Chapitre 5 - Les Cadeaux (partie 5/5)

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Sexy haussa légèrement les épaules, mais son regard restait engagé.

— Aucune idée précise... mais regarde où ils sont. La planète. Le niveau. Le secteur. Et surtout leur état. Ça ressemble pas à des gens qu'on honore pour des exploits héroïques.

Iel tourna brièvement la tête vers lui.

— Moi, je penche clairement pour ma deuxième théorie.

Un sourire passa, plus joueur, mais teinté d'une logique froide.

— Tu sais, dans les films... quand t'as un méchant tellement puissant que même mort, t'as peur qu'il revienne avec une pirouette scénaristique ridicule... le meilleur moyen d'être sûr d'être tranquille, c'est pas de le tuer. C'est de le garder sous contrôle. Dans un état où il ne pourra jamais revenir. Peu importe le temps.

Leurs pas ralentirent à l'approche de la porte.

— Et puis... regarde-les. Ajouta Sexy, plus bas. Je souhaiterais même pas ça à mon pire ennemi. De toute façon, nous... consommateurs... on n'a accès à rien. Même pas un millième de ce que Virex cache. Mais fouiller les théories complotistes... ça, j'aime bien.

La porte s'ouvrit.

La chaleur les frappa immédiatement. Les voix. Les odeurs. La vie. Tous étaient déjà installés. Un court silence passa à leur entrée. Puis les visages s'animèrent.

Dom se leva le premier, passa son bras autour du cou d'Eno dans un geste brusque mais chaleureux.

— Il est là !

Les regards s'ouvrirent, les corps se détendirent. Kik souriait déjà. Ori releva légèrement la tête. Même Meni adressa un remerciement bref, direct, reconnaissant que le programme avait fonctionné. Et Loli était là aussi. Silencieuse. Présente. Sa simple présence suffisait, disait-elle.

Eno sentit quelque chose s'alléger dans sa poitrine.

Le repas démarra. Les voix s'entremêlèrent, ça parlait vite, ça coupait, ça riait. Eno s'y glissa naturellement. Mais quelque chose en lui se déplaça. Son sourire se relâcha, une tension plus fine apparut, ses sourcils se froncèrent à peine.

— ''Filie, quand j'ai touché la résidente tout à l'heure... c'était quoi ?''

— ''À cinq reprises depuis cette nuit, une décharge électrostatique a été détectée lors des contacts. Le lien créé lors de ta connexion avec elle n'a peut-être pas été totalement rompu. Un résidu peut persister. Aucun danger identifié. Interprétation : reconnaissance partielle. Tu t'es introduit comme une clé biologique compatible. Certaines réponses réflexes peuvent en découler.''

Eno resta immobile une fraction de seconde, son souffle se posant plus bas.

— ''Je vois...''

Ses doigts se refermèrent légèrement contre sa cuisse.

— ''Pour le rompre, je vais devoir vérifier mon système moi-même. Ce soir. Tu peux pas t'en occuper... avec le décryptage ?''

— ''Effectivement.''

Un éclat brutal coupa la discussion. Dom riait. Trop fort. Le son percuta Eno de plein fouet, ses épaules se contractèrent, son souffle se coupa. Puis la main de Dom s'abattit dans son dos, lourde, directe. L'impact traversa ses muscles, sec, et une grimace échappa à Eno malgré lui.

— Tu fais souvent ça, le nouveau ? Ton I.A.P est si intéressante que ça ? Moi, Pilo est pas si passionnant. Et parlons même pas d'Heta que Kik a rendu muet.

Eno lâcha un rire, encore accroché à la surprise.

— Désolé. Je me perds dans mes pensées.

Autour de lui, la discussion reprit aussitôt. Sexy, en face, le regardait différemment. Plus attentif. Moins léger. Eno capta ce regard, y répondit par un sourire discret, puis reprit son repas.

— ''Filie... tu as analysé leurs réactions ?''

Un très léger silence.

— ''Les deux entités présentent une synchronisation indépendante de tout signal sensoriel identifiable. La rupture du contact déclenche une activation quasi immédiate, des doigts jusqu'au corps entier.'' Un battement. ''Lors des tests initiaux, la résidente à la cicatrice déclenche systématiquement la réponse en premier, la seconde suit avec un décalage minime mais constant. Anomalie : lors de la substitution par ta main, seulement avec l'entité à la cicatrice, cet ordre s'est inversé. La seconde entité a convulsé avant la première. Cause probable : connexion parasite avec toi.''

— ''Par rapport à ce que tu as dit tout à l'heure.'' Demanda Eno.

— ''Oui.''

Une tension fine remonta dans sa nuque.

— ''La reconnexion entre elles provoque un arrêt instantané, aucune latence. Ton contact, lui, ne stabilise rien malgré des paramètres physiques équivalents.''

Un souffle plus bas. Et Filie continua.

— ''Aucune dépendance aux sens. Le lien persiste sans vision, sans son, sans repère spatial. Synchronisation parfaite.'' Une pause. ''Conclusion : ce lien ne correspond à aucun modèle connu. Variable non identifiée, capable d'altérer les constantes. Interconnexion non localisée. Nature inconnue.''

— ''Tu ne m'apprends rien... tu n'as rien observé d'autre ?''

— ''Non.''

La réponse tomba, nette. Eno fronça les sourcils. Sa mâchoire se resserra, ses doigts se joignirent, coudes sur la table, paumes l'une contre l'autre.

— ''On n'avance pas. On tourne en rond.''

— ''C'est quoi le lien entre les résidents... les Jumelles... Virex... la Syncope... et les images que j'ai vues cette nuit ?''

— ''Aucune corrélation validée.''

Un souffle passa entre ses lèvres, plus sec.

— ''Alors on change d'angle.''

Ses pouces vinrent presser ses tempes.

— ''On se tourne vers des réflexions moins propres. Complotistes. Comme Sexy. Cherche du côté de Gine. L'état des résidents est maintenu pour les garder en vie... ou pour les empêcher de vivre pleinement ? Leur vieillissement peut être forcé ? Ce maintien, ce sommeil-éveillé... c'est une compensation ou une contrainte imposée ? Et l'alimentation par intubation... c'est vraiment sain ? Ou il y a autre chose dedans ?''

— ''Analyse en cours...''

Le silence retomba.

Autour de lui la table continuait de vivre. Les voix, les rires, les échanges. Ses mains jointes soutenaient son menton. Son regard fixe, absent. Kik parla juste à côté. Les mots ne pénétrèrent pas.

Son corps était là. Son esprit ailleurs.

Puis la voix de Filie revint.

— ''Eno...''

Un léger décalage. Une hésitation chez elle.

— ''Oui... Filie ?''

— ''Après relecture de notre entrée avec Sept... j'étais en réaction émotionnelle négative. Ce que tu appelles le boudage. Je n'ai pas vérifié.''

Un très léger silence.

— ''Et ?''

— ''J'ai réactivé ton filtre trop tôt. Au moment de la sortie avec Sept, tu n'y as pas pensé. L'urgence a pris le dessus. Tu n'as pas refermé l'accès vers Gine.''

Le corps d'Eno réagit avant le reste. Une tension monta d'un coup dans sa poitrine, ses doigts se crispèrent contre son menton.

— ''On n'a qu'à le refermer tout à l'heure. Je partirai après les autres.''

Un silence. Plus lourd.

— ''Non... Eno...''

Une infime pause.

— ''Quelqu'un est entré par ton passage.''

Eno se redressa brusquement. Le mouvement partit sans transition, arrachant son dos au dossier. Il ne perçut pas le silence qui venait de tomber autour de lui. Ni les regards. Sa peau avait pâli, son cœur frappait trop fort.

— ''Filie... de quoi tu parles ? Qui ? Pourquoi ? Quand ?''

Les mots sortirent trop vite, heurtés. Mais la réponse ne fut pas celle qu'il attendait.

— ''Désac... tiva... tion... du... filtre...''

Le changement fut immédiat. Ses sensations revinrent d'un bloc. Plus nettes. Plus larges. Sa pensée s'ouvrit, retrouva sa précision. Mais à peine eut-il le temps de s'y accrocher qu'il chercha Filie.

— ''Quoi ? Filie ? Pourquoi ?!''

Un choc. Un bruit sourd. Un son lourd qui traversa la table.

Le regard d'Eno accrocha celui de Sexy... puis le vit basculer. Sa tête heurta la surface avec un bruit sec. Puis celle d'un autre. Puis un autre encore. Les corps s'effondrèrent les uns après les autres, sans résistance, comme si quelque chose les avait coupés à la source.

Un vertige le prit. Brutal.

Son équilibre vacilla. Le sol sembla se dérober sous ses appuis. Sa vision se troubla, les contours se diluant, les lumières s'étirant en traînées floues.

— ''Fi... lie... ?''

Ses doigts se crispèrent contre la table. Ses muscles ne suivaient plus.

Le noir commença à monter. D'abord sur les bords. Puis plus vite. Sa respiration accrocha, trop haute, trop courte. La lumière se brisa.

Et ses yeux se fermèrent.

Le son revint avant la lumière. Sourd, écrasé, comme coincé derrière une matière trop dense pour vibrer correctement. Il ne l'entendait pas vraiment, il le ressentait. Une pression irrégulière qui cognait dans son crâne, répercutée jusque dans sa mâchoire.

Puis le noir. Total.

Pas un simple manque de vision. Une présence compacte, lourde, collée à ses yeux, à son souffle, à ses tempes. Son corps existait, il en était certain, mais trop loin.

Une douleur diffuse s'étendait, glissant dans ses muscles, accrochée à ses articulations. Rien de précis. Juste cette chaleur mal répartie qui alourdissait chaque tentative de mouvement. Sa respiration restait courte, hachée.

— ''Filie... ?''

La pensée partit sans force, étouffée avant même d'avoir trouvé un point d'accroche.

Aucune réponse.

Il attendit. Une seconde. Deux. Le silence ne se rompit pas.

Alors il chercha. Il crut ouvrir les yeux, voir le noir, et faire comme il avait toujours fait. Ce réflexe acquis cycle après cycle sur les toits de Matehet, taillé dans la peur de l'enfance, construit pour ne plus jamais être pris au dépourvu. Ses implants oculaires devaient s'activer. Découper l'obscurité. Lui rendre le monde.

Rien.

Juste le noir. Plein. Identique.

Et dans ce rien-là, quelque chose de beaucoup plus ancien remonta. Pas une pensée construite. Un réflexe d'avant. D'avant les toits, d'avant les courses, d'avant tout.

— ''Sept... j'ai peur...''

Rien non plus.

L'obscurité resta là, entière, exactement comme dans les dortoirs d'Eduka-9. Ou dans cette pièce exiguë, ce silence forcé. Ce noir qu'on n'apprivoise pas, qui colle aux yeux et à la gorge et qui finit par peser comme une présence.

Son cœur accéléra, frappant contre ses côtes, irrégulier, trop présent. Le rythme remonta jusque dans ses tempes, amplifiant ce silence anormal, ce noir qui ne se retirait pas.

Puis les sons changèrent. Plus proches. Des gémissements étouffés, des souffles qui tremblaient, des pleurs contenus, empêchés. Quelque chose de brisé dans ces voix, de retenu de force.

Il comprit, il n'avait pas encore ouvert les yeux.

Ses paupières se contractèrent. Il força. Un œil s'ouvrit. La lumière le frappa immédiatement, violente, blanche, sans transition. Elle traversa sa rétine, remonta dans son crâne, arrachant une crispation brutale.

— ''Filie... Lumière...''

Aucune réponse. Aucun changement.

L'autre œil suivit, plus lentement. Le monde apparut, flou, instable, comme mal fixé. Et surtout... rien. Aucun affichage. Aucun repère. Son Interface oculaire avait disparu. Pas en veille. Absente. Le vide s'imposa dans son champ de vision, presque physique, comme une amputation.

Son regard finit par accrocher une forme nette.

— ''Loli ?''

Allongée face à lui. Ses yeux ouverts, noyés de larmes qui coulaient sans s'arrêter, traçant des lignes brillantes sur sa peau rose. Un bâillon écrasait sa bouche, déformant ses traits à chaque tentative de mouvement.

Elle le fixait. Directement. Son regard accrocha le sien avec une intensité qui lui serra immédiatement la poitrine.

Eno tenta de parler. Sa mâchoire se contracta, sa langue heurta le métal. Il comprit aussitôt. Lui aussi. Bâillonné. Le goût sec. La pression constante.

Il tira instinctivement sur sa main. Le métal mordit sa peau, une douleur nette, tranchante, remontant le long de son poignet.

Ses poignets étaient liés. Serrés.

— ''Trop serrés.''

Des chaînes épaisses, froides, ancrées. Ses chevilles immobilisées. À sa taille, une traction constante vers le sol. Autour de son cou, le métal. Froid. Présent. Juste assez fort pour rappeler qu'il ne pouvait pas forcer, juste tourner la tête, un peu.

Son souffle accrocha. Plus court. Plus haut.

Il revint vers Loli. Elle tremblait, ses épaules secouées par des sanglots qu'elle ne pouvait pas libérer. Ses yeux hurlaient à sa place, cherchant quelque chose chez lui. Une réponse. Un appui. N'importe quoi.

Il balaya l'espace.

Derrière elle : Sexy, allongé, encore inerte, le corps abandonné dans ses chaînes, bâillonné, sans réaction. Comme éteint.

À côté, Kik luttait. Ses muscles contractés à l'extrême, les tendons saillants dans son cou, il tirait sur ses chaînes dans des mouvements courts, violents, obstinés, chaque traction résonnant dans le métal avec un bruit sec. Ses épaules vibraient sous l'effort. Il ne s'arrêtait pas. Il ne semblait pas près de s'arrêter.

Eno se mit sur le ventre avec difficulté, mais les chaînes lui laissèrent assez de marge. Il tourna la tête, le regard passant à sa gauche.

— ''Ori !''

Immobile. Inconsciente. Et derrière, Dom. Impossible de ne pas le voir. Ses épaules chargées de chaînes plus épaisses encore, comme si elles seules pouvaient le contenir. Il tirait dans tous les sens, cherchant à avancer, chaque mouvement faisant vibrer le sol métallique, remontant jusque dans la cage thoracique d'Eno. Il essayait d'atteindre Ori. Encore. Et encore.

Derrière, Meni. Inerte.

Eno chercha une sortie. Un repère. Une logique. Sa tête passant de droite à gauche, son menton raclant le sol.

Il n'y avait rien. Juste eux. Sous cette lumière blanche, crue. Et tout autour, le noir. Épais. Compact. Le même noir. Celui qui ne s'apprivoise pas.

Son souffle céda. Il hurla. Le son resta coincé dans le bâillon, transformé en vibration inutile dans sa gorge. Son corps se mit à lutter, les chaînes répondirent aussitôt, mordant plus fort à chaque mouvement.

— ''Il se passe quoi BORDEL !''

Une larme roula sur sa joue, chaude, incontrôlée. À cette vision, Loli craqua. Ses sanglots explosèrent, son corps secoué violemment, ses yeux fixés sur lui avec une détresse brute, totale.

Eno ne comprenait rien. Son esprit tournait trop vite, incapable de structurer quoi que ce soit sans elle.

Il la chercha encore.

— ''Filie ! FILIE !''

Le vide resta. Silencieux. Total. Et cette absence s'ouvrit en lui comme un gouffre.

Sa poitrine se serra brutalement. Son souffle se bloqua trop haut, incapable de descendre. Son cœur frappait sans rythme stable, résonnant jusque dans sa gorge.

La terreur monta. Lentement. S'infiltrant dans chaque espace, glissant dans ses muscles, dans sa respiration, dans sa perception.

Elle ne l'attaquait pas. Elle le remplissait.

Jusqu'à ne plus laisser de place. Comme si, à l'intérieur, quelque chose allait céder.

— ''FILIIIIE !!!!''

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