Chapitre 5 - Les Cadeaux (partie 3/5)
Sexy ouvrit la barre. Ses yeux s'illuminèrent. Iel prit une bouchée, et son corps réagit d'un coup. Les yeux mis clos. Un frisson visible. Un soupir chargé.
Eno observa, un sourire discret accroché aux lèvres.
— ''Ça lui fait plaisir.''
— ''Visiblement.'' Répondit Filie.
Puis Sexy découpa un morceau et le lui tendit.
— Non... c'est pour toi. Moi, je mange que du synthétique.
— Allez, goûte. Ça va pas t'tuer. Ton corps est fait pour ça tu sais. Et puis... fais-moi plaisir.
Le ton avait changé. Plus calme. Sincère.
Eno hésita. Sa gorge se serra légèrement.
— ''Filie ?''
— ''Validation : aucun risque biologique détecté.''
Il déglutit, approcha le morceau à contrecœur, ferma les yeux, et porta le bout à sa bouche, inquiet.
Le choc fut immédiat.
La texture céda sous ses dents. Le chocolat fondit, dense, chaud, enveloppant. La céréale craqua, puis se mêla au reste. Son corps réagit avant même qu'il ne pense. Ses épaules se relâchèrent d'un coup. Son souffle s'ouvrit. Une vague lui traversa la poitrine.
Sexy le regarda, puis éclata de rire.
— Et beh... cette tête... j'adore. Ça donnerait presque envie de voir une autre sorte de... plaisir sur ce joli visage.
Iel s'approcha, posa une main contre son torse et commença à caresser, à descendre. Eno rouvrit les yeux, encore pris dans la sensation, et retira doucement la main.
— Je ne l'ai pas fait pour ça. Restons juste amis, d'accord ?
Sexy recula légèrement, surpris, un peu déstabilisé.
— Vraiment ? T'as fait ça juste pour-
— Juste pour te faire plaisir. Sans arrière-pensée. Coupa Eno avec un sourire tendre.
Il avala, le goût encore présent, encore vivant.
— Allez, on y va.
Sexy l'observa longuement. Les joues rougies, la tête baissée, une main posée sur sa poitrine, l'autre serrant la barre contre iel comme si quelqu'un allait la lui reprendre. Puis ils se mirent en mouvement.
Mais quelque chose restait. Accroché. Persistant.
— ''Bordel... j'en veux encore.''
— ''Analyse : activation sensorielle élevée. Libération accrue de dopamine. Réponse gustative maximale. L'ensemble de ton système valide l'expérience comme extrêmement agréable.'' Confirma Filie.
Eno laissa échapper un souffle léger, presque amusé. Encore accroché à ce goût qui refusait de disparaître.
En sortant, son regard accrocha Meni. Il traversait le couloir, épaules hautes, mâchoire serrée, avant de disparaître dans une salle technique.
Eno fit quelques pas, puis se retourna vers Sexy.
— Je te rejoins, j'ai un truc à faire.
Sexy n'eut pas le temps de répondre. Eno avait déjà bifurqué.
La salle était saturée de chaleur sèche. Des circuits apparents couraient le long des murs, des modules ouverts laissaient voir des connexions denses, des engrenages pulsaient avec un bruit sourd, presque agressif. L'air sentait le métal chaud et l'isolant brûlé.
Meni était penché sur un tableau de contrôle, les doigts crispés, jurant entre ses dents.
Eno s'approcha sans bruit et posa une main sur son épaule.
Le corps de Meni réagit instantanément. Un pivot sec. Le coup partit sans retenue. Le poing frappa la joue d'Eno, le choc remontant dans sa mâchoire jusqu'au crâne. Sa tête dévia, sa main monta instinctivement à sa lèvre. Le goût métallique envahit sa bouche. Chaud. Dense.
Meni se figea. Fit un mouvement vers lui. Puis se retint.
— T'es sérieux le nouveau ?! Qui fait ça, merde !
Eno souffla, la douleur encore vive.
— Désolé... je voulais pas te faire peur.
Sous ses doigts, Filie refermait déjà la coupure, les tissus se réajustant en silence. Il essuya le sang contre son pantalon et se redressa. Son corps retrouva son axe presque aussitôt.
Il sortit un port de liaison portable et s'approcha à nouveau. Plus lentement.
— J'ai un programme pour t'aider, pour les intubateurs. C'est légal. Ça devrait régler ton problème. Une pause, pas de réponse de Meni. Je peux... me connecter au réseau du centre ?
Meni le fixa, les sourcils froncés, encore chargé de tension.
— Non.
Le mot tomba, net. Eno marqua un léger arrêt. Sa main remonta à sa nuque, ses doigts pressant la peau chaude.
— Je peux te l'envoyer directement, alors... tu vérifies le programme toi-même.
Meni croisa les bras, le détaillant en silence. Eno le regarda. Quelque chose se serra dans son ventre, l'assurance de tout à l'heure s'effritant au contact du visage de Meni. Il chercha autre chose. Une autre entrée. Une autre façon.
— Tu m'as frappé, laisse-moi au moins te l'envoyer.
Les mots sortirent avec un léger décalage, presque maladroits. Meni décroisa les bras, visiblement agacé.
— Vas-y... envoie, le casse-couille. Mais si tu me fous un virus, je te jure que tu vas le regretter.
Un sourire léger passa sur les lèvres d'Eno. Pas forcé. Presque naturel.
— Promis.
— ''Transmission en cours.'' Glissa Filie.
Le programme partit. Invisible. Propre.
Ils restèrent là un instant, le bruit des machines remplissant tout l'espace. Puis Meni détourna le regard, se replongeant dans son tableau.
— Dégage... je regarderai plus tard.
Quelque chose se contracta légèrement dans la poitrine d'Eno. Il ne répondit pas. Il tourna les talons et quitta la pièce.
Le couloir du premier étage lui parut plus froid. L'air glissa différemment sur sa peau. Ses pas étaient réguliers, mais un peu plus lourds.
Puis une voix l'atteignit.
— Et ? Ça va, Eno ?
Il releva la tête.
— ''Ori.''
Un léger décalage dans son regard. Comme s'il revenait.
— Oui... oui ! Ça va. Merci. Et toi ?
— Oui...
Un sourire passa sur ses lèvres, puis il reprit sa marche, avant de s'immobiliser net.
— Ho... j'ai un truc pour toi.
Ori le regarda, intriguée.
— Pour moi ? Un cadeau ?
— En quelque sorte, oui.
Elle éclata de rire. Franc. Léger. Inattendu. Eno la regarda, un peu perdu.
— Je veux bien que Dom soit un tendre, mais s'il apprend ça, il va te défoncer. On ne drague pas ce qui lui appartient, Eno. Je suis flattée, mais non merci.
La chaleur monta immédiatement dans le visage d'Eno. Sa nuque se tendit.
— Mais non ! C'est pas ça... ça n'a rien à voir ! C'est juste un programme externe, aucun implant nécessaire. Quand tu veux, ton I.A.P peut bloquer les odeurs. C'est juste... pour... t'aider... dans... ton... travail...
Les mots sortaient moins fluides. Sa voix accrochait. Il baissa la tête. Rouge.
Ori se pencha vers lui, inclinant légèrement le visage, un sourire accroché aux lèvres. Il releva les yeux.
— Merci. Comment tu me le donnes ?
Une main sur sa nuque, les yeux se détournant d'Ori.
— Mon I.A.P peut te l'envoyer. Tu l'installes et c'est bon.
Ori se redressa complètement, bras croisés.
— Merci Eno. C'est gentil.
— ''Transfert effectué.'' Dit Filie.
Elle reçut le fichier, l'installa sans attendre. Puis, sans prévenir, elle lui donna une tape dans le dos. Franche.
Le choc traversa son corps, mais sans douleur.
— T'es marrant dans ton genre. Mais ça me touche que t'aies fait ça pour moi. Merci.
Un sourire passa sur le visage d'Eno. Plus ancré.
— De... de rien, Ori.
Elle s'éloigna. Eno resta un instant immobile, sourire encore crispé. Puis souffla légèrement par le nez.
Il n'avait pas fait ça pour le « merci ». Il ne faisait jamais rien pour une reconnaissance. Mais le remerciement était venu quand même, comme celui de Sexy un peu plus tôt, et il aurait menti en disant que ça ne faisait rien. Une chaleur discrète, simple, qui n'avait pas demandé la permission de s'installer.
Il reprit sa marche, le pas un peu plus léger qu'avant.
Au quatrième, son regard s'arrêta sur une masse en mouvement dans le couloir. Dom avançait en suivant plusieurs résidents, les sièges glissants sur les rails.
Eno accéléra légèrement et leva la main.
— Salut.
Dom tourna la tête, un sourire immédiat accroché au visage.
— Salut le nouveau.
Eno glissa la main dans sa poche. Ses doigts trouvèrent l'objet, plat, fin, encore tiède contre sa chaleur corporelle. Une image y tournait en boucle, capturée à un instant précis : Dom déposant un baiser sur le front d'Ori. Une interface latérale permettait de déployer la scène en hologramme complet, une projection à trois cent soixante degrés, vivante, enveloppante.
La chaleur remonta légèrement dans son visage. Son cœur s'accéléra, le doute l'envahissant.
Dom le regarda, puis son regard glissa vers la main hésitante, encore enfouie dans la poche. Un sourire plus large étira ses lèvres.
— Moi aussi j'ai le droit à un cadeau ?
Eno releva la tête, surpris.
— Ori m'a contacté direct. Et Sexy s'est pas gêné pour le dire à tout le monde sur le groupe. Même Meni et Loli ont répondu, c'est dire. Tu fais une tournée générale, c'est ça ?
La chaleur monta d'un coup. Plus franche. Ses épaules se tendirent légèrement.
— ''Analyse : élévation du rythme cardiaque +18%. Augmentation de la conductivité cutanée. Indicateurs de gêne sociale modérée, accompagnée d'un pic de honte légère. Aucun stress critique détecté.'' Glissa Filie.
Eno gratta sa nuque, puis sortit l'objet sans vraiment regarder Dom. Il le lui tendit, le regard légèrement détourné.
— ''J'aurais peut-être pas dû faire ça... je me sens un peu mal, finalement.''
Dom le prit. Et se figea. Une fraction de seconde. Puis tout explosa.
— Mais c'est magnifique !!
Sa voix remplit le couloir, brute, sans retenue. Il activa l'hologramme d'un geste trop rapide, presque fébrile, et la scène jaillit entre ses mains. La lumière se déploya en volume, projetant Ori autour de lui, son image mouvante, vivante.
Dom resta figé une demi-seconde. Puis son corps réagit d'un coup. Ses épaules se redressèrent, son torse se souleva, et il laissa échapper un souffle presque coupé, comme si quelque chose venait de le traverser de plein fouet.
Un rire lui échappa, trop plein, incontrôlé. Il fit un pas sur le côté, puis un autre, presque à sautiller, ses mains bougeant autour de la projection sans la toucher, comme pour vérifier qu'elle était bien là. Son regard ne quittait plus l'image, accroché, brillant. Il inspira profondément, puis éclata de nouveau, serrant l'hologramme contre lui sans pouvoir le saisir.
— Je vais garder ma précieuse douceur près de moi tout le temps... j'adore ! Merci Eno, c'est incroyable !
Il se rapprocha d'un coup et attrapa Eno sans prévenir. Ses bras se refermèrent autour de lui, le soulevant du sol comme s'il ne pesait rien.
Une tension brève dans le ventre d'Eno, un souffle coupé, puis relâché. Un sourire passa malgré lui sur ses lèvres.
Dom le reposa, toujours débordant, puis recula déjà, incapable de rester en place.
— Attends ! Faut que je lui montre !
Il fit quelques pas rapides, puis revint d'un demi-tour.
— Tu peux emmener ceux-là en salle 5 ? S'il te plaît. Je veux lui montrer en vrai, en appel ça n'aura pas le même effet.
Eno laissa échapper un rire franc, léger.
— Oui, bien sûr.
Dom disparut en quelques secondes. Eno se tourna vers les résidents, Filie déclencha le rail, et le couloir défila, plus silencieux. Arrivé devant la salle 5, les panneaux glissèrent sans bruit.
L'air à l'intérieur était plus frais. Il entra, installa les résidents à leurs places avec précision, ajusta les positions. Puis se redressa. Et son regard accrocha immédiatement.
— ''Les Jumelles...''
Collées l'une à l'autre. Leurs mains liées. Immobiles.
Son cœur se resserra brusquement. Les images de la nuit remontaient encore, floues, instables, impossibles à assembler correctement. Il resta là une seconde, debout, à les regarder sans bouger, comme si s'approcher risquait de déclencher quelque chose qu'il ne pourrait pas contrôler.
Puis il avança quand même.
Son regard resta accroché à celle à la cicatrice. Figé. Presque trop fixe. Le poids de son corps glissait vers l'avant, ses épaules légèrement tendues, ses pas plus lents que d'habitude, plus mesurés, comme s'il traversait quelque chose de fragile. Il voulait voir. Il voulait comprendre.
Il s'arrêta à quelques centimètres. Ses yeux rivés sur les siens. Attendant quelque chose. Un mouvement. Un signe. N'importe quoi.
Rien.
Juste l'immobilité. Le souffle bas et régulier. La cicatrice nette sur la peau pâle. Les yeux ambres ouverts et vides pointés vers le plafond, comme toujours.
Il sourit, la fixant toujours, rassuré. Surement.
Et ça bougea.
L'œil pivota. Infime. Mais réel.
Elle le regardait.
Son corps réagit avant sa pensée. Un recul sec, violent, instinctif. Son pied glissa, son équilibre céda d'un coup, et il tomba en arrière. Le choc remonta dans son dos, coupant son souffle net, tandis que son cœur se mettait à marteler brutalement contre sa poitrine, trop fort, trop vite, résonnant jusque dans ses tempes.
— ''Désolée ! Une blague. Je voulais pas te faire peur à ce point.'' Hurla presque Filie.
— ''Bordel, Filie... j'ai cru qu'elle bougeait vraiment.''
— ''Oui... vraiment désolée... tu es tellement de bonne humeur que j'ai voulu juste... et en plus c'était un souvenir résiduel de la salle de bain, même pas net... pardon... trop tôt ?''
Eno ferma les yeux une seconde, ses doigts frottant ses tempes.
— ''Oui, Filie. Trop tôt... Trop tôt.''
La porte s'ouvrit.
Kik venait d'entrer. Il s'arrêta en le voyant au sol, une légère tension passant dans sa posture.
— Ça va ?!
— Oui pourquoi ? Répondit Eno trop vite.
Kik inclina légèrement la tête, un sourire en coin.
— Tu es par terre, Eno.
Eno se redressa d'un coup, la chaleur montant dans son visage.
— Ouep, j'ai... trébuché.
Kik laissa échapper un léger rire. Puis son regard changea. Plus fixe. Plus attentif. Il ne dit rien. Eno détourna les yeux, sentant quelque chose d'étrange dans cette manière de le regarder.
— ''Il pense que je suis maladroit ?''
— ''Tu n'as pas prouvé le contraire.'' Répondit Filie.
Il s'avança vers une résidente, essuya mécaniquement la bave au coin de ses lèvres. Précis. Presque automatique.
Mais il sentait le regard. Toujours là.
— Désolé... je suis vraiment tombé.
— Oui, oui... Répondit Kik.
Le ton était léger. Mais le regard restait plissé. Presque... déçu. Eno continua, passa d'un résident à l'autre, ajusta, vérifia, corrigea. Puis sortit de la salle.
Kik le suivit. Sans bruit. Sans parler.
Eno continua de marcher.
— ''Pourquoi il me suit ?''
Il entra dans une autre pièce. Même disposition. Même oppression derrière lui. Kik, les bras croisés, immobile, une présence qui ne se retirait pas. Chaque fois qu'Eno tournait la tête, il détournait le regard.
Eno fronça légèrement les sourcils.
Une autre salle.
Kik toujours là.
À un moment, Eno changea volontairement de trajectoire. Juste pour voir.
Kik suivit.
— ''Sérieux... il me surveille ? J'ai fait quelque chose de mal ?''
— ''Je ne sais pas.'' Répondit Filie.
Son rythme s'accéléra légèrement. Pas une fuite. Mais quelque chose se tendait dans son ventre. Une incompréhension qui ne trouvait pas de prise. Il passa dans une autre salle. Kik derrière. Toujours. Mais son visage... différent maintenant. Quelque chose de retenu. D'attente.
Eno s'arrêta.
— ''Filie... le filtre.''
— ''Pourquoi ?''
— ''Je n'arrive pas à comprendre ce qu'il veut.''
Le changement fut immédiat. Une chute, puis une ouverture. Son esprit s'aligna, les connexions se densifièrent, plus rapides, plus claires.

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