Chapitre 5 - Les Cadeaux (partie 4/5)
Il fit encore deux pas.
Puis s'arrêta net. Sa tête se releva brusquement.
— ''Bordel... Filie... son cadeau... Avec tout ça j'ai oublié. Les autres lui ont dit. Dom à parler de leur groupe. Tu crois que... il attend le sien ?''
Un silence.
— ''Probable.''
Un rire lui échappa. Léger. Presque soulagé. Il se retourna. Kik le fixait. Puis détourna immédiatement les yeux, bras croisés, l'air fermé.
— ''Il boude.''
Le sourire d'Eno s'élargit. Amusé. Vraiment. Il s'avança, se plaça devant lui, et glissa la main dans sa poche. Kik réagit aussitôt. Il se redressa, décroisa les bras, un sourire déjà présent malgré lui, franchement mal caché.
Eno sortit l'objet. Un porte-terminal. Fin. Solide. Adapté à la ceinture. Il le lui tendit.
— Désolé... j'ai oublié avec tout ça. C'est pas grand-chose... mais je me suis dit que ça pouvait t'être utile.
Kik le prit.
Et son visage s'éclaira. Instantanément. Ses yeux s'ouvrirent, ses traits se relâchèrent, et un vrai sourire apparut, large, franc, celui qu'il ne sortait pas souvent. Il le tourna entre ses doigts, le fixa sous tous les angles, puis le clipsa immédiatement à sa ceinture. Son terminal trouva sa place avec une précision parfaite. Il le toucha encore. Vérifia. Ajusta. Retoucha. Comme si quelqu'un risquait de le lui reprendre.
— ''Filtre retiré.'' Annonça Filie. ''Tu avais raison. Il attendait son cadeau.''
Eno laissa échapper un souffle amusé.
— ''Finalement, c'est un gamin.''
Kik releva les yeux vers lui. Vit le sourire. Le sien disparut aussitôt. Il rougit légèrement, détourna la tête, et parla trop vite, trop bas, les mots se bousculant légèrement.
— Merci... c'est pas mal. Je... je... Meni m'attend. Je descends bosser. On se voit à midi.
Il était déjà en train de partir avant d'avoir fini sa phrase.
Eno passa une main dans sa nuque, le sourire toujours bien accroché.
— De rien. À plus tard, boss.
Kik ne répondit pas.
Mais en s'éloignant, Eno le vit toucher sa ceinture du bout des doigts. Discrètement. Comme si personne ne regardait. Et ce sourire qu'il n'arrivait pas tout à fait à cacher.
Alors Eno reprit sa routine.
Assis en salle 5, face aux Jumelles, son regard revenait sans cesse à la cicatrice. Par moments il glissait vers leurs mains liées, puis revenait aussitôt. Sa jambe droite bougeait seule, une oscillation nerveuse, rapide. Il avait fini sa ronde, suivi les protocoles sans accroche. Maintenant il attendait. Mais son esprit refusait de rester vide.
— ''Filie... tu as réussi à décrypter les données qu'on a récupérées ?''
— ''Non.''
La réponse tomba sans détour.
— ''Rien ? Même pas un fragment ? Ça devrait pas prendre autant de temps...''
— ''Le niveau de cryptage est anormalement complexe. Les structures ne correspondent à aucun standard connu, les caractères sont inconnus, l'ensemble repose sur des couches dissimulées. Sans point d'entrée valide, chaque tentative reste superficielle. Cela prendra du temps.''
— ''Mmh...''
Eno bascula légèrement la tête en arrière, laissant son regard se perdre sur le plafond. Ses épaules se relâchèrent à peine, mais une tension persistait sous la peau. Son regard redescendit. Revint sur la cicatrice.
— ''Gine réagit au bout de combien de temps lors des convulsions ?''
— ''Lors du dernier événement enregistré : une minute avant émission de l'alerte.''
Un battement.
— ''Bien.''
Il se leva d'un mouvement net et s'approcha des Jumelles.
— ''Que fais-tu ?'' Demanda Filie.
— ''Des tests. J'ai pas de réponses... alors je vais chercher les limites.''
— ''Les limites de Gine sont déjà connues, je viens de-''
— ''Pas celles de Gine, celles des Jumelles.'' Coupa-t-il. ''Gine, on s'en fout.''
Il se déplaça avec sa chaise. Ses mains se posèrent sur les sièges des résidentes. Il ajusta leur position avec précision, veillant à ne jamais rompre le contact entre leurs corps. Les deux structures glissèrent en silence jusqu'à les placer dos à dos. Leurs mains restaient liées, simplement déplacées, posées sur le dossier de la chaise d'Eno.
Il recula d'un pas. Se positionna dos à l'une d'elles, parfaitement aligné.
Puis tourna légèrement la tête.
— ''Rien.''
Le siège en forme d'œuf englobait suffisamment le corps pour masquer entièrement l'autre résidente. Aucune visibilité. Aucun repère visuel direct.
Ses appuis s'ancrèrent dans le sol.
— ''Quand ça fera trente secondes, tu me le dis. Et scan les réactions externes.''
— ''D'accord.''
Le silence retomba. Dense.
Il se décala légèrement, se mettant de profil pour garder les deux Jumelles dans le même axe. Son regard glissait de l'une à l'autre, attentif, comme s'il cherchait une variation invisible.
Puis il tendit la main. Ses doigts entrèrent en contact avec celle à la cicatrice. Le frémissement revint aussitôt. Infime. Une décharge sourde, fine, qui passa par la peau avant de disparaître. Ses sourcils se froncèrent légèrement, mais il ne retira pas sa main.
Il sépara leurs doigts. Le contact céda.
Un court instant, rien. Puis la réaction commença. D'abord chez celle à la cicatrice, un tremblement discret dans les doigts. Puis l'autre suivit. Les mains, les bras, le torse, les jambes. Une agitation désordonnée, enfermée dans leurs corps immobiles.
— ''Trente secondes.''
Eno réagit aussitôt. Il rapprocha leurs doigts, les posa sur le dossier. Il avait anticipé, ajusté l'angle de la chaise pour que leurs bras, tendus malgré la position dos à dos, puissent se toucher.
Le contact se fit. Et les mouvements cessèrent. Net. Comme coupés à la source.
Sa main remonta à sa nuque. Son souffle restait stable, mais quelque chose s'organisait déjà en lui.
Il se déplaça. Se plaça sur le côté de la Jumelle à la cicatrice, là où l'autre ne pouvait pas le voir. Il observa une seconde, puis sépara à nouveau leurs mains. Dans le même mouvement, il remplaça celle de la Jumelle à la cicatrice par la sienne, prenant la main de l'autre.
Il s'attendait à une réaction de la Jumelle sans contact. Pas de l'autre.
Mais les deux réagirent.
Les convulsions repartirent immédiatement. Des deux côtés. Simultanées. Identiques. Malgré le contact physique direct qu'il maintenait avec l'une d'elles. Ses doigts serrèrent légèrement la main qu'il tenait, une tension sèche remontant dans son avant-bras. Son regard se durcit.
— ''Trente secondes.''
Il reconnecta leurs mains. Tout s'arrêta. Encore.
Il se redressa, les observant dans leur immobilité retrouvée. Son souffle passa plus bas, plus lent. Son regard, lui, restait accroché.
— ''J'ai une idée.''
Il sortit. Descendit chercher son casque et remonta aussitôt.
Sur le chemin, Sexy le croisa.
— Tu fais quoi ?
Il ralentit à peine.
— Je m'ennuie. Je vais écouter de la musique.
Sexy plissa légèrement les yeux.
— Tu mens très mal, mon grand.
Eno laissa échapper un rire bref. Ses épaules roulèrent dans le mouvement.
— Tu fais des tests sur les Jumelles, c'est ça ? Continua Sexy.
Eno se figea. Juste une fraction de trop.
— ''Mens.'' Souffla Filie.
Sexy eut un léger rire.
— Allez... viens. Ça m'amuse toujours, ce genre de trucs. Je vais t'aider.
Iel partit devant sans attendre. Eno suivit.
— ''Mauvaise idée qu'iel soit là.'' Glissa Filie.
— ''J'ai confiance.''
— ''Tu as confiance en tout le monde, Eno. Et tu te fais toujours avoir.''
— ''Mmh.''
Ils entrèrent dans la salle 5. Sexy s'arrêta immédiatement en voyant les Jumelles dos à dos, les bras tendus, paumes entrelacées malgré la contrainte des sièges. Iel éclata de rire.
— Alors, c'est quoi le plan ?
Eno ne répondit pas tout de suite. Il posa le casque sur les oreilles de la Jumelle à la cicatrice avec précision. Filie lança la musique. Le son vibra, saturé, puissant, totalement isolé dans l'environnement auditif de la résidente.
Il recula légèrement.
— ''Mmh... les yeux.''
Son regard glissa vers le poignet de Sexy. Le tissu épais, noué, lâche.
— Tu peux me le donner ?
Sexy suivit son regard, puis releva le regard, un sourire en coin.
— Oh... je vois. C'est précieux pour moi... mais si c'est toi, j'accepte de t'épouser.
Eno souffla, attrapa le bandeau sans répondre. Le tissu était chaud, légèrement rugueux. Il retira le casque un instant, plaça le bandeau sur les yeux de la Jumelle, ajusta la tension, remit le casque.
Il observa. Immobile. Puis il se déplaça. S'accroupit derrière elle, face à l'autre, ses appuis stables, son souffle ralenti. Ses mains avancèrent.
Il détacha la deuxième Jumelle. Le contact céda. Dans le même mouvement, il attrapa la main de celle à la cicatrice. Paume contre paume.
Le choc fut immédiat. Plus net cette fois. Une décharge remonta dans ses doigts, plus franche, plus précise. Il grimaça légèrement, une tension sèche traversant son visage, mais ne lâcha pas.
— ''C'est quoi ?''
Et la réaction partit.
La deuxième Jumelle convulsa en premier. Brutalement. Puis celle à la cicatrice suivit. Les corps se mirent à trembler, à s'agiter dans cette violence contenue, synchrones, indissociables.
Ses doigts serrèrent légèrement. Son regard se fixa.
— ''Trente secondes.'' Annonça Filie.
Il reconnecta leurs mains. Le contact revint. Les paumes se retrouvèrent. Et tout s'arrêta. D'un coup.
Eno relâcha lentement sa prise, retira le casque, puis le bandeau. Le tissu glissa, révélant les yeux vitreux, la cicatrice nette. Il resta face à elle une seconde de plus, ses sourcils se froncèrent.
— Satisfait ? Demanda Sexy.
— Non.
Sa voix était plus basse. Plus dense.
Sexy le regarda vraiment cette fois. Sans sourire. Sans jeu. Une concentration totale dans le visage d'Eno, compacte, presque fermée sur elle-même. Il s'apprêtait à enchaîner, son regard encore accroché à la Jumelle, quand la main de Sexy le ramena d'un coup.
Il décrocha. Lentement. Ses yeux quittèrent la cicatrice et vinrent se poser sur iel.
— C'est l'heure. On va manger.
Un léger silence. Puis Sexy reprit, plus posé, presque inhabituellement sérieux.
— Et tu sais... crois-moi, c'est pas explicable. Rien ne peut les calmer si ce n'est leur Jumelle. Elles le savent sans penser. Elles la voient sans voir. Elles l'entendent sans entendre. Elles se sentent sans ressentir. Appelle ça comme tu veux... mais ça dépasse tout ce qu'on connaît.
Eno resta immobile, son souffle encore légèrement suspendu.
— Dom parle d'amour. Continua Sexy. Un truc réel, physique, mais impossible à mesurer, impossible à prouver ou quantifié. Un lien qui reste, peu importe le temps, peu importe l'espace... dans la vie ou la mort. Moi, j'y crois moyen. J'penche plus pour un délire mystique, un genre de pressentiment poussé à l'extrême.
Iel haussa légèrement les épaules.
— Loli, elle, pense que c'est chimique. Des phéromones invisibles, un truc que leur peau sécrète et qu'elles seules reconnaissent. Mais même ça... ça tient pas. Les tests donnent rien. Tout est normal. Ou plutôt... y'a rien. Rien de détectable. Un souffle passa. Les théories, y'en a plein. Mais aucune preuve. Juste ça... Tu les sépares, elles convulsent. Tu les remets ensemble, ça s'arrête. Point.
Le silence retomba.
Eno expira lentement. Les sièges glissèrent, reprenant leur position initiale. Il ne se redressa pas tout de suite.
Ses doigts repositionnèrent leurs mains l'une dans l'autre, ajustant l'angle avec soin, millimètre par millimètre, jusqu'à retrouver cet équilibre exact qu'il avait appris à reconnaître. Puis il s'attarda une seconde de trop. Son regard glissa sur leurs doigts entrelacés, sur la façon dont les paumes se touchaient, naturellement, comme si elles avaient toujours su où aller.
Il remonta doucement les cheveux de celle à la cicatrice, les écartant de son visage, les glissant derrière son oreille avec une précision presque douce. Puis il se déplaça légèrement, replaça la tête de l'autre, ajusta l'angle de son cou pour que la position soit moins forcée.
Elles ne sentirent rien. Elles ne sentaient jamais rien.
C'est peut-être ça qui lui serra légèrement la gorge.
— ''Si Dom a raison. Si c'est vraiment de l'amour, ce lien entre elles, quelque chose de réel et d'impossible à mesurer... alors c'est beau. Et terrible en même temps.''
— ''Pourquoi ?'' Demanda Filie.
— ''Être là, immobiles, à la limite de tout, ni vraiment vivantes ni vraiment mortes, et pourtant incapables d'exister l'une sans l'autre. Pas même capables de choisir. Juste... liées. Pour toujours. Sans le savoir.''
— ''Je sens que tu fais le parallèle avec Sept.''
— ''Mmh... Je me demande pourquoi elles sont, enfin ils sont, importants. Tous les résidents.''
Il se redressa. Puis suivit Sexy.
— Dis... Lança-t-il après quelques secondes. Tu sais pourquoi Virex les garde comme ça ? Pourquoi les résidents sont... là ?
Sexy leva les yeux, comme cherchant quelque chose au plafond. Son visage resta étonnamment sérieux.
— Nan. Personne sait. Virex garde ses secrets. Mais... tu trouves pas ça bizarre ?
Iel tourna légèrement la tête vers lui.
— Si y'a un secret, c'est qu'il y a quelque chose derrière. Un truc qu'on doit pas voir. Et s'ils sont comme ça aujourd'hui... c'est peut-être pas un accident. Peut-être qu'ils sont importants justement à cause de ça.
Un léger décalage passa dans le regard d'Eno. Une surprise brève, presque imperceptible. Puis un sourire s'installa, discret.
— Ouep. Je pense pareil.
Ils entrèrent dans l'ascenseur. Les parois se refermèrent dans un glissement silencieux, la lumière plus froide, plus contenue. Le bourdonnement discret du système remplit l'espace.
— Je suis un peu complotiste... j'adore tous ces trucs. Avoua Sexy avec un léger sourire. Cet intérêt pour les secrets, ça m'est venu en arrivant ici. Et j'ai deux théories.
Iel marqua une courte pause, comme pour savourer l'effet.
— Soit ils sont importants... vraiment importants. Du genre qu'on maintient en vie par respect. Parce qu'ils ont fait des choses énormes. Des héros, en gros. Des gens qu'on ne peut pas laisser disparaître. Un souffle passa. Soit c'est l'inverse.
Son regard se fit un peu plus dur, plus précis.
— Ils savent. Ils ont vu, fait, compris des trucs que Virex veut cacher. Et comme Virex ne peut pas les tuer... elle les maintient comme ça. Coincés. Vivants, mais inutilisables. Un sabotage légal de leur existence. Ils ont trop vu pour être autorisés à rester conscients.
Les mots restèrent un instant suspendus dans l'air de l'ascenseur. Eno écarquilla légèrement les yeux. Son souffle s'ouvrit un peu plus.
— ''Protagonistes ou antagonistes. Héros ou ennemis.''
Les portes s'ouvrirent. Ils sortirent sans s'arrêter.
— Et tu penses qu'ils ont fait quoi ? Demanda Eno.

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