Chapitre 6 - Les Jumelles (partie 3/6)
Le crâne de Zeta apparut. Entièrement rasé. Des tatouages bleus se déployaient sur la peau, courant le long du crâne, descendant sur le cou, disparaissant sous le col blanc. Des lignes fines ou épaisses, complexes, presque organiques, qui remplaçaient là où les cheveux auraient dû être. Deux implants discrets saillaient au-dessus des oreilles, simples, fonctionnels, sans fioriture. Ses yeux étaient entièrement bleus, luminescents, brillants. Pas d'iris. Pas de sclère. Une surface uniforme qui semblait éclairer de l'intérieur.
Eno les fixait sans comprendre ce qu'il regardait. Mais quelque chose dans cette scène lui donna envie de détourner le regard.
Il ne le fit pas.
— Zeta. Souffla-t-elle. Oui, les Redos sont limités... Donc on n'avait aucun moyen de tester le programme avant aujourd'hui. Aucun. Mais-
— Je sais ça ! Coupa Zeta. La Syncope en a éliminé la quasi-totalité. Mais ils crèvent tous, là ! Et si j'y arrive pas avant que le dernier meure, on aura fait tout ça pour rien. Et Alpha... Alpha va me...
— Regarde-moi. Elle posa ses mains sur ses épaules. On les a. Tu as ton programme. Tu as le Mnémophage. Respire. Tout ce qu'il te faut est là, avec toi, maintenant. Donc tu reprends. Tu réécris en conditions réelles, une ligne après l'autre. Tu trouves le point de rupture, tu ajustes, tu corriges. Il nous reste soixante-trois Redos. C'est largement suffisant. Extrais leurs souvenirs. C'est tout ce qu'on veut. Leur mémoire. Trouve un moyen.
Eno les écoutait. Chaque mot entrait, tournait, cherchait une place.
— ''Mais... quoi ?''
Un silence retomba. Lourd. Écrasant. Zeta se figea, la bouche entrouverte.
— Tu te rends compte qu'on a mis deux cents cycles à écrire ce programme ? Et tu veux que je le modifie là, maintenant, comme ça ? J'y arriverais pas !
Sa voix accrochait, tirée entre la panique et l'incompréhension.
Beta ne répondit pas tout de suite. Elle souffla, se redressa, puis tourna légèrement la tête vers Eta.
Il s'avança immédiatement.
Il attrapa Zeta à la gorge, sa main se refermant avec une force brutale. Le corps de Zeta se souleva à peine, juste assez pour couper son souffle. Ses pieds cherchèrent un appui qui n'existait plus. Son visage vira vers le bleu, ses veines gonflant sous la peau, ses mains agrippant le bras qui l'étranglait.
Puis, sur un simple signe de Beta, Eta relâcha.
Zeta retomba sur son siège, aspirant l'air dans une toux sèche, sa gorge râpant à chaque inspiration.
Eno regarda sans bouger. Sans pouvoir respirer. Quelque chose dans la vitesse du geste, dans la facilité avec laquelle Eta avait soulevé Zeta comme une chose, lui avait traversé la poitrine sans prévenir. Pas de la surprise. Pire. De la certitude. Ces gens menaçaient les leurs naturellement. Sans effort. Sans réflexion.
— Tu as détecté leur signal. Tu as suivi cette trace jusqu'ici. Tu es entré sans déclencher une Gine que tu qualifiais toi-même d'infranchissable. Et maintenant tu m'expliques que tu serais incapable d'adapter le programme ?
Zeta déglutit, se redressa malgré la douleur.
— Je... ce n'est pas moi.
Beta inclina légèrement la tête. Ses cheveux attachés haut ballottant au mouvement.
— Comment ça ?
Eno le sentit immédiatement dans son propre corps. Une tension qui se glissa sous sa peau, remonta dans sa nuque, comprima sa respiration.
— ''Ce n'est pas lui.''
La pensée arriva sans qu'il la cherche. Et avec elle, quelque chose d'autre. Plus bas. Plus froid.
— Le signal, oui... Zeta hésita.
— Développe, tout. Vite. Ordonna Beta.
Zeta força sa voix à se stabiliser.
— Le signal, c'était celui d'un des Redos. Faible. On pensait que leurs connexions avaient été coupées par la Syncope. Mais j'ai détecté une onde. Neurologique. Résiduelle. Je l'ai retracée, elle m'a mené ici. Quand j'ai vu que c'était une Gine de Virex qui gardait l'endroit, j'ai compris ce que ça voulait dire. Alors quand on est arrivés, je m'attendais à bosser comme un fou. Contourner une Gine de cette ancienneté, ça m'aurait pris des mois. Des cycles peut-être. Mais... j'ai rien fait. Rien du tout. Il y avait déjà un chemin ouvert. Directement dans son code. Une faille. J'ai juste... utilisé ce passage. C'était rapide...
Il marqua une pause.
— Je suis entré par là. Mais j'ai rien fait.
— C'est pour ça qu'on est rentré en pleins jour, alors que le plan c'était la nuit ? Demanda Eta.
Le regard de Zeta glissa, brièvement, vers Eta. Un acquiescement timide. Une fraction de seconde, pas plus, avant de revenir sur Beta.
Le ventre d'Eno se retourna lentement. Sans bruit. Il n'avait pas besoin que Zeta le dise. Il n'avait pas besoin que quelqu'un le nomme.
— ''C'est moi. C'est de ma faute. Ils meurent... à cause de moi...''
Ses doigts tremblèrent imperceptiblement contre le métal. Personne ne le remarqua. Les larmes coulèrent de nouveau, silencieuses mais nombreuses. La nausée remonta sans réussir à jaillir pour autant.
Beta serra son Terminal dans sa main. Le geste fut simple. Presque discret. La structure éclata en fragments, pulvérisée, les morceaux tombant au sol dans un cliquetis sec.
Même Eta eut un mouvement imperceptible.
Eno baissa la tête sans s'en rendre compte. Sa gorge se serra, son cœur cognant plus fort contre ses côtes. La culpabilité était toujours là, froide, posée, sans se manifester autrement. Elle n'avait pas besoin de faire plus.
— Je... je peux le faire. Je vais... y arriver. Balbutia Zeta, la voix tremblante.
Il se repositionna face au Mnémophage, épaules inclinées vers l'avant, et replongea dans les lignes.
— Je préfère ça. Lâcha Beta en se tournant vers les Theta.
Le mouvement reprit.
Les résidents passèrent un par un. Zeta testait, ajustait, contournait. Ses doigts glissaient sur les surfaces physiques, forçaient des accès, tentaient de réécrire certaines lignes. Parfois il s'arrêtait une fraction de seconde, suspendu sur une hypothèse, puis replongeait aussitôt. Mais à chaque fois, le même résultat. Les corps cédaient. Sans transition. Sans retour.
Le tas grandissait.
Eno ne regardait plus les corps. Il regardait Zeta. La façon dont ses gestes se contractaient à chaque échec, devenaient plus secs, plus rapides, moins contrôlés. L'irritation qui s'infiltrait dans chaque impulsion, dans la force qu'il mettait à frapper les surfaces. Quelque chose s'usait en lui, visible, mesurable.
— ''Il recommence à craquer. Il... il a peur. D'Elle ?''
Regarder Zeta était plus supportable que regarder les cadavres. C'était tout. Eno le savait. Ce n'était pas que de la curiosité. C'était aussi une stratégie de survie rudimentaire, la seule qu'il avait trouvée.
Beta restait en retrait. Immobile en apparence. Mais Eno percevait les détails. Le rythme de sa main contre son propre bras. Régulier. Mécanique. Une tension contenue qui ne sortait pas mais qui s'accumulait, cherchant une issue qu'elle ne trouvait pas encore.
À côté de lui, Loli avait les yeux ouverts mais ne regardait plus rien. Meni ne bougeait plus du tout, le dos toujours courbé dans cette rigidité anormale. Sexy s'était recroquevillé sur iel-même, les épaules rentrées, comme s'iel cherchait à occuper le moins d'espace possible. Kik gardait la tête baissée, ses mâchoires contractées. Ori fixait les corps des résidents, les larmes coulants, sans s'en rendre compte.
Dom, lui, n'avait pas lâché. Ses chaînes résonnaient encore par intermittence, moins fréquemment, mais toujours là. Méthodiques. Comme un rappel que quelqu'un, dans ce hangar, n'avait pas encore renoncé.
Eno s'y accrocha. A ce son. A cette régularité. Sans savoir pourquoi exactement. Peut-être parce que c'était la seule chose qui ressemblait encore à une résistance.
Le temps passa dans une boucle déroutante.
Un résident. La barre qui progressait. Le sang aux oreilles, aux nez, puis aux yeux. Les dix pourcents. Les veines qui éclataient, perçant la peau. La mort. Zeta qui pestait, replongeait. Beta qui s'impatientait. Eta qui tournait, arme en main, derrière les sept, puis devant eux, sans s'arrêter.
Puis la boucle recommençait. Un autre résident. Le tas grandissait, les corps glissaient du sommet, s'étalaient sur le sol, élargissant cette masse immobile qui ne cessait de croître.
À force de regarder, de subir sans pouvoir détourner les yeux, Eno avait commencé à compter. Sans vraiment décider de le faire, juste pour avoir un fils de pensée cohérent. Les silhouettes. Les Theta. Les passages. Ceux qui entraient, ceux qui ressortaient, ceux qui restaient. Les mouvements n'étaient jamais exactement les mêmes.
Les tailles variaient. Les masses aussi. Certains plus larges, d'autres plus fins, certains clairement augmentés, d'autres moins. Mais aucun plus grand qu'Eta, lui, avait largement une tête de plus qu'Eno.
Et peu à peu, un chiffre s'était imposé.
— ''Trente-quatre. Minimum. Peut-être plus.''
Les Theta étaient une main-d'œuvre entière, organisée, structurée, qui obéissaient sans hésitation aux trois autres.
Ses doigts tremblaient légèrement contre le métal. Ses larmes coulaient sans qu'il puisse les retenir, glissant le long de ses tempes jusque dans son bâillon. Sa respiration accrochait, trop courte, trop rapide. Compter. Juste compter. C'était tout ce qu'il lui restait.
Ces réflexions ne menaient nulle part. Eno le savait. Elles tournaient en boucle, vides, sans issue. Pourtant il s'y accrochait. De toutes ses forces. Parce que sans ça, le reste prendrait toute la place. Et si le reste prenait toute la place, ce serait tout son corps qui lâcherait.
Puis Zeta s'arrêta.
Il se redressa d'un coup, quitta le siège dans un élan sec. Un sourire discret étira le coin de ses lèvres, chargé de quelque chose de nouveau. Son regard glissa vers Beta.
— Combien il en reste ?
Beta porta la main à son oreille.
— Theta-12. Combien de Redos encore en vie ?
Un silence. Court. Dense.
— Treize. Dit Beta.
Quelque chose se resserra dans la poitrine d'Eno. Un point précis, profond, qui tira sur sa respiration sans prévenir.
— ''Seulement treize... sur cent trois...''
Le chiffre resta suspendu, lourd, irréel, puis glissa plus bas, s'enfonçant dans son ventre. Il essaya de s'y accrocher comme aux autres chiffres. Ça ne marcha pas. Celui-là était différent. Celui-là avait un poids que les autres n'avaient pas.
— ''Les Ju-''
Son regard partit aussitôt vers le tas. Cherchant. Les Jumelles. La cicatrice. Il ne les vit pas. Le nœud dans sa gorge ne se défit pas pour autant.
— J'ai une idée. Dit Zeta.
Sa voix avait changé. Plus rapide. Plus chargée. Il se redressa légèrement, le regard animé d'une intensité nouvelle.
— Je teste sur le prochain. Si ça marche, deux ou trois cobayes suffiront pour ajuster. Je devrais réussir à extraire les fichiers. À enregistrer leurs mémoires. Je crois... oui. J'ai trouvé !
Un sourire large, sincère, presque lumineux dans sa brutalité. Son corps vibrait d'une excitation contenue. Il retira ses gants. Ses mains apparurent, entièrement mécaniques, pas la moindre peau synthétique, les articulations métalliques, bleus, brillants sous la lumière du hangar. Ses doigts se tendirent vers les commandes.
Beta ne bougea pas. Aucun sourire. Aucun relâchement. Juste ce regard fixe, stable, puis un geste minimal. Une injonction.
Des Theta se mirent en mouvement pour amener un nouveau résident.
Mais avant qu'ils n'atteignent le corps inerte au sol, trois hommes firent irruption dans le hangar. Leurs pas lourds résonnèrent sur le métal, leurs respirations encore chargées de mouvement.
— Beta. On a un problème avec elles.
Le corps d'Eno réagit avant qu'il ne tourne la tête. Son ventre se contracta brutalement. Il pivota, muscles tirant sous la contrainte.
— ''Les Jumelles...''
Portées. Maintenues.
Il reconnut aussitôt celle à la cicatrice. Son regard s'y fixa, incapable de décrocher. Leurs corps étaient portés par deux hommes, leurs mains maintenues en contact par un troisième. Un lien. Continu. Ininterrompu.
Son souffle se coupa. Quelque chose descendit en lui, froid, lourd, définitif.
— ''Elles vont mourir !''
— Quoi ? Dit Beta.
— Ces deux-là... elles bougent dès qu'elles ne se touchent plus.
Zeta se redressa d'un coup.
— Impossible. Les sécurités implantées ont neutralisé toute activité volontaire ou involontaire. Leur système est entièrement passif. Plus aucune impulsion musculaire, plus aucune réponse biologique active. Ils ne fonctionnent que sur un réflexe autonome minimal, indépendant du réseau, qui maintient les fonctions vitales minimum. Elles ne peuvent pas bouger.
Un Theta haussa légèrement les épaules.
— C'est ce qu'on croyait aussi. Montre-leur. Dit-il à l'homme qui tenait les mains des Jumelles.
Le Theta relâcha alors sa prise. Le changement fut presque instantané.
D'abord un mouvement infime. Les doigts de celle à la cicatrice tremblèrent, une micro-contraction, fragile, hésitante. Puis l'autre répondit. Et en une fraction de seconde, tout bascula.
Leurs corps se mirent à convulser.
Violence brutale. Incontrôlable.
Leurs muscles se contractaient en rafales désynchronisées, leurs torses se soulevant par à-coups, leurs membres tirant dans des directions opposées comme si quelque chose à l'intérieur forçait sans cohérence.
L'estomac d'Eno se retourna. Sa respiration éclata en un souffle irrégulier. À côté de lui, il entendit Loli retenir un son, quelque chose entre le sanglot et la nausée, étouffé par le bâillon mais présent. Meni s'était tassé encore un peu plus sur lui-même. Sexy avait fermé les yeux, les traits figés, les mâchoires serrées. Eno crut entendre un cri dans la gorge d'Ori. Mais le grognement de Dom couvrit tout, plus fort, incontrôlé, son visage rivé sur les Jumelles.
Zeta resta immobile, stupéfait. Bouche entrouverte. Puis il s'approcha, lentement, attiré malgré lui. Beta décroisa les bras sans un mot. Eta éclata de rire, un son franc, déplacé, qui résonna contre les parois.
La mousse apparut aux lèvres des Jumelles, blanchâtre, instable, débordant à chaque spasme. Le troisième Theta réagit immédiatement. Il saisit leurs mains, rétablit le contact.
Tout s'arrêta. Net. Leurs corps redevinrent stable, suspendus dans cette passivité artificielle.
Le souffle d'Eno retomba lourdement dans sa poitrine. Ses yeux restaient fixés sur celle à la cicatrice. Sur ce visage qu'il ne voyait pas encore vraiment mais qu'il connaissait déjà, quelque chose dans la ligne de sa mâchoire, dans la façon dont ses cheveux blancs retombaient, qui lui serrait la gorge sans raison qu'il puisse nommer.
Zeta tendit la main, toucha l'une des Jumelles, ses doigts glissant sur sa peau avec une lenteur presque irréelle. Beta coupa immédiatement son mouvement.
— Posez-en une sur le siège. Zeta, fais ton test. Ça ne change rien, non ?
Zeta ne répondit pas tout de suite. Son regard glissa des Jumelles à Beta.
— Non... ça ne change rien.
Sa voix avait légèrement décroché sur les derniers mots. Eno l'entendit.
Les corps furent séparés. Le contact rompu. Celle à la cicatrice fut installée sur le siège renforcé. Les arceaux se déployèrent immédiatement, se refermant autour d'elle avec une précision mécanique, verrouillant chaque point de son corps. Les spasmes revinrent aussitôt, violents, mais contenus par les structures qui absorbaient chaque mouvement.
L'autre fut posée au sol, allongée à côté des autres.
Son corps continuait de se contracter par vagues, irrégulières, ses membres tremblant par saccades contre le métal. Autour d'elle, cinq autres résidents restaient étendus, immobiles, leurs corps attendant leur tour dans un silence figé.
— ''Pitié, arrêtez.''
Eno voyait les doigts de Zeta frapper les touches avec une précision nerveuse. Presque agressive. Chaque impulsion envoyée dans la machine déclenchant des réactions immédiates.
À côté de lui, la jumelle à la cicatrice se mit à convulser plus violemment. Son corps se tendit d'un seul bloc, puis vibra par saccades irrégulières, incontrôlables. Une mousse épaisse se forma au coin de ses lèvres, débordant lentement, glissant le long de sa joue.
Quelque chose se serra dans sa poitrine. Brutal. Immédiat. Les larmes montèrent d'un coup, brûlantes derrière ses yeux, sans qu'il puisse les retenir.
— ''Elle va mourir !''
Son corps réagit avant toute décision. Il bougea. Beaucoup. Un réflexe. Les chaînes répondirent immédiatement, les cliquetis métalliques résonnant dans l'espace, la contrainte se renforçant autour de lui.
Eta tourna la tête vers lui. Une tension brève. Froide.
Il ne le vit pas. Toute son attention restait accrochée à la jumelle. Le sang qui commençait à couler de ses oreilles, fin d'abord, puis plus dense.
Eno bascula son torse vers l'avant en hurlant dans une tentative instinctive. Inutile. Les anneaux tirèrent, la résistance s'amplifia, son corps refusait d'aller plus loin.
Le coup partit sans avertissement.
Brutal.

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