Chapitre 4 - La Syncope (partie 5/5)
Pas un sommeil calme. Pas une descente progressive. Quelque chose d'autre. Les images surgirent sans prévenir, sans logique, sans continuité. Des fragments. Des chocs.
Il était là, au milieu du centre.
L'air lui collait à la gorge, plus dense que d'habitude, chargé d'une odeur organique qui s'imposait sans filtre et descendait difficilement dans sa poitrine.
Les résidents formaient des lignes irrégulières autour de lui, leurs corps maintenus dans une immobilité qui n'avait rien de calme. Certaines têtes penchaient trop, d'autres à peine, comme si quelque chose s'était rompu à l'intérieur sans jamais vraiment céder.
Aucun regard ne se posait sur lui, et pourtant une sensation persistait, étrange, presque physique, comme une présence diffuse qui l'enveloppait sans jamais s'incarner.
Les sons arrivèrent.
D'abord diffus, étouffés, comme freinés par la matière même de l'air. Plus nets ensuite. Des voix. Des échanges. Kik passait quelque part derrière lui, ses gestes rapides, précis, sans hésitation. Dom occupait l'espace sans le chercher, massif, stable, presque immuable. Sexy éclatait de rire, un rire trop vif, trop plein, qui tranchait dans la pièce avec une énergie presque déplacée. D'autres voix s'ajoutaient, fragments de phrases, respirations, bruits de pas qui circulaient entre les corps immobiles.
Le contraste devenait dérangeant. Les vivants bougeaient. Les autres restaient.
Eno avançait. Ou croyait avancer. Le sol glissait légèrement sous ses pieds, une instabilité fine, presque imperceptible, comme si la surface refusait de rester fixe sous son poids. Sa respiration accrochait un peu plus à chaque pas, l'air devenant plus lourd, plus chaud, plus difficile à avaler.
Puis tout bascula. La nuit tomba sans transition.
Les structures de la ville surgirent autour de lui, immenses, verticales, découpant l'espace en lignes dures. Le vide s'ouvrit immédiatement sous lui, sans avertissement. Son corps bascula avec lui.
L'air fouetta son visage, s'engouffra dans sa bouche, arracha une fraction de souffle avant que ses mains ne trouvent une paroi. Le contact fut brutal, froid, rugueux. Ses doigts s'ancrèrent, ses poignets cédèrent un instant, puis ses épaules se verrouillèrent pour retenir son poids.
Il tira.
Ses muscles répondirent immédiatement, tendus, précis, sans hésitation. Ses pieds cherchèrent un appui, glissèrent, retrouvèrent une accroche. Son corps se hissa, s'ajusta, se stabilisa.
Il courut.
Les impacts remontaient dans ses jambes à chaque foulée, frappaient ses articulations, vibraient jusque dans son bassin. Il accéléra sans réfléchir, poussa plus fort, sentit le sol céder sous lui au moment du saut.
Le vide s'ouvrit, large, profond, et son corps s'y projeta sans hésitation. Suspension nette. Pivot en l'air. Ses mains attrapèrent une arête métallique, ses doigts se verrouillèrent, ses épaules encaissèrent la traction avant de relancer immédiatement le mouvement. Il bascula, ramena ses jambes contre la paroi, prit appui, repoussa.
Une descente. Rapide. Contrôlée. Ses paumes glissèrent contre la surface verticale, freinant juste assez pour ne pas rompre l'élan. Il lâcha au dernier moment, roula à l'impact, absorba le choc dans l'épaule et le dos, se redressa dans la même impulsion.
Il enchaîna.
Un saut latéral. Une rotation complète. Ses pieds trouvèrent une rambarde étroite, équilibre instantané, puis impulsion. Il se projeta encore, attrapa une structure plus haute, grimpa en trois appuis secs, précis, sans perte d'énergie. Son souffle restait calé, mais plus tendu, plus rapide.
Une autre plateforme.
Trop loin.
Il sauta quand même.
Son corps s'étira entièrement dans l'air, ses doigts effleurèrent la surface avant de s'accrocher au dernier instant. Une traction violente remonta dans ses bras, jusque dans ses omoplates, mais il ne lâcha pas.
Il se hissa, passa au-dessus, pivota sur lui-même et relança immédiatement sa course.
Les enchaînements devenaient plus techniques, plus instinctifs encore. Sauts en précision millimétrée, escalades rapides, descentes glissées, impulsions sur des points impossibles. Il se propulsait, se retournait, absorbait chaque impact avec une efficacité brute.
Un salto avant, enchaîné sans ralentir, réception basse, fluide, reprise immédiate. Son corps savait. Son sourire le montrait. Chaque trajectoire se dessinait avant même qu'il ne la pense.
Mais quelque chose dérivait.
Les distances changeaient sans prévenir. Les appuis perdaient en fiabilité. Un saut arrivait trop tôt, un autre trop loin. Ses doigts glissaient là où ils auraient dû tenir. Sa respiration montait, plus rapide, plus haute, moins stable. Le rythme lui échappait progressivement, sans rupture nette, juste une dérive continue.
Une impulsion passa dans ses jambes avant même qu'il ne décide. Il connaissait ce saut. Le plus long. Celui qui tirait le corps jusqu'à la limite. Ses muscles se tendirent, ses appuis s'arrachèrent au vide, et il projeta tout son poids vers l'avant. Son torse basculant dans l'espace, aspiré par la trajectoire.
La plateforme était là, plusieurs dizaines de mètres plus bas, parfaitement alignée dans son champ de vision.
Elle bougea. Infime. Suffisant.
Ses doigts se refermèrent dans le vide. Rien à saisir. Son torse heurta le rebord dans un choc sec qui remonta jusque dans sa cage thoracique, coupant son souffle, et déjà son corps basculait. La gravité l'attrapa sans résistance.
Il chutait.
Et tout s'ouvrit autour de lui.
Les structures s'écartèrent, mécaniques, fluides, comme si le monde lui-même refusait de le retenir. Aucun obstacle. Aucun appui. Juste la chute, pure, totale, qui s'imposait dans chaque fibre de son corps. Tirant ses entrailles vers le bas, étirant ses membres dans le vide.
Tout se replia. Brutal. Sans transition.
Son dos percuta le sol. L'impact traversa son corps d'un seul bloc, dense, compact, écrasant l'air hors de ses poumons. Ses yeux s'ouvrirent d'un coup, le souffle encore suspendu, et le monde se fixa autour de lui.
Le C.M.G.S était là.
Le silence avait remplacé les voix. Plus de rire. Plus de mouvement. Seulement les résidents.
Alignés. Immobiles.
L'air s'était alourdi d'un coup, comme épaissi, presque solide dans sa poitrine. Chaque inspiration accrochait, restait suspendue trop haut, refusant de descendre complètement.
La lumière avait changé. Plus faible. Instable.
Des néons vacillaient au plafond. Clignotant par à-coups irréguliers. Projetant des ombres brisées sur les murs, comme si l'espace lui-même hésitait à rester visible.
Eno avança dans le couloir. Ses pas résonnaient trop fort. Seuls.
— Y'a quelqu'un ?
Sa voix se perdit immédiatement, avalée par le vide. Aucun retour. Aucun mouvement. Aucun résident. Juste ce bourdonnement électrique irrégulier au-dessus de lui, ces éclats de lumière qui s'éteignaient puis revenaient, plus faibles à chaque fois.
Il accéléra.
— Kik ? Dom ?!
Rien.
Son cœur tapa plus fort, plus vite, frappant contre ses côtes avec une régularité qui devenait envahissante. Ses épaules se contractèrent sans qu'il le décide. Il tourna dans un autre couloir, plus sombre encore, les lumières y mouraient presque complètement, laissant des zones entières dans une obscurité instable.
Il se mit à courir.
Ses pas glissaient légèrement sur le sol, ses appuis devenaient incertains, mais il continua, cherchant, appelant, sans jamais obtenir de réponse. Le centre semblait vide. Abandonné. Comme si tout avait disparu entre deux instants.
Une porte. Fermée.
Son souffle accrocha. Sa main se posa sur l'écran d'autorisation, légèrement tremblante sans qu'il s'en rende compte.
Il hésita une fraction de seconde. Il ouvrit.
Les Jumelles.
Toujours liées. Leurs mains en contact.
Le reste de l'espace semblait s'effacer autour d'elles, comme si tout reculait sans bouger. Le regard d'Eno restait accroché à elles, incapable de se détacher.
Son corps, lui, ne répondait plus.
Une tension lente remonta le long de sa colonne, serrant chaque vertèbre une à une, verrouillant ses épaules, figeant sa nuque dans une rigidité qu'il ne contrôlait plus. Ses muscles restaient contractés sous sa peau, tendus à l'excès, incapables de relâcher quoi que ce soit.
Son corps refusait d'obéir, mais son regard, lui, continuait d'avancer.
Il n'y avait plus qu'elle. La résidente à la cicatrice.
Le reste avait disparu. Sa jumelle, l'espace, le fond de la pièce... tout semblait s'effacer autour de ce visage, comme aspiré hors de sa perception.
Il fit un pas. Puis un autre. L'air devenait plus lourd à chaque mouvement, plus difficile à avaler, comme s'il s'épaississait dans sa gorge. Sa respiration restait bloquée trop haut, courte, irrégulière, incapable de descendre correctement dans sa poitrine.
Il s'approcha encore, trop proche, bien trop proche.
Les détails apparurent avec une précision dérangeante. La texture de la peau, fine, presque sèche. La cicatrice, nette, tirant légèrement la surface au-dessus de l'œil. Les pores. Les micro-irrégularités. L'absence totale de mouvement.
Rien ne vivait. Ses yeux. Fixes. Vides. Sans profondeur. Vitreux. Eno ne clignait plus. Son regard était aspiré, maintenu, incapable de se détacher.
Une pression sourde montait derrière ses yeux, jusque dans ses tempes. Pulsant au rythme de son cœur, qui frappait maintenant trop fort contre ses côtes. Chaque battement résonnait dans sa poitrine, remontait jusque dans sa gorge, comme si quelque chose cherchait à sortir sans y parvenir.
Un détail accrocha. Infime. Presque rien.
Un tremblement.
À peine visible. Une micro-vibration dans la pupille, instable, incohérente, comme une erreur dans quelque chose de parfaitement figé.
Son souffle se coupa d'un bloc. Il s'avança. Ses épaules se crispèrent encore davantage, une douleur fine glissant le long de sa nuque jusqu'à la base de son crâne.
Le monde sembla se contracter autour de ce point précis, toute son attention aspirée dans ce minuscule défaut. Dans cet œil.
Et d'un coup, sans transition, ses yeux bougèrent.
Pas lentement. Pas progressivement. D'un seul mouvement. Direct.
Vers lui.
Le regard le percuta comme un choc physique. Une violence sèche traversa sa poitrine, son cœur heurta ses côtes avec une force brutale, désorganisée. Son souffle resta bloqué, incapable de revenir. Une décharge électrique remonta le long de son dos, jusque dans ses épaules, ses bras, ses doigts qui se crispèrent malgré lui.
Il ne pouvait plus bouger. Plus respirer. Plus penser.
Il était vu. Elle le regardait, lui. Consciemment.
Et Eno se réveilla d'un coup.
Son corps se redressa brutalement, l'air entra trop vite dans ses poumons, sa poitrine se souleva violemment, son cœur frappa contre ses côtes avec une force sèche, répétée. Sa peau était humide, de fines gouttes glissaient sur son torse, sa nuque. Sa main se plaqua contre sa poitrine, comme pour contenir les battements.
— ''Eno ?'' Demanda Filie.
Pas de réponse.
Son souffle restait court, irrégulier. Ses épaules tendues. Ses yeux ouverts trop grand dans l'obscurité.
— ''Analyse : activation aiguë du système nerveux autonome. Fréquence cardiaque +68%. Respiration accélérée, +55%. Tension musculaire généralisée, pic à +47% sur les groupes thoraciques et cervicaux. Adrénaline +72%, noradrénaline +64%, cortisol en hausse rapide. Réponse émotionnelle : peur aiguë, stress intense. Début d'état de panique. Sudation +53%, micro-tremblements périphériques. Désorientation cognitive estimée à 61%. Eno ? Que t'arrive-t-il ?''
Le silence retomba, lourd, compact, comme s'il venait combler tout l'espace laissé par le choc. De légers tremblements persistaient dans ses bras, dans ses doigts, une vibration fine qu'il ne parvenait pas à arrêter. Il ferma les yeux un instant, mais l'obscurité n'apaisa rien.
Au contraire.
Une tension restait accrochée derrière ses paupières, encore trop vive. Son souffle était court, désordonné, puis peu à peu, il força un rythme, inspira plus profondément, expira lentement. Sa main remonta jusqu'à sa nuque, pressa la peau chaude, cherchant un point d'ancrage.
Un sourire crispé passa sur ses lèvres.
— ''Filie... tu m'as fait voir quoi là ?''
Un silence.
— ''Aucune projection visuelle n'a été déclenchée. Eno, tu n'as rien vu.''
Il rouvrit les yeux brusquement.
— ''Tu te fous de moi ?!''
— ''Analyse en cours...''
Le temps s'étira. Trop long. Chaque seconde tirait un peu plus sur ses nerfs encore à vif.
— ''Pic d'activité localisé au niveau des zones oniriques. Cause : inconnue. Déclencheur : inconnu. Conséquence : inconnue.'' Une légère pause. ''Eno, je n'ai rien perçu. Je ne t'ai rien transmis. Tu ne peux pas voir des images que je ne traite pas moi-même. Ton raisonnement est incohérent.''
Un rire lui échappa. Réflexe pur. Sec. Nerveux.
Il savait ce qu'il avait vu. Son corps le sentait encore. Mais rien ne s'alignait.
Il se leva brusquement. Ses appuis restaient légèrement instables, comme si son équilibre n'était pas totalement revenu. Il traversa le studio et entra dans la seule seconde pièce. Le miroir accrocha immédiatement son regard. Il s'arrêta.
Il était trempé.
Sa peau brillait encore de sueur, des gouttes glissaient le long de son torse. Ses cheveux, pourtant synthétiques, collaient à ses tempes, retombaient en mèches désordonnées sur son front, masquant partiellement ses yeux.
Il inspira, mais l'air rentrait encore trop peu. Il s'appuya contre le mur, le dos contre la surface froide, et ferma les yeux une seconde de plus.
Les images remontèrent. Plus floues. Moins présentes. Des souvenirs incertains.
Et cette fois, Filie les capta.
— ''Eno... je n'ai jamais vu ça.'' Sa voix perdit légèrement en fluidité. ''Je ne t'ai rien transmis. Ces images ne proviennent pas de moi... et je ne sais pas ce que c'est.''
Il ne répondit pas.
Sa mâchoire se resserra légèrement, puis il se redressa. Le mouvement était plus contrôlé cette fois. Il retira son caleçon encore humide et passa sous la douche-à-sec. Le souffle d'air traversa sa peau, chassa progressivement l'humidité, régula la température, apaisa en surface ce que son corps peinait encore à stabiliser en profondeur.
Une fois sorti, il prit de l'eau synthétique, avala quelques gorgées sans vraiment y penser, puis revint s'asseoir sur sa chaise.
Sept dormait profondément.
Sa respiration lente et régulière contrastait violemment avec l'état d'Eno quelques instants plus tôt. Le calme de la pièce s'imposait à nouveau. Dehors, à travers la vitre panoramique, la lumière artificielle du matin commençait à émerger, encore pâle, glissant sur les structures de la ville.
Eno fixa l'horizon un instant.
Il souffla enfin.
— ''Ok... laisse tomber.'' Sa voix était plus posée, mais encore marquée. ''On va vérifier mes signaux internes. J'ai peut-être endommagé quelque chose en me connectant à la résidente... un retour parasite, un virus... peut-être.''
— ''Si tu souhaites prioriser cette analyse, je dois suspendre le décryptage des fragments chiffrés. Le volume récupéré mobilise actuellement une part significative de mes capacités. Je peux réallouer ces ressources vers ton système interne.''
— ''Non... continue le décryptage.'' Il passa une main sur sa nuque. ''Ça va... je me sens mieux.''
— ''Eno...''
— ''T'inquiète, Filie... ça va aller.'' Il inspira plus profondément. ''Je vais sortir. J'ai besoin d'air.''
Il se leva. Cette fois, son équilibre tenait. Il s'habilla rapidement, attrapa son sac et se dirigea vers la sortie.
— ''Ton cycle journalier de travail débute dans 2 heures et 36 minutes.''
— ''Ok...''
La porte s'ouvrit.
Il sortit.
L'air de la ville l'accueillit immédiatement, plus frais, plus vivant. Il se mit à marcher, laissant son corps reprendre un rythme plus naturel, ses pas s'ancrant progressivement dans les rues encore calmes.

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