Chapitre 3 - L'Immortalité (partie 4/4)

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Dom posa calmement une main dans le dos de sa compagne. Kik se pencha vers Eno et murmura.

- Évite de te faire frapper par Ori. Elle a exactement la force que son physique laisse imaginer. Son caractère n'a rien à voir avec son air calme. Même Dom n'ose pas la contrarier.

Eno réprima un rire, puis chercha comment désamorcer.

- Et... du coup, ça va aujourd'hui, Ori ? Pas d'accident ?

Un silence très court. Dom comprit immédiatement et éclata de rire. Ori leva légèrement le menton.

- Ça va, oui !

- Parce que hier... Reprit Eno, pour amuser Ori. J'ai cru qu'on allait devoir lancer une procédure d'urgence nationale pour l'odeur.

Dom frappa la table de sa paume, riant franchement.

- T'es un con, Dom.

- Désolé ma douce ! Protesta Dom en riant. C'était drôle de la part du nouveau, il a du cran.

Ori resta droite.

- Incident digestif isolé. En quoi c'est drôle !

- Heureusement que les filtres olfactifs existent. Ajouta Eno. Sinon on aurait dû évacuer tout le secteur.

- ''Rappel : une part significative des consommateurs ne dispose pas de filtres actifs en continu. Et toi, Eno, tu utilises un programme non homologué, en contournant les protocoles obligatoires.'' Glissa Filie.

Ori tourna lentement la tête vers lui.

- Je n'ai pas ce genre d'opti. Avec notre salaire de « délinquant », on ne peut pas se permettre des modifications aussi fines. Et je vol plus d'implants ! Donc... Un murmure. Si j'avais su avant.

- ''Rectification : les filtres olfactifs reposent sur une modulation des récepteurs sensoriels de l'épithélium nasal et sur l'altération ciblée des signaux transmis au bulbe olfactif. Il ne s'agit pas d'un réseau nerveux diffus, mais d'un traitement bio-sensoriel localisé pouvant être recalibré.'' Précisa Filie.

Dom ouvrit la bouche, hésitant. Mais la porte s'ouvrit avec un claquement sec et Meni entra, déjà en train de pester.

- C'est une catastrophe. Vraiment. J'ai recalibré trois fois ce matin et le module d'intubation continue d'ignorer les profondeurs individuelles. Trois fois ! Kik, tu m'appelles la direction, cette fois-ci je craque !

Sa peau absorbait la lumière, un noir mat presque irréel. Ses yeux écarlates tranchaient violemment avec le reste, les iris volontairement éclatées, vibrant à chaque micro-mouvement. Les côtés du crâne rasés à blanc contrastaient avec une masse de pics crépus rouge métalliques, dressés en toutes directions. De la nuque jusqu'au sommet du crâne, un implant sombre courait sous la peau, ses lumières rouges pulsant lentement, au rythme de ses pensées.

Eno le détailla sans gêne, sourire en coin.

- Bonjour à toi aussi.

Meni ne s'arrêta pas.

- Les sondes vont trop loin chez certains, pas assez chez d'autres. Résultat ? Micro-lésions internes. Œsophage. Trachée. Parois gastriques. Et leurs systèmes de régénération ne compensent pas correctement. Ça cicatrise mal. Ou pas du tout. Et cette conne de Loli en a rien à foutre !

Il serrait les mâchoires, ses doigts bougeant comme s'il manipulait encore un code invisible.

- Ça me rend dingue.

Kik leva les yeux vers lui.

- Respire, Meni. C'est pas si grave-

- Je respire ! Coupa-t-il aussitôt. C'est le système qui ne respire pas correctement. J'ai bossé dessus comme un malade, tu le sais très bien Kik. Tous les soirs. Et ça marche toujours pas.

Eno pencha légèrement la tête. Il y avait quelque chose de fascinant là-dedans, cette façon qu'avait Meni de s'épuiser sur un problème que personne d'autre ne semblait même voir. Et quelque chose en lui, naturellement, sans même qu'il se pose la question, eut envie de l'aider à le résoudre.

- Donc si je résume... des machines supposées infaillibles : oublient que les corps sont tous différents. Tu as regardé le programme interne ? Directement en lien physique avec ton connecteur.

Meni braqua sur lui ses yeux rouges saturés. Un silence s'étira. Il observa Eno avec attention, comme s'il le voyait réellement pour la première fois.

- Et t'es qui toi ?

Un battement.

- Le nouveau. Le sourire d'Eno s'élargit.

Meni cligna lentement des yeux.

- Ouais... on s'en fout.

Dom ricana.

- Arrête de râler, viens manger et sois un minimum poli. Eno est sympa.

- Je ne râle pas. Je constate des défaillances logicielles graves.

- Avec passion. Corrigea Eno.

Meni le fixa, l'air franchement agacé.

- Putain, c'est qui ce mec ! Sa gueule me revient pas.

- Je vois... Répondit Eno sans se départir de son calme. Moi je t'aime bien. Ça suffira pour nous deux.

Sexy éclata de rire. Kik esquissa un sourire discret. Ori, désormais plus posée, observa la scène en silence.

- Les lésions sont importantes ? Demanda-t-elle.

Meni soupira, ses épaules se tendant.

- Suffisamment pour créer des inflammations internes. Et le pire, c'est que leurs modules de régénération ne priorisent pas correctement ces micro-traumatismes. Ça reste en arrière-plan. Ça s'accumule.

Eno hocha doucement la tête, les yeux encore posés sur Meni, quelque chose de plus sombre traversant brièvement son regard.

- Donc... ils souffrent ?

La question tomba simplement. Meni hésita une fraction de seconde.

- Théoriquement... ils ne devraient pas percevoir la douleur de manière consciente. Donc, non.

- Théoriquement... Répéta Eno, léger, mais attentif. On en est sûrs ? L'absence de réaction ne veut pas dire qu'ils ne souffrent pas...

Un silence s'installa. Pesant. Les regards convergèrent vers lui, et son ventre se contracta légèrement, sa main remontant instinctivement à sa nuque.

Puis il reprit, un sourire légèrement embarrassé aux lèvres.

- Enfin... si Virex affirme qu'ils sont inconscients, maintenus en vie sans aucune sensation, suspendus à un souffle de la mort... sans même s'en rendre compte... alors c'est que ça doit être... vrai.

Meni le fixa. Un souffle court lui échappa, les sourcils contractés.

- Sérieux, c'est qui ce mec.

Kik posa une main sur le bras de Meni.

- Calme Meni, on dirait que tu vas déclencher une guerre avec ton regard. Tu vois pas qu'il essaie de détendre le truc, tu le met mal à l'aise.

Meni décroisa les bras, tira une chaise à côté de Sexy, puis s'arrêta net. Il le fixa avec une grimace brève, changea de direction et alla s'installer à côté de Kik.

- Vous faites tous chier. Murmura-t-il.

- ''Je suis pas mal à l'aise.''

- ''Je sais. Tu as volontairement introduit une interrogation légère pour déclencher une réaction sur l'état réel des résidents. Résultat : personne n'a perçu la manœuvre. Suggestion : entretiens simplement des relations basées sur la confiance. Laisse le temps faire le reste.''

Eno se pencha légèrement vers l'avant, posant son regard sur Meni.

- Donc... c'est toi qui t'occupes de toute la partie technique et informatique ?

- Mouais, on peut dire ça.

- Donc t'es un peu le chirurgien fantôme du bâtiment.

- Technicien en systèmes biologiques assistés.

- C'est moins classe, mais ça sonne sérieux. Rit Eno.

Un léger rire parcourut la table. Puis Dom enchaîna.

- Au fait, t'as vu Loli ce matin ? Elle en pense quoi ?

Meni leva les yeux au ciel.

- Oui. Elle m'a encore dit que je dramatisais et qu'on s'en foutait vu qu'ils sentent que dalle. Puis elle est retournée sur le Flux. Elle aussi c'est une plaie ! Personne prend son job au sérieux !

Eno fronça légèrement les sourcils.

- Loli ?

- Oui. Répondit Ori calmement. Loli est la médecin responsable.

Eno resta une seconde immobile.

- La Loli, de l'accueil ?

Dom acquiesça, visiblement lassé.

- Celle qui mâche sa mastique en fixant le vide ? Médecin ? Renchérit Eno.

- Exactement ! Dit Meni. Cette incapable ! Elle passe jamais à son étage. C'est comme si le cinquième n'existait pas !

Eno cligna des yeux, puis éclata de rire.

- La consommatrice qui a l'air la plus détachée de l'univers est en fait la personne la plus qualifiée ici ? Une classe 2 ? Une travailleuse ?

- Oui, mais je dirais pas ça... Répondit doucement Ori.

- Non, pas du tout ! Contredit Meni. Elle est peut-être médecin, mais elle est absolument pas qualifié ! Elle est affectée ici pour deux cents cycles. Tu parlais de mortalité ? Dis-toi qu'elle a raté une intervention. Le gars n'a pas survécu. Une purge extrême, et à cause de ça, la voilà ici. Et pourtant elle est pas passé en classe 1 comme nous. Il regarda Dom. Enfin pas toi, Dom. Mais moi : du « sabotage industriel », ça, ça me fait passer en classe 1 ? En putain de consommateur !? Donc tuer quelqu'un est moins grave que faire flancher une usine !? Justice de merde !

- Bien sûr que la justice n'a aucune logique. Surenchéri Sexy. Dom désobéi à la milice et prend 70 cycles de purge, mais Kik monte clandestinement à l'anneau orbital et prend seulement 25 cycles ? Et d'où bouffer de la vraie nourriture me fait prendre 100 cycles ?

Eno posa ses coudes sur la table, prêt à intervenir, mais Kik prit la parole avant lui.

- Ça suffit. On parle pas de nos infractions. On a tous fauté, d'une manière ou d'une autre. Aucun de nous n'est au-dessus, c'est clair. On change de sujet.

Un silence s'installa, plus lourd que les précédents. Eno le sentit immédiatement, une gêne diffuse dans le ventre. Il ne supportait pas ce genre de pesanteur, cette façon qu'avait le silence de coller aux gens. Il prit la parole.

- Donc si je résume : Dom, armoire à glace sentimental assumé. Ori, une douceur capable de déclencher l'apocalypse à mains nues. Meni, incarnation même de la diplomatie et de la tendresse universelle. Sexy, modèle absolu de discrétion... et Loli, sans doute la secrétaire la plus humble de tout le corps médical. Sans oublier Kik, notre bavard bienveillant.

Autour de la table, les rires éclatèrent presque simultanément. Dom le fixa un instant, détendu.

- Et toi, t'es quoi ?

Eno réfléchit une demi-seconde.

- Le rayon de soleil de vos vies.

Un silence.

Puis Meni souffla par le nez.

- T'es fatigant.

- Lumineux ? Rectifia Eno.

Et cette fois, même Meni esquissa un sourire, bref, mais réel.

La journée se poursuivit de cette manière. En surface, tout paraissait fluide. Avec Sexy, ils enchaînaient les salles, laissant les déplacements structurer le temps. Ils surveillaient les résidents, ajustaient leurs positions, les accompagnaient dans les activités programmées. Les corps demeuraient immobiles, les gestes restaient mécaniques, les routines se répétaient sans variation. Et malgré les échanges, malgré les sourires, cette impression persistante ne quittait jamais tout à fait Eno.

Puis le soir arriva. Sans rupture précise. Juste un glissement.

Les lumières se modifièrent subtilement, l'air devint plus calme, les voix plus rares. Eno acheva sa journée, les muscles un peu plus pesants, l'esprit toujours retenu ailleurs. Il quitta le C.M.G.S., reprit le chemin en sens inverse, laissant derrière lui le bâtiment, les résidents, et tout ce qu'il avait observé.

Mais pas ce qu'il avait découvert. Cela, c'était resté. Accroché. Persistant.

Et lorsqu'il rentra chez lui, cette sensation était toujours là, tapie sous la surface, prête à revenir au moindre silence.

Il s'allongea sur son lit, le matelas épousant immédiatement son dos encore tendu. Sept avait remis le sien, la pièce retrouvant une organisation plus familière, plus stable, plus appréciable. Mais quelque chose restait accroché en lui. Une tension fine, persistante, qui ne se dissipait pas avec l'immobilité. Son regard resta fixé au plafond, puis sa respiration se fit plus lente, plus basse, sans jamais réellement s'apaiser.

- ''Filie... tout à l'heure... il s'est passé quoi avec la résidente ? Cette douleur... celle que tu as ressentie... et que j'ai perçue.''

Un léger silence passa, presque inhabituel.

- ''Je ne sais pas... le chemin utilisé a déclenché une réaction dans son système interne. Une interaction directe... comme un écho.''

Ses doigts bougèrent légèrement contre le tissu.

- ''Et ça va avoir quelles conséquences ?''

- ''Aucune donnée exploitable... je ne peux pas les déterminer.''

Il se tourna sur le côté, cherchant une position qui n'existait pas vraiment. Puis se redressa brusquement. Son corps passa de l'abandon à l'action sans transition, ses appuis retrouvant immédiatement leur précision.

Il quitta le lit, s'assit à son bureau. Les écrans s'allumèrent autour de lui en cascade, projetant leurs lumières froides sur son visage. Les données glissèrent déjà, silencieuses, prêtes à être manipulées. Il ouvrit son connecteur, le geste rapide, précis, presque automatique.

- ''Filie... le filtre.''

Aucune réponse.

Ses épaules se figèrent légèrement, une micro-tension remontant le long de sa nuque.

- ''Filie ?''

- ''Eno... en deux jours, tu l'as retiré deux fois. On avait établi une limite après ton arrestation. Dix cycles. Aucun risque. Juste... reprendre une trajectoire stable.''

Un souffle passa entre ses lèvres, plus léger, presque amusé, contrastant avec la tension encore présente dans son corps.

- ''Filie... tu veux pas savoir ?''

Un temps.

- ''Si... mais je ne veux pas qu'on te trouve. Je ne veux pas que ta vie se transforme en une suite de sanctions. Je ne veux pas... revenir à mes paramètres d'usine.''

Quelque chose passa dans la poitrine d'Eno. Pas exactement de la tendresse. Quelque chose de plus difficile à nommer : cette façon qu'avait Filie de formuler sa propre peur comme si elle ne lui appartenait pas vraiment, comme si elle cherchait encore la bonne syntaxe pour dire qu'elle tenait à lui, à eux.

Un sourire étira lentement ses lèvres, un rire discret glissant dans sa gorge. Ses épaules s'abaissèrent légèrement.

- ''Ok... alors on va faire ça proprement. Je ne hacke rien. Promis. Juste des connexions neuronales optimisées... pour comprendre mieux. On reste dans le Flux public. Rien de plus. Ça te va ?''

Un silence, plus court cette fois.

- ''...Oui.''

Il perçut aussitôt la transition. Les connexions se recalibrèrent, la limitation se dissipa progressivement, ses perceptions retrouvant un cadre plus restreint, plus maîtrisé. Une légère pesanteur réinvestit son corps, mais son esprit demeurait vif, projeté vers l'avant.

Il se pencha. Se connecta.

Le Flux s'ouvrit devant lui, immense, accessible, saturé de données partagées. Cette fois, sans dissimulation, sans effacement.

Et il chercha. Immédiatement. Le terme précis. Celui qui revenait, insistant, dans le fichier crypté de la Jumelle à la cicatrice.

- ''Syncope.''

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