organique dans sa présence.
Le port s'enfonça.
Un frisson sec remonta le long de son bras, traversa son épaule, puis son crâne. Le Flux s'ouvrit d'un coup, massif, structuré, s'imposant comme une seconde réalité superposée à la première. Ses yeux se figèrent légèrement, devinrent opaques, comme déconnectés du présent.
Puis la voix de Gine résonna.
- Procédure d'intégration : nouvel employé - affectation au Centre de Maintien Gériatrique Synthétique. Initialisation.
La voix se déploya sans source identifiable, plate, maîtrisée, parfaitement stable. Elle ne montait pas, ne descendait pas. Elle s'imposait.
- Identification. Matricule : E-14-N-66-O-81-B-24-E-92-L. Sexe : masculin. Naissance : planète Néogene-3. Cycle d'incubation : 10 469. Cycles vécus : 57. Statut : consommateur - classe productive régulée, profil de consommation stabilisé, non assigné à fonction primaire. Corrélation visuelle et matricielle validée.
Le Flux circulait dans son crâne, les données s'alignant malgré lui, s'imprimant avec une précision qu'il n'avait pas demandée.
- Taille : 02 mètres 03. Poids : 134 kilogrammes. Structure corporelle : optimisée. Peau : indice pigmentaire 2.3 - clair standard. Origine morphologique : type asa - paupières plissées, arc orbital fin, configuration oculaire étroite et allongée. Cheveux : pigmentation noire, fibre synthétique, rigidité contrôlée, reflets métalliques bleu/chrome. Yeux : sclère noire, iris blanche, pupille en croix noire.
Chaque mot tombait avec la même régularité, sans pause, comme si son existence entière n'était qu'un enchaînement de données ordonnées.
- Profession : ancien livreur - Virex-Corporation. Sans activité depuis procédure judiciaire. Affectation : dix cycles au Centre de Maintien Gériatrique Synthétique. Implants : bra-
- C'est bon Gine ! Coupa Eno. Si tu dois lister tous mes implants on va y passer la journée. Filie t'a transmis tout ce qu'il faut. On peut passer à la suite ?
Sa voix claqua, plus sèche qu'il ne l'aurait voulu.
Puis un silence.
- ''Je l'ai vexée ?''
- ''Non. Tu ne peux pas. Elle n'est pas comme moi.''
- ''Quelle chance, dis donc.''
- ''Mmh.''
Un souffle lui échappa, presque un rire. Court. Suffisant pour relâcher un peu la tension dans ses épaules. Le Flux vibra faiblement dans son crâne, comme une résonance résiduelle, puis se coupa. Le silence retomba d'un bloc.
Le port se détacha de son connecteur. La sphère resta face à lui, immobile, l'œil rouge fixe, sans variation, comme si quelque chose continuait de s'ajuster derrière cette surface lisse.
- Acceptation de la demande d'écourtage. Initialisation d'un pont sécurisé avec l'Intelligence Artificielle Personnelle - alias : Filie.
Il le sentit aussitôt. Pas une disparition. Une coupure, fine, incomplète, suffisamment nette pour créer un manque. Quelque chose se décala dans son esprit, un vide léger, une distance inhabituelle, comme si une partie de lui venait d'être déplacée d'un cran. Filie était encore là... mais atténuée, filtrée derrière une couche qu'il ne contrôlait pas.
Sa mâchoire se resserra. La tension glissa dans sa nuque, s'ancra dans ses épaules. Son souffle se suspendit une fraction de seconde, pris dans cette absence qui n'en était pas vraiment une, mais qui suffisait à dérégler l'équilibre.
Puis elle revint. D'un seul bloc. Pleine. Fluide. Exactement comme avant, sans trace visible de la coupure. Pourtant, son corps avait enregistré la différence.
- ''Sérieux... c'était quoi ça ? Qui déconnecte une I.A.P comme ça ?''
- ''Protocole de sécurité. Détends-toi, Eno.''
- ''Elle voulait me cacher quoi pour te couper de moi ?''
Un son aigu traversa l'air. Fin. Désagréable. L'œil se referma lentement, la lumière rouge s'éteignit, et la sphère remonta dans le plafond qui se referma aussitôt, comme si rien n'était jamais sorti.
- ''Elle m'a transmis les instructions pour ton premier jour.''
- ''Tout ça... pour ça ?''
Une irritation sourde lui traversa la poitrine, vite contenue.
- ''Pose ta main sur l'écran. L'accès est validé. Les prochaines entrées seront directes.''
Il souffla, passa une main sur sa nuque, puis s'exécuta. La porte s'ouvrit.

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