Chapitre 2 - Les Résidents (partie 3/4)
Eno resta immobile, son esprit encore en train d'essayer de raccrocher ça à quelque chose de logique. Mais son corps, lui, n'acceptait pas.
- ''Sérieux... 100 cycles ! Mais qui mange des êtres vivants pour un risque pareil... Non, qui mange des êtres vivants tout court !''
- ''Information : pratique illégale historiquement marginale mais persistante. Pic d'activité recensé autour du cycle 8045, réseaux de braconnage organisés, prélèvements massifs d'organismes vivants hors zones autorisées. Réponse institutionnelle : répression immédiate. Démantèlement des réseaux, sanctions pénales lourdes, exécutions dans certains secteurs à l'époque. Depuis : législation renforcée au niveau maximal. Cadre actuel : toute biomasse vivante non cultivée en environnement contrôlé est strictement interdite à la consommation. Aucun organisme naturel ne peut être vendu ou ingéré légalement.''
Le regard d'Eno resta fixé, tendu.
- ''Et... c'est pas dangereux ?''
- ''Affirmation : hautement dangereux. Risques infectieux multiples : bactéries, parasites, agents non répertoriés. Absence de neutralisation préalable.'' Une micro-pause. ''Analyse visuelle : présence d'un module digestif spécialisé non dissimulé. Probable implant GastroCore-X9, système enzymatique adaptatif avec filtration immuno-synthétique et neutralisation active des agents pathogènes. Capacité : digestion de matière biologique brute avec taux de survie optimisé. Conclusion : iel est équipé pour ça... et le fait délibérément par plaisir.''
- Moi j'ai toujours mangé synthétique... comme tout le monde... Informa Eno.
Sexy haussa les épaules.
- C'est plus simple. Plus propre. Un sourire. Mais moins intéressant. Tu rate de sacrer saveur, tu sais. Viande ou pas !
Un silence passa, puis Sexy plissa les yeux, changeant d'angle.
- Et toi alors ? Pourquoi t'es là ?
Une micro-tension passa dans sa mâchoire, puis disparut. Son souffle se réajusta, plus léger.
- Je me suis fait choper. Une course illégale. Parkour de nuit entre les niveaux médians. Connexions au Flux urbain coupées, passages non autorisés dans les structures... ce genre de trucs. Dix cycles ici...
Ses épaules se relâchèrent, comme si le simple fait de le dire suffisait à remettre quelque chose en place.
- Ils aiment pas trop quand on utilise la ville comme terrain de jeu. Ajouta Eno.
Sexy rigola, franchement amusé.
- Ce qu'ils n'aiment pas c'est que tu l'as fait sans autorisation ! T'as passé combien de niveaux sans accès validé ?
Eno rigola à son tour, passant une main à sa nuque, baissant la tête.
- Trois.
Un souffle passa dans la gorge de Sexy, accompagné d'un éclat dans ses yeux.
- Impressionnant.
Le moment se fit plus léger, en apparence seulement. Eno n'arrivait pas à empêcher ses pensées d'y revenir, comme happées par ce qu'il venait de traverser. Les résidents, leurs corps figés, presque fanés, suspendus dans une inertie qui ne lui semblait pas naturelle. Et Sexy, sa manière d'être, cette passion qu'il ressentait comme profondément répugnante. Tout se mélangeait sans trouver d'équilibre. Cette évidence s'imposa, lourde et silencieuse : cette journée était déjà la plus étrange de sa vie.
Sexy claqua des mains, le son sec coupant court à ses pensées. Iel se retourna et termina de se changer avec des gestes rapides, fluides, comme si tout cela était parfaitement ordinaire. Puis ils remontèrent à l'étage quatre.
En avançant, iel lui expliqua les bases, ce qu'il allait devoir faire, les règles simples mais constantes qui rythmaient le fonctionnement du lieu. Eno suivait, calant son pas sur le sien, attentif malgré lui à chaque information.
Il n'aurait pas à nettoyer ni à nourrir les résidents. Son rôle serait ailleurs. Principalement dans les salles de détente, à surveiller, à rester présent, à intervenir seulement si nécessaire. Essuyer parfois un filet de bave, déplacer les résidents d'une salle à une autre. Chacun suivait un rythme précis dans la semaine, passant par différentes zones : thermothérapie, hôpital, vivarium holographique, module de réalité augmentée.
Le soir, il devrait les raccompagner dans leurs chambres, les mener, savoir qui se trouve où, qui fait quoi, maintenir une forme d'ordre dans quelque chose qui ne semblait jamais vraiment bouger. La plupart du temps, il resterait dans les salles de détente, à surveiller.
Rien que d'y penser, une fatigue s'installa dans son corps. Pas brutale, mais suffisamment présente pour se glisser dans ses épaules, alourdir ses appuis. Et derrière cette fatigue, une autre sensation persistait, plus viscérale.
Le corps des résidents le mettait mal à l'aise.
Cette peau, cette texture, cette façon qu'ils avaient de ne pas réagir, comme si rien ne remontait à la surface. Comme si quelque chose était coupé. Comme s'ils étaient morts.
Le mot s'imposa malgré lui et son corps réagit aussitôt. Une tension dans la gorge, un souffle qui accrocha brièvement. La mort restait pour lui un concept lointain, presque abstrait. Quelque chose que certains effleuraient quand la chance n'était pas de leur côté, lorsqu'un accident trop violent entraînait l'arrêt du corps. Mais lui n'avait jamais connu ça, ni de près, ni de loin. Ce qu'il voyait ici ne correspondait à rien de réel pour lui, et cette absence de repère rendait tout encore plus dérangeant.
La journée continua ainsi. Il suivait Sexy, discutant souvent, rigolant beaucoup, sans jamais trop s'approcher des résidents. Son corps ajustait ses trajectoires sans qu'il ait besoin d'y penser.
Puis le temps passa. Sans rupture nette. Jusqu'à la fin de sa première journée.
Il quitta le C.M.G.S., refit le chemin inverse dans le même ordre, comme un enchaînement déjà intégré : transporteur, gare, transvecteur, marche. Son corps retrouvait une fluidité plus familière au fil du trajet. Puis il atteignit son logement.
Il entra chez lui avec cette tension encore accrochée au corps, une fatigue irritée qui ne retombait pas. La porte se referma derrière lui dans un claquement sec.
Sans ralentir, il traversa l'espace, ses appuis un peu plus lourds que le matin. Ses doigts glissèrent sur les attaches de ses vêtements, les décrochant un à un dans un geste mécanique. Le tissu quitta sa peau, laissant l'air venir s'y déposer brièvement, plus frais, presque trop présent après la journée.
Il lança la douche-à-sec.
Le flux se déploya autour de lui. Une brume fine, dense, qui enveloppa son corps nu sans délai. Elle glissa sur sa peau, s'accrocha aux reliefs, épousa chaque zone avec une précision froide, puis s'infiltra partout, nettoyant, désagrégeant les résidus invisibles en quelques secondes. La sensation restait étrange. Ni vraiment agréable, ni désagréable. Juste... efficace.
Trop rapide pour laisser le temps au corps de s'y accrocher.
Il passa ensuite au synthétiseur alimentaire, sélectionna sans réfléchir, puis récupéra le bloc encore tiède. La matière molle céda sous ses dents avec une résistance calibrée, diffusant des saveurs maîtrisées, sans surprise. Il mangea vite, presque mécaniquement, les yeux déjà happés par sa série projetée directement sur son Interface. Les images défilaient, nettes, immersives, mais son attention glissait par moments, décrochant sans qu'il s'en rende compte.
Une fois terminé, il se dirigea vers son bureau.
Il s'installa, le corps s'enfonçant dans le siège, puis laissa sa tête basculer en arrière. Sa nuque se relâcha contre le dossier, ses yeux se fermèrent un instant. Un souffle long passa entre ses lèvres, libérant juste assez de tension pour lui permettre de repartir.
Puis il se redressa.
Devant lui, l'espace s'alluma.
Les écrans s'éveillèrent en cascade, surgissant autour de lui. Des couches de données translucides glissaient les unes sur les autres, lignes de code, Flux, chiffres, cartographies réseau en mouvement constant. Des fenêtres s'ouvraient, se repliaient, se redimensionnaient d'un simple signal nerveux, répondant à des impulsions qu'il n'exprimait même plus consciemment. Le bureau n'était pas un meuble. C'était un environnement. Un noyau de traitement vivant, dense, organisé autour de lui comme une extension directe de son esprit.
Un sourire étira ses lèvres.
- ''N'y pense même pas, Eno. On est sous surveillance avec ta purge. On a déjà de la chance que les autorités ne soient pas entrées dans l'appartement. Sinon, tu aurais écopé de bien plus lourd.''
Eno souffla, ses épaules s'abaissant.
- ''Oh allez... la journée a été horrible. J'étais pas d'humeur. J'ai envie de m'amuser un peu.''
- ''Eno...''
- ''Vas-y, Filie ! J'ai mille questions sur les résidents, sur le centre. Je veux savoir.''
- ''Mais j'ai raison. Virex-Corporation n'est pas une entreprise que l'on fouille facilement. Tu devrais aller te coucher. Il est tard.''
- ''Ouais, ouais... je suis pas fatigué.''
- ''Je peux forcer le sommeil.''
- Mmh...
Le son resta suspendu un instant. Son regard glissa encore sur les écrans, sur les lignes de code qui pulsaient, comme si elles attendaient quelque chose de lui. Puis il se leva.
Sans précipitation.
Il traversa la pièce et s'allongea sur son lit, son corps s'enfonçant dans la surface qui épousa sa forme.
- ''Ouais, vas-y... bonne nuit, Filie.''
- ''Bonne nuit, Eno.''
Il sentit le changement presque aussitôt. Une diffusion lente, chaude, qui glissa dans ses veines, relâchant ses muscles un à un. Sa respiration s'allongea, plus profonde, plus régulière. Ses paupières devinrent lourdes, impossibles à maintenir ouvertes.
La chaleur s'étendit encore. Puis tout bascula. Le noir.
Ce ne fut pas la voix de Filie qui le tira du sommeil, comme d'habitude, mais une sensation.
Une main. Rugueuse. Posée contre son torse.
Le contact s'imposa avant même que son esprit n'émerge complètement. Sa respiration accrocha, un gémissement sourd lui échappa, encore pris dans l'inertie du sommeil.
- ''C'est réel, Eno.'' Affirma Filie.
Ses yeux s'ouvrirent d'un coup. Son corps réagit aussitôt, réflexe pur. Sa main chercha la peau contre la sienne, tenta de l'attraper, de confirmer. Mais le mouvement arriva trop tard. La main s'échappa avant lui. Raté.
- Houla !
La voix le percuta. Reconnaissable entre toutes.
Il se redressa d'un coup. Ses bras partirent avant même qu'il réfléchisse, enserrant le corps qui l'avait réveillé avec une force qu'il ne chercha pas à retenir. Quelque chose martelait dans sa poitrine, rapide, insistant, la joie débordant avant même qu'il puisse la contenir. Il serra plus fort, la gorge serrée, l'émotion remontant trop vite, trop pleine, débordant de partout à la fois.
Il n'avait pas pensé le revoir. Pas comme ça. Pas si tôt.
- Je croyais que tu reviendrais pas avant cinq cycles, Sept.
Il n'eut pas le temps d'enchaîner. Sept le poussa, les faisant basculer tous les deux sur le matelas. Ses poumons se comprimèrent sous l'impact, l'air chassé d'un coup sec. Sept roula contre le matelas, se calant à sa hauteur. Le sourire vint tout seul, sans qu'il cherche à le retenir.
- Ouais, je vois ça... T'as pas hésité à faire disparaître ma chambre.
Eno roula des yeux, la tête encore enfoncée dans l'oreiller.
- Tu te moques de moi ? Y'a qu'une pièce ici. J'ai juste replié ton lit pour enfin avoir un canapé.
- J'ai vu ça... et je dors où maintenant ?
Eno tourna la tête vers lui.
Sept.
Cheveux blancs synthétiques, mi-longs, rasés sur les côtés et derrière, quelques mèches longues retombant sur le visage, le reste attaché en chignon. Sclère noire. Iris grise. Pupille en forme de plus. Comme Eno, aucun implant visible en surface. Tout était enfoui sous l'épiderme. Même taille, ou presque. Peut-être un peu plus petit. Mais plus sec. Plus nerveux.
Exactement comme dans son souvenir.
- Tu reviens ?
- Ouep.
- ''Pourquoi il revient ? Il va se faire prendre !''
- ''Les poursuites ont été abandonnées il y a deux jours pour lui.'' Confirma Filie.
- Alors ils en ont rien à faire de toi ?
- Ah ! Ça m'étonne pas de Filie. Comment elle peut avoir accès à ça, sérieux... je comprendrai jamais comment t'as fait pour la bidouiller.
Eno souffla, un sourire au visage.
- Je l'ai pas bidouillée. Sinon ça aurait pas tenu. Elle est juste... « reconfigurée ». Un peu comme ta Lau.
Sept se redressa d'un bond, son corps quittant le lit avec une détente sèche, immédiate. Il resta debout au-dessus de lui, légèrement penché, un sourire accroché aux lèvres, tranquille, presque provocateur.
- Tu rigoles ? À Lau, t'as pas fait un quart de ce que t'as fait à Filie. Ça n'a rien à voir.
- ''Eno, tu dois te préparer. Ton transvecteur est dans trente minutes.'' Informa Filie.
Eno se leva sans répondre. Le mouvement partit avant même qu'il ne formule quoi que ce soit, ses appuis retrouvant aussitôt une précision automatique. Il s'éloigna, laissant Sept derrière lui, et attrapa ses vêtements sans hésitation.
Le tissu glissa contre sa peau encore tiède du sommeil. Un pantalon large, noir, chargé de poches, parcouru de coutures bleu sombre qui accrochaient à peine la lumière. Le contact était souple, mais structuré, solide dans sa tenue. Un haut blanc, serré contre le torse, qui épousa sa musculature. Puis la veste, trop large, noire, aux reflets chromés, qui retomba sur ses épaules avec un poids léger mais présent, comme une couche protectrice posée sur lui.
Il enfila ses bottes montantes. Le métal noir mat épousa son pied, se resserrant seul, ajustant la pression avec précision. Une compression nette, stable, qui verrouilla son ancrage au sol.
Il prit la casquette noire de Sept, l'enfonça sur sa tête d'un geste bref.
Puis matérialisa un cube alimentaire. Compact. Dense. La surface céda sous ses dents, délivrant les nutriments nécessaires, sans plaisir, sans perte, juste l'essentiel.
- Tu vas où de si bon matin ? C'est pas ton genre un réveil aussi tôt. Demanda Sept.
- À ton avis...
- Hola... c'est quoi cette humeur massacrée ?
- ''Analyse : élévation de cortisol de 9% et d'adrénaline de 5%, tension musculaire diffuse, augmentation de la pression sanguine de 18%, micro-variations dopaminergiques instables liées à une comparaison sociale défavorable. Conclusion : état de jalousie en cours.''
- ''Ah... fait chier... je déteste être jaloux. Surtout de Sept...''
Eno s'arrêta. Son regard se posa sur son ami, accroché une fraction de seconde de trop. Puis il souffla, relâchant la tension dans sa mâchoire, et lui lança un cube de nutriments.
Sept l'attrapa avec une précision fluide, presque sans effort, et le porta à sa bouche dans la continuité du mouvement.
- Désolé, Sept... je dois faire ma purge. Je suis bloqué pour dix cycles dans un endroit super bizarre, ça me déprime. Et savoir que non seulement toi t'as réussi à pas te faire choper... mais qu'à peine une semaine après ils abandonnent les recherches... ça me fout un peu la rage. C'est pas juste...
Sept éclata de rire, franc, sans retenue.
Il se rapprocha, passa un bras autour des épaules d'Eno, ajusta sa casquette d'un geste familier, presque instinctif. Son sourire s'élargit, marqué d'une satisfaction évidente.
- Je t'avais hurlé de me suivre... mais toi t'as paniqué. Le stress, les situations extrêmes sans contrôle, ça te réussit pas.
Il pencha la tête, son regard accroché à celui d'Eno.
- Qui fonce droit vers un poste de la milice alors qu'il se fait poursuivre, hein ?
Eno grimaça. Son visage pris entre amusement et une gêne plus sourde, ses lèvres tirées dans une expression incertaine qui trahissait autant la honte que l'auto-dérision. Ses épaules restaient tendues, comme si le souvenir passait encore dans son corps.
- ''Il a raison. Tu ne m'écoutais pas non plus et tu ne suivais pas le tracé de l'Interface. On s'est fait prendre bêtement. Observation d'évènement antérieur : élévation du rythme cardiaque, désorganisation respiratoire, surcharge des signaux cognitifs et perte de hiérarchisation des priorités. Conclusion : état de stress aigu incontrôlable pour toi. Dans cet état, tu n'écoutes plus. Tu paniques et tu fais l'inverse de ce qu'il faudrait faire.'' Confirma Filie.
- Ouais... je sais.
Il se dégagea du contact, son corps retrouvant un peu d'espace. Sa main remonta à sa nuque, ses doigts glissant lentement contre sa peau. Il attrapa de l'eau synthétique, en but quelques gorgées, sentant le liquide descendre, frais, stabilisant brièvement sa respiration. Puis il releva les yeux vers Sept, un sourire revenant, plus vivant, complice.
- Ce soir, y'a une autre course au niveau 122. Remontée jusqu'à notre niveau. Le premier prix est de dix mille édits sur carte externe. Indétectable ! Informa Sept.
Les yeux d'Eno s'ouvrirent, une lueur immédiate venant accrocher son regard. Un sourire joueur étira ses lèvres, presque instinctif, comme si son corps reconnaissait déjà l'appel avant même qu'il ne réfléchisse.
- ''N'y pense même pas, Eno. Tu es surveillé. Outre le fait que tu serais dans une situation critique, tu mettrais les participants en danger. Sept compris.'' Dit Filie.
Eno souffla longuement, laissant tomber son corps contre la chaise de bureau, comme si l'élan venait d'être arraché. La tension glissa hors de lui, remplacée par une fatigue plus dense.
Sept le regarda, un demi-sourire aux lèvres, amusé par la réaction.
- Je peux pas... pas pendant dix cycles en tout cas.
- Sérieux ? Tu vas pas tenir dix cycles sans l'euphorie des courses !
La remarque resta en lui. Sept avait raison. Terriblement raison. Et Eno le savait. La vérité s'imposait sans détour, s'ancrant dans son corps, dans cette tension sourde qui revenait se loger dans sa poitrine. Mais il savait aussi autre chose. S'il ne restait pas strictement dans la légalité pendant ces dix cycles, sa peine serait doublée.
Et cette fois, ce ne serait plus la même histoire.
Les autorités pourraient entrer chez lui. Fouiller. Voir. Comprendre.
Son regard glissa dans son espace, comme si tout ce qu'il possédait devenait soudain plus exposé. Son matériel de codage, ses installations informatiques... tout ce qu'il avait accumulé, construit, détourné. Tout ce qui, ici, n'était toléré que parce qu'on ne regardait pas de trop près.
Sa mâchoire se serra. Parce que ça, ça ne passerait pas comme un délit mineur. La sanction tomberait autrement. Plus lourdement. Peut-être une affectation dans un endroit bien pire que le C.M.G.S. Peut-être une peine pénale sur une autre planète. Ou pire encore... une assignation sur les champs de bataille.
Son corps se tendit à cette idée, presque malgré lui.
- ''De la chair à canon... La mort...''
Une crispation passa le long de sa mâchoire, comme un refus instinctif. Ses pensées dérivèrent vers les résidents sans le vouloir.
Eno souffla, redressa les épaules, puis attrapa son sac. Ses doigts glissèrent à l'intérieur, vérifiant la présence du casque. Le contact familier le rassura juste assez.
- Ouais... bah on va faire avec. Remets ton lit si tu restes. Je rentre ce soir à 19 heures.
Sept ne répondit pas tout de suite. Il se laissa tomber sur le lit d'Eno, s'y affalant sans retenue, les bras derrière la tête, parfaitement installé.
- Je serai déjà parti au 122.
- Ok...
Eno posa sa main sur l'écran d'autorisation. La surface vibra sous sa paume, puis la porte glissa sur le côté. Il s'arrêta, un sourire en coin, et tourna la tête vers Sept une seconde.
- Je suis content que tu sois là... tu me manquais déjà.
Sept le regarda, sourire aux lèvres, les joues légèrement rouges.
- À ton avis je suis revenu pourquoi ?
Eno rigola, puis sortit.
Le trajet se répéta. Identique. Les mêmes enchaînements. Les mêmes trafics.
Il traversa les plateformes jusqu'à la gare principale des strates médianes, se laissa porter par le mouvement constant, puis entra dans le transvecteur. Son corps s'ajusta aux variations, retrouvant cette mécanique fluide, précise, presque confortable. Puis le transporteur. Le temps glissa sans accroche jusqu'à l'arrivée.
Secteur Daléos. Il sortit. Et le C.M.G.S. se dressa devant lui.
La masse compacte du bâtiment s'imposa dans son champ de vision, fermée, lourde, sans appel. Son cœur se resserra, une contraction brève mais nette, comme si son corps anticipait déjà ce qui l'attendait à l'intérieur.
- ''Ça va passer, tu t'y habitueras.'' Rassura Filie.
Eno resta une fraction de seconde immobile, son regard accroché à la structure.
- ''Justement... c'est ça qui est flippant.''
Puis il avança.

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