Chapitre 4 - La Syncope (partie 3/5)
Sept entra.
Le corps penché, instable. Couvert de sang. Une traînée sombre glissant le long de son flanc, gouttant sur le sol. Sa jambe accrochait légèrement, chaque appui irrégulier. Et surtout, son bras.
Tordu. Brisé dans un angle anormal.
Quelque chose se contracta dans la poitrine d'Eno, net, immédiat. Pas une pensée. Un réflexe. Il se leva d'un bloc, traversa la pièce en trois foulées et le rattrapa juste avant qu'il ne bascule.
— Bordel, Sept !!
Son épaule vint soutenir son poids. Le contact fut immédiat, chaud, humide. Le sang collait à sa peau.
— Ça va... ça va... Sept rigolait. Un souffle court, haché, mais réel.
La porte se referma derrière eux dans un glissement sec.
Eno l'accompagna jusqu'au lit, ses muscles tendus sous l'effort, puis le laissa s'allonger. Son regard glissa aussitôt vers le bras.
Les circuits étaient exposés.
Des fibres synthétiques sectionnées, pulsant encore faiblement. L'os en nan-carbone apparaissait sous la déchirure, structure noire et dense. Brisé. Autour, la chair, encore partiellement organique, était ouverte, arrachée, les tissus pendants, irréguliers.
Une tension remonta brutalement dans sa nuque.
— T'as foutu quoi, bordel ?
Sept s'allongea complètement, un souffle plus long quittant sa poitrine, toujours accompagné de ce rire presque absurde.
— T'as raté une course de malade... Il inspira, coupé, puis reprit. Mais cet abruti de Som a joué sale. Sans tes logs de sécurité à côté de moi, il m'a piraté, cet enflure... j'ai rien vu venir. Mes jambes ont lâché juste avant l'arrivée...
Il tourna légèrement la tête, grimace à peine perceptible.
— J'ai dégringolé d'un niveau entier. Un souffle. Tomber de cinquante kilomètres... ça pique. Un rire nerveux passa entre ses dents. Heureusement, avec la distance, il s'est déco de moi... et Lau a repris le contrôle. Un peu tard. J'ai morflé... mais, ça va.
Eno grimaça, la mâchoire brutalement contractée, une tension sèche remontant le long de sa nuque jusque dans ses tempes.
— ''Analyse : élévation marquée du rythme cardiaque, +28%. Libération d'adrénaline et de noradrénaline. Activation du système limbique. Pic de cortisol. Tension musculaire accrue au niveau des trapèzes et de la mâchoire. État : colère active, instable.''
Ses doigts remontèrent aussitôt vers sa nuque, pressant la peau, cherchant à contenir la montée. Son souffle accrocha légèrement avant de redescendre.
— Ça ne va pas bien, Sept... on va à l'hôpital. Faut qu'ils te remettent ça.
Sept se redressa d'un coup, une grimace violente lui traversant le visage.
— Tu rigoles ?! Si j'y vais, ils vont scanner ma mémoire... ils verront tout. Je vais finir en purge !
Un sourire passa sur le visage d'Eno. Léger. Presque déplacé.
— Quel dommage alors.
— Mais arrête ! Tu vois pas que je morfle et toi tu te fous de moi ?
Eno s'assit à côté de lui, son regard accroché au bras détruit. Les circuits exposés pulsaient encore faiblement, l'os carbone visible sous la déchirure.
— T'as pas les systèmes pour ressouder ça toi-même. Tant que l'os n'est pas réaligné proprement, la régénération ne s'activera pas. Donc : hôpital. Que ça me fasse plaisir ou non que tu prennes une purge... t'as pas le choix.
Sept souffla, sa mâchoire se contracta violemment. Il mordit sa lèvre, ses yeux se remplirent immédiatement, la tension débordant sans qu'il puisse la retenir.
— ''Il va pleurer... Non, je déteste voir Sept pleurer !''
— ''Analyse : instabilité émotionnelle aiguë. Micro-tremblements musculaires. Activation des canaux lacrymaux. État : détresse intense, perte de contrôle imminente. Oui, Sept va pleurer.''
Quelque chose se serra dans la poitrine d'Eno, net, presque douloureux. Sa respiration se coupa une fraction de seconde. Il posa une main dans le dos de son ami, le contact ferme, réel.
— Si... si je me fais prendre... avec l'avis de recherche d'avant... ça sera pas une purge comme toi... Eno... ils... ils pourraient m'envoyé carrément ailleurs... loin... longtemps... plus que cinq cycles où on avait prévu de se revoir tout le temps... Eno... j'ai... j'ai...
— Ok... je... S'arrêta Eno.
Son regard se perdit une seconde. La solution était là, évidente, immédiate. Seulement, elle allait leurs coûter.
La dernière fois qu'ils c'étaient fait prendre, ils avaient sept ans.
Néogène-3. Une planète de glace et de roche, où personne ne sortait jamais. Ils vivaient sous dôme, dans des salles compartimentées, chaque heure de la journée calibrée, validée, autorisée par les instructeurs. Les I.A.P étaient désactivées la nuit. Pour éviter les distractions, disaient-ils.
Sept avait voulu voir les étoiles.
Pas depuis un écran. Depuis le spatioport, à travers le vrai verre, avec le vrai vide de l'autre côté. Il en parlait depuis des semaines. Cette nuit-là, il s'était levé sans faire de bruit, avait traversé les couloirs dans le noir, avait trouvé un accès.
Eno ne s'en était rendu compte que tard dans la nuit. Sur Néogène-3, le froid traversait tout, même les dômes, même les murs, même les couvertures réglementaires trop fines. Ils dormaient ensemble depuis toujours, serrés l'un contre l'autre par nécessité d'abord, par habitude ensuite.
Cette nuit-là, quelque chose l'avait tiré du sommeil sans qu'il sache quoi. Juste une absence. Un manque de chaleur contre son dos. Il avait tendu la main. Rien. C'était levé, avait tâté le lit de Sept. Vide.
Il l'avait cherché. L'avait trouvé dans un couloir technique, la jambe ouverte, l'os synthétique visible sous la déchirure. Il avait chuté en descendant d'une structure. Lau était désactivée. Elle ne pouvait rien faire.
Si Sept se faisait prendre comme ça, blessé, hors de sa chambre en pleine nuit, il partait en purge. Loin. Sur une autre planète. Loin d'Eno.
Eno avait sept ans. Il avait volé un port de liaison dans la réserve de matériel, l'avait connecté, et pour la première fois de sa vie il avait forcé l'entrée dans un système. Lau. L'I.A.P de Sept. Il avait tâtonné dans le code, cherché à l'aveugle, trouvé quelque chose qui ressemblait à une porte et l'avait poussée. Lau s'était réactivée. Elle avait soigné Sept en silence, sans déclencher d'alerte.
Ce moment-là avait tout changé.
Pas parce qu'il avait réussi. Parce qu'il avait compris que les systèmes n'étaient pas des murs. Ils étaient des langues. Et il les parlait.
Ils étaient rentrés dans la chambre ensemble, silencieux, persuadés que personne n'avait rien vu. Ils s'étaient fait prendre quand même. Pas pour le port de liaison, pas pour Lau ; ça, personne ne l'avait détecté. Juste pour avoir quitté leurs lits. La punition avait duré un cycle entier. Séparés. Sans contact, sans message, sans rien.
Un cycle sans Sept.
Eno n'avait jamais voulu revivre ça. Sept non plus. Ils n'en avaient jamais eu besoin de se le dire. Et maintenant, cinquante cycles plus tard, ils étaient là.
Il souffla, passa une main dans sa nuque.
— L'hôpital, c'est pas envisageable.
Son regard se perdit une seconde, ses pensées accélérant. Trop vite. La solution s'imposa. Dangereuse. Inévitable.
Et il la détesta aussitôt.
— Fait chier... je crois savoir quoi faire.
Sept se tourna vers lui, les yeux brillants, accrochés à lui avec une intensité presque fragile.
Eno passa une main dans sa nuque, soufflant.
— Il fait chier Som... la prochaine fois c'est son I.A.P que je fais déconner.
— Eno... on fait quoi ?
Un souffle.
— Au C.M.G.S... il y a un hôpital.
— ''Hors de question, Eno ! Gine ne nous laissera pas entrer.''
— ''On va la pirater. Elle sera aveugle.''
— ''Non !''
— ''Filie, on peut le faire. Sa structure est un empilement instable, ça passera. On est doué.''
— ''Eno, non !''
Sept le regarda. Son corps se figea légèrement en le voyant se contracter, le regard d'Eno se décalant à peine, accroché à un point qui n'existait pas dans la pièce. Ses yeux se plissèrent, ses sourcils se resserrèrent, et sans un mot, Sept comprit.
— Filie... je t'en prie... je veux pas finir en purge. S'il te plaît...
Eno tourna légèrement la tête vers lui. Un sourire discret, mais chargé. Pas moqueur. Aimant.
— ''Allez, Filie... regarde-le. Tu voudrais pas perdre Lau non plus, pas vrai ? Si on va à l'hôpital et qu'ils fouillent sa mémoire... ils verront son programme. Ils la réinitialiseront. Tu perdrais ton amie. Et moi le mien... Sept à raison, ils vont l'emmener loin, trop longtemps...''
Le silence tomba. Lourd. Une tension passa.
— ''...ok.'' Répondit Filie.
Sept se changea rapidement. Eno dissimula son bras du mieux possible, ajustant les couches de tissu pour masquer l'état réel de la structure en dessous. Son cœur frappait fort, vite, une cadence sourde et régulière qui remontait jusque dans ses tempes.
Ses mains tremblaient, quelque chose d'instable circulait en dessous, une tension fine qui cherchait une sortie. Ses doigts allaient trop vite, trop serrés, trop brusques. Il pressa excessivement fort en ajustant une couche, le tissu comprima la plaie encore à vif.
Sept grimaça, un son court lui échappant entre les dents.
— Aïe... doucement.
— Pardon. Marmonna Eno, ses doigts reprenant, encore moins assurés.
— Eno.
— Quoi ?
— Regarde-moi.
Il leva les yeux. Sept le fixait, calme, malgré la sueur qui brillait encore sur son front.
— Respire. Je te connais, si tu stresses, tu feras des erreurs. Et là on peut pas se permettre de faux pas.
Eno souffla. Court. Irrégulier.
— Je stresse pas.
— Tu viens de m'écraser le bras cassé.
Un silence.
— Ok. Je stresse un peu.
Sept esquissa quelque chose qui ressemblait à un sourire malgré tout.
— Je sais. Moi aussi. Alors on respire, et on y va.
Il activa un programme. Une ligne discrète, injectée simultanément dans leurs Interfaces respectifs. Une signature altérée, déformée, rendant leur présence indétectable au Flux urbain. Ils devenaient des vides. Invisibles. Et pourtant, les accès réagiraient à leur passage, s'ouvriraient sans alerter.
Il utilisait ce procédé à chaque course. Toujours.
Et ils sortirent.
Eno passa le bras valide de Sept autour de ses épaules, le soutenant sans effort apparent, mais son corps absorbait chaque variation de poids, chaque déséquilibre. Le trajet fut long. Pour Sept surtout.
Chaque pas arrachait une réaction, une tension, une crispation qui remontait dans tout son corps. Sa respiration était irrégulière, parfois trop courte, parfois bloquée. Eno le sentait dans la pression contre lui, dans la chaleur anormale de sa peau.
Filie, elle, restait présente, mais distante. Ses réponses étaient plus sèches, plus courtes. Une rigidité inhabituelle.
Eno le comprit immédiatement.
— ''Tu boudes.''
Pas de réponse.
Ils finirent par atteindre le bâtiment. La masse du C.M.G.S se dressait devant eux, froide, lisse, presque irréelle dans sa saleté.
— ''Il y a des gens ?'' Demanda Eno, le regard déjà en mouvement.
— ''Non.'' Répondit Filie.
— ''Allez, Filie... c'est bon.''
— ''Non.''
Un souffle passa entre les dents d'Eno. Il n'insista pas. Mais son cœur battait encore plus vite. Ils s'arrêtèrent devant l'entrée.
— Reste ici. Je reviens dans deux minutes.
— Ok... Répondit Sept en se laissant tomber sur les marches, son corps se repliant légèrement sur lui-même.
— ''Filie, le filtre.''
— ''Mmh... Fait.''
Eno entra.
Ses pieds l'emportèrent directement vers le sas, déjà en mouvement, la tête ailleurs.
— ''Le scan, Eno. Tu l'as oublié.''
Il s'arrêta net. Fit demi-tour. Revint se placer dans le faisceau bleu, les épaules trop hautes. L'onde lumineuse remonta lentement de ses pieds jusqu'à son crâne.
Il repartit aussitôt vers la porte.
— ''La croix rouge. Tu n'es pas dessus.''
Il s'immobilisa. Baissa les yeux. La croix rouge était là, à un mètre derrière lui. Il recula, s'y plaça, les dents serrées.
Le système enclencha l'agent de décontamination microbiologique. La brume se déploya autour de lui, fine, froide, chargée de particules actives. Une pression légère sur la peau, presque imperceptible.
Il commença à avancer.
— ''Attends la fin du protocole.''
Il s'arrêta. Sa jambe droite se mit à battre le sol, un mouvement qu'il ne contrôlait pas.
— ''Arrête de bouger.''
— ''Je bouge pas.''
— ''Ta jambe.''
Il la plaqua. Ses doigts se crispèrent contre ses cuisses à la place.
— ''Filie... elle s'ouvre pas.''
— ''Attend la fin.''
Un souffle lui échappa, agacé, tendu.
— ''Pardon.''
Quelques secondes. Interminables. Son cœur frappait trop fort, ses épaules refusaient de redescendre, et quelque chose dans sa poitrine serrait progressivement, comme si l'air devenait plus difficile à avaler.
— ''Eno. Calme-toi. Tu vas faire des erreurs.''
— ''Je suis calme.''
— ''Non.''
La brume se dissipa. Il avança vers la porte, tendit la main. Le sas s'ouvrit. Il entra dans la salle secondaire.
Sans ralentir, il saisit le port de liaison de Gine. Le métal froid effleura sa veine artificielle, lisse, parfaitement intégré à sa structure, et il l'enfonça directement dans son connecteur.
Le contact fut immédiat. Une sensation nette derrière les yeux. Une tension fine dans la nuque.
Et Gine s'éveilla, en alerte.
— ''Filie, plus vite.'' Pensa Eno, la boule au ventre.
Ils plongèrent.
Filie verrouilla le système d'activation de Gine, figeant les ouvertures, et Eno s'y enfonça directement. Connecté physiquement à la structure, les chiens postés aux bordures du code étaient bien là, mais ils ne réagirent pas. Eno et Filie avaient déjà franchi l'entrée d'emblée, autorisés par la liaison directe.
Une fraction de seconde.
Le code de Gine se déploya, instable, empilé. Eno ne chercha pas à comprendre. Pas cette fois. Pas le temps. Son attention se resserra brutalement, ses doigts se crispant légèrement dans le réel. Il força le passage. Sans subtilité. Sans précaution. Une ligne directe, un trou visible dans la structure.
Il trouva la ligne recherchée. Y injecta du code, une séquence écrite à la volée, sans prudence. Simple. Directe.
La réaction fut immédiate.
Pas une extinction. Un aveuglement. Gine cessa de les voir. La signature biométrique d'Eno et de Sept disparut de ses capteurs.
Il se retira aussitôt, d'un coup, le stress accroché à la gorge. Il se redressa, le souffle plus lourd, son cœur frappant contre sa poitrine avec une irrégularité trop forte. Une chaleur monta dans son torse.
— ''Et bien... ça fait peur. Je n'avais pas codé aussi vite, avec autant de stress, depuis des dizaines de cycles...''
— ''Mmh...'' Répondit Filie, sans vraiment s'engager.
— ''Oh, Filie... ça va. Arrête de bouder, on y est. On peut se détendre maintenant.''
— ''Mmh.''
Un léger sourire passa malgré tout sur les lèvres d'Eno. Il se détourna. Les portes s'ouvrirent sous l'impulsion de Filie.
Sept entra, soutenu à nouveau.

Annotations