Chapitre 3 - L'Immortalité (partie 3/4)
Le mot ne passa pas par l'analyse, il s'imposa directement. Une pression fine traversa le crâne d'Eno dans la même seconde, tranchante, localisée derrière les yeux. Son souffle accrocha brutalement, ses épaules se contractèrent, et une tension sèche remonta le long de sa colonne.
Ses paupières s'ouvrirent d'un coup. Le réel revint trop vite, trop dense. La lumière lui sembla plus dure, plus matérielle. Son regard accrocha immédiatement la résidente en face de lui.
Ses yeux tremblaient. À peine. Un frémissement discret, irrégulier, dans les paupières, dans la pupille : une vibration interne qui ne lui appartenait pas. Rien de biologique. Rien de naturel. Une réponse. Directe. À ce qu'il était en train d'ouvrir.
Son cœur accéléra, une impulsion nette contre sa cage thoracique, puis une autre, plus forte, tandis que son souffle restait bloqué trop haut.
- ''Eno... ce que tu fais a un impact sur elle.''
Une corrélation. Un lien évident. Et il le savait déjà.
Une fraction de seconde passa. Juste assez pour que son regard reste accroché au tremblement, à la cicatrice.
Il replongea.
- ''J'y suis presque... il y a un sous-dossier... sûrement une fiche identitaire. Si on l'ouvre, on peut comprendre. Les résidents... leur origine... et ce que Virex fait réellement ici.''
Filie maintenait une veille périphérique, scrutant les couches autour d'eux. Puis elle le capta.
- ''Arrête. Un « chien » est en train de remonter notre trace.''
Il ne répondit pas. Il força encore. Pas brutalement. Plus fin. Plus précis. Il élargit la fissure en reproduisant l'instabilité initiale, glissant à l'intérieur comme s'il prolongeait une erreur déjà existante. La structure céda davantage, juste assez pour ne pas s'effondrer.
Le fichier s'ouvrit. Une fraction de seconde. Suffisante.
Les données défilèrent d'un bloc, denses, compactes, écrasantes. Une masse d'informations compressées, immédiatement illisibles. Du code crypté, des symboles inconnus, une structure linguistique étrangère qui refusait toute interprétation à cette vitesse. Rien ne s'accrochait. Tout glissait. Sauf un mot. Un seul. Clair. Lisible. Qui revenait encore et encore, répété dans toute la structure.
- ''Eno !''
Puis tout s'effondra. La coupure fut brutale. Violente. Douloureuse. La connexion disparut d'un coup.
Son corps encaissa le retour du réel comme un choc. Ses poumons se comprimèrent, l'air revenant trop dense, trop lourd. Ses épaules se haussèrent malgré lui, son cou se verrouilla, et ses doigts se crispèrent violemment contre ses genoux.
- ''Filie !''
- ''Déconnexion d'urgence...'' Lâcha-t-elle.
Sa tête pivota légèrement, réflexe pur, comme si quelque chose allait surgir physiquement autour de lui. Son cœur battait trop vite, frappant contre sa poitrine avec une régularité désagréable.
- ''Pourquoi ?!''
- ''Le chien nous avait localisés. Encore moins d'une demi-seconde et l'identification était complète. Je nous ai sauvés.''
Un silence. Dense. Épais.
Son regard resta fixe devant lui, mais rien ne s'imprimait. Son corps refusait de redescendre. La tension restait accrochée dans ses épaules, dans sa nuque, dans sa respiration encore trop haute.
Puis lentement quelque chose se stabilisa. Pas complètement. Mais assez. Sa main remonta à la base de sa colonne, ses doigts pressant légèrement la peau.
- Putain... Murmura-t-il.
Il se redressa, les jambes encore légèrement tremblantes. Il inspira, puis s'avança vers la Jumelle à la cicatrice. Arrivé à sa hauteur, il se pencha pour observer son œil avec précision, scrutant le moindre signe anormal.
- ''Filie... dommage chez elle ? Je... je lui ai fait mal ?''
- ''Analyse : accès aux constantes indisponible. Absence de réaction de Gine. Aucun indicateur de dégradation fonctionnelle détecté. Probabilité élevée d'intégrité préservée.''
Il resta concentré une seconde de plus. Quelque chose en lui se relâcha, très légèrement.
- ''Et toi ? Ça va ?''
- ''Analyse : intégrité fonctionnelle globale maintenue. Douleur précédemment détectée désormais absente. Anomalie mineure identifiée au sein du code interne, caractérisée par une altération légère des séquences de réponse. Processus de correction en cours. Aucune altération permanente détectée.''
Il encaissa l'information sans répondre, puis ses yeux revinrent vers les Jumelles.
- ''Et chez moi ?''
- ''Analyse : déconnexion forcée ayant provoqué des micro-désynchronisations neuromotrices. Tremblements résiduels, instabilité de l'équilibre, latence accrue dans la réponse musculaire. Micro-lésions au niveau des fibres nerveuses périphériques, pics inflammatoires localisés. Légère surcharge des circuits synaptiques avec désalignement temporaire des réseaux d'informations. Aucun dommage structurel profond. Processus de réparation biologique en cours. Résorption estimée : 3 minutes.''
Un souffle passa. Plus long. Ses yeux se plissèrent légèrement.
Et malgré la frustration, malgré la coupure brutale, malgré les lésions mineures sur Filie, quelque chose restait.
Clair. Net. Ancré.
- ''Pas de matricule... aucune convulsion consignée... aucune donnée exploitable... alors ce fichier, c'était quoi ? Comment une architecture neuronale peut-elle rester stable dans ces conditions sans s'effondrer ? Sans mener à la mort ? Et ce « chien »... il dépend de qui ? Il est passé par où ?''
Ses épaules redescendirent légèrement. Un sourire passa, discret, presque imperceptible. Pas amusé. Engagé.
- ''Tout est faux... Et eux... les résidents... ils sont bien plus complexes que ça. Filie, je crois qu'on a trouvé comment s'occuper ici.''
Le claquement de la porte le ramena d'un coup. Son corps réagit immédiatement, ses épaules se redressant sans transition, son souffle se réajustant trop vite dans sa poitrine.
Sexy venait d'entrer avec une énergie brutale, presque excessive, une présence qui remplissait l'espace avant même ses mots.
- ''Filtre remis.'' Annonça Filie.
L'effet fut immédiat. Une lourdeur diffuse s'abattit sur lui, comme si quelque chose venait de se refermer à l'intérieur. Ses pensées perdirent en netteté, ses connexions ralentirent, ses réflexions glissèrent avec moins de précision. Son corps le sentit avant qu'il ne l'analyse ; une densité nouvelle dans ses muscles, une inertie légère dans ses gestes.
Sexy arriva déjà lancé, l'énergie encore accrochée à ses gestes, trop rapide pour l'espace, trop pleine pour être contenue. Iel parlait avant même d'être vraiment arrêté, les mains décrivant encore des fragments de son épopée.
- J'ai failli exploser quelqu'un dans le transvecteur... j'te jure, encore deux minutes et j'passais en mode sélection naturelle.
Puis, sans transition, son regard glissa vers Eno, et tout changea dans sa posture. Plus ciblé. Plus joueur.
- Mais bon... la nuit a compensé. Un sourire s'étira, lent, presque calculé. J'ai trouvé quelqu'un... enfin, plusieurs, mais y'en avait un... intéressant.
Eno le détailla une seconde. Cette façon d'entrer dans une pièce comme si elle lui appartenait déjà. Cette énergie qui débordait sans chercher à se contenir. Quelque chose dans sa posture lui rappelait vaguement Sept - pas le fond, pas la forme, juste cette capacité à occuper l'espace sans s'en excuser.
Il sourit.
- ''Donc on fait amis-amis ?''
- ''Tu vas passer les dix prochains cycles avec iel, donc oui, il serait cohérent de ne pas maintenir une distance. Et puis... tu n'as jamais su te limiter à de simples interactions fonctionnelles. Ton système montre déjà des marqueurs de curiosité vis-à-vis de ce que Sexy a fait cette nuit.'' Affirma Filie.
- Ah oui ? Une conquête qui t'a fait vibrer alors. Répondit Eno.
Iel s'approcha légèrement, juste assez pour réduire l'espace sans le fermer complètement.
- Un peu paumé, au début... mais réceptif. Ses yeux accrochèrent ceux d'Eno, volontairement. Il m'a fait penser à toi.
Eno souffla par le nez, un rire léger qui passa sans résistance. Il pencha légèrement la tête, amusé.
- Donc je suis ton projet du moment ?
Sexy plissa les yeux, observant, détaillant presque.
- Mmh... qui sait. Une micro-pause. T'es mignon dans ton genre... Les yeux bridés, le genre de génétique qu'on voit pas beaucoup, j'pensais que j'étais l'un des rare type asa, mais te voilà. Sinon, non. T'as l'air trop sage pour ce que j'te demanderais, mon grand.
Les mots tombèrent sans détour, mais sans dureté. Eno haussa légèrement les épaules, un sourire toujours là, tranquille.
- Je vois.
- Trop raisonnable. Continua Sexy en faisant un geste vague. Trop prudent. J'suis sûr que même quand tu t'lâches, tu restes... modéré.
Iel s'approcha encore d'un demi-pas, le regard plus incisif, provocateur.
- Moi j'aime quand ça déborde. Quand ça prend le dessus. Les gens qui savent exactement ce qu'ils veulent... et qui hésitent pas à te l'imposer. Toi, t'es trop timide dans ton genre.
Eno laissa échapper un rire, plus franc cette fois, ses doigts venant glisser derrière sa nuque.
- Qui sait... je suis peut-être plus dominant que tu le crois. Ou alors j'appelle ça avoir un minimum de contrôle.
Sexy sourit, surpris.
- Ou avoir juste peur, mon grand. Moi j'ai besoin que ça claque. Toi, ça se voit, t'es du genre à faire des câlins et rassurer ton partenaire. Mais ça se travaille. Iel inclina légèrement la tête, un sourire carnassier en coin. Mmh... Pour toi je pourrais faire une exception, finalement. T'éduquer comme j'aime. Son regard s'illumina. J'pourrais te donner un exemple de mes « talents », par exemple mon implant ; il ne sert pas qu'à manger, t'sais. J'peux faire des exploits que t'imagines même pas dans tes fantasmes les plus sales... Rien qu'pour toi, s'tu veux.
Eno éclata de rire, sans retenue cette fois, le son lui échappant franchement. Son torse se souleva, relâchant tout ce qui restait.
- T'es du genre direct. Mais non merci... c'est gentil. T'es pas dans mes critères.
Sexy haussa un sourcil, intrigué.
- Ah ouais ? J'suis le genre de tous et toutes, sans distinction. Personne s'est jamais plaint, t'sais. Le mec d'hier, il faisait aussi du parkour, comme toi. Et j'pense qu'il m'oubliera jamais.
- J'en doute pas. Répondit Eno, toujours léger. Mais je cherche pas d'histoire qui mène nulle part. Et je préfère les femmes. Eno se reprit. Sans ambiguïté de genre ! Je veux dire... enfin-
Sexy ricana, amusé, sans la moindre vexation.
- Ça explique beaucoup de choses.
Iel recula enfin, relâchant la pression comme si tout ça n'avait été qu'un jeu.
- Dommage... t'aurais été une expérience intéressante.
Eno souffla, encore traversé par la gêne, ses épaules redescendant complètement.
- Je prends ça comme un compliment. Ajouta-t-il.
Leurs regards se croisèrent encore une seconde, mais cette fois sans tension. Juste un échange vivant, léger, installé.
- ''Analyse : élévation de la dopamine de 14%, corrélée à une stimulation sociale positive. Ocytocine +9%, indicateur d'ouverture relationnelle. Diminution du cortisol de 6%, signalant un relâchement progressif en présence de Sexy.''
- ''Filie...''
- ''Tu souris sans en avoir pleinement conscience.''
- ''Et ?''
- ''Tu apprécies l'échange. Amusement dominant, curiosité active, gêne résiduelle légère mais non aversive. Tu le considères comme une présence stimulante, légèrement envahissante... et étrangement agréable. Tu tentes de maintenir une posture détachée, mais tes marqueurs biologiques indiquent l'inverse. Tu l'aimes bien, pas comme Sept, mais tu veux qu'il devienne ton ami. Tu es de bonne humeur.''
- ''Ce n'est pas qu'iel... mais oui, je suis de bonne humeur.''
Puis le mouvement reprit. Les gestes. Les déplacements. Les mots continuèrent de circuler entre eux, naturellement, portés par cette dynamique qui venait de s'ancrer sans effort.
Pourtant, derrière, quelque chose restait accroché. Une tension fine, constante, comme une ligne tirée à l'intérieur. Le souvenir du fichier. La fissure. Ce mot qu'il n'avait pas encore totalement saisi mais qui continuait de vibrer en arrière-plan.
Une accroche. Un défi.
Son souffle s'ouvrait légèrement à chaque fois que la pensée revenait, ses épaules se redressant presque imperceptiblement, comme si son corps se préparait déjà. Il ne subissait pas. Il s'engageait. Un objectif venait de naître, et avec lui cette sensation familière, vive, presque ludique : le besoin de comprendre, de percer, de dépasser.
Son sourire resta, plus ancré cette fois, accompagné de regards plus vifs, de réactions plus rapides dans les échanges avec Sexy.
Puis la matinée se termina.
La salle du personnel vibrait d'une chaleur épaisse, les voix s'entrechoquant dans l'air chargé d'odeurs alimentaires synthétiques. Eno s'installa sans hésiter au milieu du groupe, glissant sa chaise dans un frottement léger.
- Votre mâtinée c'est bien passé ? Demanda-t-il en posant ses coudes sur la table.
Dom leva les yeux, déjà en train de mâcher.
- À peine.
Ori, assise à côté de lui, resta droite, calme, ses mains parfaitement posées de chaque côté de son plateau.
Eno tourna vers elle un sourire lumineux. Et la détailla.
- ''Elle est grande.''
Bien plus qu'il ne l'avait estimé lors de leur premier échange la veille. Filie le confirma une nouvelle fois, presque immédiatement.
- ''2 mètres 10. Plus que toi.''
Pourtant, à côté de Dom, dont la masse s'imposait avec une densité écrasante, elle paraissait presque petite, presque contenue par contraste. Ses implants demeuraient visibles, concentrés uniquement le long de ses bras, blancs, sans peau synthétique.
Mais en la détaillant davantage, Eno percevait autre chose : sous cette impression relative, son corps était puissamment construit, bien plus dense que le sien, les épaules larges, les muscles épais sous la peau claire. C'était uniquement la proximité de Dom qui la rendait quasiment menue.
Placée à côté d'Eno, l'équilibre s'inversait immédiatement, et c'était lui qui paraissait plus fin.
- Ori, c'est ça ? Ça a été pour toi ? Surtout après ce qui t'es arrivé hier. T'as l'air... d'aller mieux. Continua Eno.
- C'est l'expérience. Répondit-elle, posée. On s'habitue. Mais oui, pas d'accro ce matin.
- Cinquante cycles d'expérience. Précisa Dom avec une fierté tranquille.
Eno s'arrêta une fraction de seconde, les yeux arrondis.
- Attends... cinquante ?
Ori répondit par un sourire discret, son regard entièrement tourné vers Dom. Ses yeux accrochaient immédiatement l'attention : un blanc total, sans iris ni pupille, une surface lisse et continue qui absorbait la lumière au lieu de la renvoyer. Ses cheveux, en queue longue, rasé sur les côtés et du même blanc immaculé, captaient l'éclat ambiant en reflets métalliques subtils, synthétiques, glissant avec souplesse à chacun de ses mouvements.
- Et bah bordel, c'est mon âge à sept cycles près. Tu es vraiment ici depuis aussi longtemps ?
- Et c'est pas tout... regarde ce gros tas de muscle, il a réussi à la séduire. Ils sont ensemble depuis les débuts d'Ori ici ! Lança Sexy avec un sourire joueur.
Dom éclata de rire, large, sonore, sa masse tremblant légèrement avec le mouvement. Ori inclina à peine la tête, un sourire discret au coin des lèvres.
- Oui. Quarante-cinq, exactement.
Eno les détailla sans retenue, son regard glissant avec une curiosité tranquille, presque assumée.
- Impressionnant...
Ori effleura le bras de Dom, un geste simple, naturel, avant de reprendre son repas. Dom tourna immédiatement la tête vers elle, comme attiré par le moindre contact. Son front se plissa d'une tendresse évidente, puis il se pencha pour déposer un baiser lent contre sa tempe, presque solennel dans sa douceur.
Eno les observa, un sourire large étirant ses lèvres.
- C'est beau, ce genre d'amour.
Dom resta encore une seconde près d'elle avant de répondre, sa voix devenue plus grave.
- Quand on trouve la bonne personne... le temps arrête d'être une limite. Il devient juste le décor dans lequel on continue d'aimer plus que tout.
- Ah ouais ! Notre Dom est un romantique à en faire vomir. Lança Sexy en riant.
Eno sourit doucement en les observant, puis Dom se tourna vers lui.
- Et toi ? Tu as quelqu'un dans ta vie ? Tu vis avec quelqu'un ?
Eno laissa échapper un petit rire, l'image lui traversant l'esprit.
- Je ne vis pas seul, mais c'est juste mon meilleur ami. Sinon non... je n'ai personne. Je n'ai jamais eu personne, à vrai dire.
Sexy bondit aussitôt, attrapant le bras d'Eno.
- T'es puceau !?
- Oh Sexy ! T'es vraiment pénible ! Lança Ori. Ne l'écoute pas, Eno. Que tu le sois ou non, ça n'a aucune importance, et c'est très bien comme ça. Moi, je respecte les gens qui veulent attendre quelqu'un de précieux. Si j'avais su ce qui m'attendait, j'aurais attendu Dom toute ma vie. Et faire comme Sexy n'a rien de glorieux non plus : sa bouche a traîné partout !
Eno éclata de rire. Dom aussi. Sexy relâcha le bras d'Eno dans un geste théâtral.
- Vous avez tous l'air proche. Répondit Eno en souriant.
- Ouais, ouais... Mais tu sais, mon grand, si la solitude devient trop lourde, je maintiens ma proposition. Un spécimen comme toi, c'est rare. Surtout au cycle cinquante-sept. Je pourrais t'éduquer pour ta future perle rare.
Ori se leva brusquement. Elle dominait immédiatement l'espace. Sexy déglutit.
- Tu arrêtes ça tout de suite ! Tout le monde n'a pas envie de coucher avec toi. Laisse le gentil Eno tranquille !
- ''Houla... je voulais pas ça.''
- ''Visiblement ta vie sexuelle rend la discussion mouvementé.''

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