Chapitre 6 - Les Jumelles (partie 4/6)
La crosse s'écrasa contre sa tempe. Le choc éclata dans son crâne, une lumière blanche traversant sa vision, et son corps céda immédiatement, tombant sur le côté, retenu, sa gorge étranglée par les chaînes.
Il n'eut pas le temps de reprendre son souffle. Une main s'enfonça dans ses cheveux, tira violemment sa tête en arrière. Eta le força à se redresser, maintenant sa tête en l'air.
Le monde tanguait autour de lui, instable. Quelque chose de chaud coulait le long de sa tempe, glissait sur sa joue, se mêlait aux larmes sans distinction. Sa mâchoire resta serrée, ses yeux à demi ouverts, fixés sans vraiment accrocher.
— ''Ça fait... mal.''
Pas une plainte. Juste un constat.
La sensation pulsait dans son crâne, profonde, irrégulière, chaque battement de son cœur venant heurter la zone touchée.
— Ça suffit. Regarde-le. Il ne fera rien, il n'est pas équipé pour. Mais n'excite pas le Milicien Expéditionnaire à côté. Ordonna Beta.
Eno tourna légèrement la tête en même temps qu'Eta.
— ''Dom...''
Son corps entier était tendu, rigide, les muscles tirés à l'extrême. Sa mâchoire verrouillée. Les veines ressortant sous sa peau. Son regard fixé sur Eta avec une intensité qui n'avait plus rien à voir avec de la peur.
Ce n'était pas de la colère non plus. C'était plus froid que ça. Plus précis.
La haine.
Eta déglutit. Le son fut léger, mais Eno l'entendit clairement dans le silence tendu. La prise se relâcha. Brutalement. Il fut lâché sans précaution, son torse retombant, maintenu en équilibre par les chaînes, la douleur revenant aussitôt pulser dans sa tempe.
Le sang continuait de couler.
— ''Pourquoi ça ne se regénère pas...''
Aucune réponse. Le vide de Filie s'imposa à nouveau. Sans elle, rien ne s'activait. Aucun processus de régénération. Rien ne corrigeait. Rien ne compensait. Il saignait et il saignerait jusqu'à ce que ça s'arrête tout seul.
Il tourna les yeux vers la jumelle à la cicatrice sur le siège. Les spasmes continuaient, contenus par les arceaux, son corps se débattant contre des structures qui ne céderaient pas. Le sang avait repris aux yeux, traçant les mêmes lignes sombres.
— ''Tiens.''
Il ne savait pas à qui il s'adressait. Peut-être à elle. Peut-être à lui. Peut-être à personne.
Puis un cri éclata.
— Oui !! Putain, oui !!
Eno releva légèrement la tête, encore instable. Zeta venait de se redresser, un sourire large, presque déformé, étirant son visage.
Beta s'approcha immédiatement, se penchant vers les écrans.
— Tu as récupéré sa mémoire ?
— Non, pas encore. Mais j'ai réussi. Mon idée a marché. Je suis à onze pourcents !
— Explique.
Zeta se tourna légèrement vers elle, le regard brillant, chargé d'une excitation brute.
— Depuis le début, je forçais l'entrée de leurs sécurités. J'essayais d'arracher la mémoire du décryptage interne. Mais ça faisait tout s'effondrer. Les protocoles se verrouillaient, l'auto-destruction s'enclenchait immédiatement. Les données disparaissaient, la mémoire avec... et l'activité cérébrale suivait. Mort instantanée. Irréversible. Un suicide programmé.
Il marqua une pause, ses doigts tapants nerveusement contre la surface du Mnémophage.
— Ces sécurités ont été pensées pour la Syncope. Avant qu'elle ne les atteigne, les plus « lucides » des Redos n'ont pas laissé la mort les prendre avec leurs données. Ils ont construit une barrière. Un isolement interne. Une sorte de... dôme autour de leur propre esprit. Ils se sont enfermés dedans. Protégés. Inaccessibles. Son sourire s'accentua légèrement. Mais en forçant l'entrée... je détruisais tout. Le dôme explosait et ce qu'il contenait avec.
Beta ne le quittait pas des yeux.
— Oui, et alors ?
Zeta inspira, ses épaules se redressant légèrement.
— Alors j'ai arrêté de forcer. J'ai changé d'approche. Je ne cherche plus à pénétrer. Je réinitialise.
Un silence se posa.
— C'est-à-dire ? Demanda Beta.
— C'est-à-dire que j'ai restauré l'état initial. Avant la Syncope. Avant les couches de sécurité. Avant ce... dôme. J'ai tout remis à zéro. Une réinitialisation complète.
Le mouvement de Beta fut instantané. Elle se redressa d'un coup, attrapa Zeta au col avec une violence sèche. Le tissu blanc se tendit, comprima sa gorge. Zeta se figea, son corps entier traversé par une rigidité brutale. Ses mains se levèrent presque malgré lui, ouvertes, en signe de retrait.
— Tu veux dire que tu as tout effacé ? Que tu es entré... au prix de sa mémoire ?
La pression augmenta légèrement. Zeta déglutit, sa respiration se raccourcissant.
— Non... non. Au contraire. Ça n'a pas affecté la mémoire. Normalement...
— Normalement ?
Le mot tomba. Plus bas. Plus froid.
Zeta avala sa salive, sa nuque tendue sous la prise.
— Je... j'ai dit que je faisais un test, non ? Je valide sur elle... et on ajuste sur les suivants. Je voulais juste voir si la réinitialisation retirait les protocoles de sécurité... d'auto... destruction...
Un silence. Court. Dense.
La main de Beta lâcha. D'un coup. L'air revint brutalement dans la poitrine de Zeta, qui inspira trop vite, trop fort.
Le cœur d'Eno se contracta, les yeux rivés sur la jumelle, sur son sang. Une colère sourde monta. Il ne comprenait pas tout. Mais le temps avait passé, et peu à peu ses propres pensées trouvaient un appui, infime, fragile, quelque chose qui tenait sans Filie. Et ce qu'il savait, c'était ça. Elle n'était qu'un cobaye pour des idées que Zeta ne maîtrisait pas vraiment.
— ''Il ne sait pas ! Il teste sur elle sans savoir ce que ça va lui faire !''
Quelque chose remonta dans sa gorge. Pas de la bile cette fois. Quelque chose de plus sec. De plus dur.
Beta resta un instant immobile, puis se détourna, déjà ailleurs. Elle porta la main à son oreille.
— J'arrive, Theta-12. Détends-toi. Chaque problème a une solution.
Elle s'éloigna sans un regard de plus, quittant le hangar d'un pas maîtrisé. Sa silhouette disparut dans la lumière du couloir.
Le hangar sembla perdre quelque chose avec elle. Pas du calme.
De la pression.
Comme si une masse invisible s'était légèrement soulevée, laissant derrière elle un espace différent, plus flottant, moins défini.
Zeta resta figé une seconde, ses doigts encore légèrement tremblants contre le bord du Mnémophage. Il se repositionna lentement. Son regard suivit Beta jusqu'à ce qu'elle disparaisse, puis revint aussitôt sur les écrans.
Eta se relâcha d'un seul coup. La tension qu'il portait se dissipa en une respiration plus lourde. Il retira sa cagoule.
Son visage apparut. Brut. Anguleux. Le crâne et le cou partiellement métalliques, des segments mécaniques intégrés dans une structure encore organique par endroits. Une hybridation visible, assumée, sans tentative d'uniformisation. Le visage gardait une peau synthétique, tendue sur des angles trop nets. Une crête de cheveux synthétiques, orange, courait sur le sommet du crâne. Ses iris étaient bleues, translucides, animés de micro-mouvements liés aux implants qui les traversaient.
Eta s'approcha de Zeta, se penchant légèrement vers lui.
— Alors... tu vas y arriver ? On va enfin obtenir ce qu'Alpha cherche ?
Zeta esquissa un sourire, encore chargé de tension, mais traversé par une excitation plus profonde.
— Oui. Je vais y arriver. Je le sens. J'y suis presque.
Ses doigts replongèrent dans les commandes. Les écrans s'animèrent à nouveau, la barre de progression reprenant sa course.
— Mais... réinitialiser, ça veut dire quoi exactement ?
Zeta souffla, passa une main sur son crâne.
— Un retour à l'état de base. Comme quand un implant remplace une fonction biologique, puis si tu le retires, tu effaces les paramètres ajoutés pour revenir à la configuration d'origine.
Eta hocha lentement la tête, puis fronça les sourcils.
— Ouais... je vois. Mais c'est pas dangereux ? On peut... genre les manipuler comme on veut, là. Vu leur état pour protéger leur truc... si on les réinitialise, ça va pas les réveiller ? Vu que tu fais sauter leurs sécu de Syncope ou je sais pas quoi. Et la mémoire, elle s'écrase pas aussi ?
— Normalement, non. Enfin... je ne pense pas. Et, honnêtement, ce n'est pas vraiment le problème. Ce qui nous intéresse, c'est ce qu'ils savent. Oui, une partie sera perdue... mais uniquement la mémoire postérieure à la Syncope. Et elle nous sert à rien. Ce qu'on cherche, c'est ce qu'il y avait avant.
Eno les écoutait. Les informations commençaient à prendre forme. Lentement. Une logique s'assemblait, une raison derrière ce qui se passait. Pas complète. Mais suffisante pour que ça commence à tenir.
— Et si ce qu'il y avait avant ne contient pas ce que cherche Alpha ? Demanda Eta.
— Impossible.
Un silence. Eta se gratta la tempe, son regard glissant vers la jumelle sur le siège.
— Ils sont restés conscients tout ce temps ? Ils ont des souvenirs après la Syncope ?
Zeta hésita à peine.
— Je n'en suis pas totalement certain... mais je pense pas. S'ils savaient ce qui les attendait, il est logique qu'ils aient coupé leurs perceptions. Pour éviter de rester enfermés, lucides, dans un corps inerte. Donc pas de mémoire active sur cette période, par choix. Enfin... ça me paraît cohérent. Qui supporterait ça pendant plus de dix mille cycles de toute façon ?
Un silence.
— ''Attend... quoi ? Et si... ils étaient resté conscient ?''
La pensée était simple. Directe. Mais elle lui serra le ventre, violemment. Il déglutit difficilement, sa langue claquant contre le métal du bâillon.
— Si c'est vraiment eux qui ont choisi... Ajouta Eta.
— De quoi ?
— Bah, Alpha n'a jamais été clair sur ce qui s'est passé. Il a pas dit que c'était le groupe Red Origin qui avaient décidé... mais il a pas non plus dit que c'était Virex qui les avait forcés. Donc, qui les a vraiment mis dans cet état ? Qui à programmer cette merde pour qu'ils ressemblent à des vieux, vivent comme ça, cacher leurs savoirs de cette manière ?
Zeta le regarda, sans savoir quoi répondre. Puis la barre passa les quinze pourcents. Il s'y accrocha aussitôt, toute son attention concentrée dessus.
Le regard d'Eno resta fixé à elle. Chaque variation se répercutait directement dans sa respiration, la ralentissant, la coupant par instants.
— ''Pitié...''
Le chiffre s'afficha. Il atteignit vingt.
Le corps de la jumelle réagit immédiatement. Plus violemment. Les convulsions reprirent, plus profondes, désordonnées. Ses muscles se contractaient par vagues, incontrôlables. Le sang coula de sa bouche cette fois, traçant des lignes sombres sur son visage figé. Ses pupilles restaient fixes, ouvertes, vitrifiées.

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