Chapitre 6 - Les Jumelles (partie 6/6)
Ses yeux s'ouvrirent d'un coup, comme un choc. Elle se mit à crier, à bouger pour se dégager, ses pieds frappant l'air et le sol jusqu'à la douleur. Une main tenta d'attraper le poignet d'Eta, l'autre griffa le sol. Elle se débattait de plus en plus fort. Ses larmes coulaient sans s'arrêter. Mais son corps maintenu, sans échappatoire, rendait chaque tentative vaine, chaque mouvement se brisant contre la force qui la retenait.
Zeta déglutit.
— Tu vas vraiment... ? Demanda-t-il en fixant les écrans du Mnémophage.
Eta ramena son attention sur la jumelle. Son regard s'attarda sur son visage en larmes, sur cette voix déformée par la peur, sur ce corps sous le sien. Un sourire s'étira sur ses lèvres. Une chaleur monta en lui.
— Carrément. Regarde comme elle se débat. Ça me donne trop envie.
La réponse tomba sans hésitation. Froide. Directe. Bien pire que n'importe quelle bravade. Puis Eta retira son gant. Rapidement. Sa main métallique se posa sur sa fesse. Caressant, palpant. Remonta. Glissa sous le tissu de sa tunique.
— Dangereuse ? Mon cul, ouais ! Ria Eta.
Dom se contracta plus violemment en voyant Eta lécher le coin de sa lèvre, les chaînes tendues, vibrant dans un cliquetis métallique énervé. Ori hurlait maintenant sans retenu dans son bâillon, des sons étouffés, chargés d'une colère qui saturait l'air. Eno, lui, ne pouvait pas détourner les yeux.
La jumelle cria plus fort. Sa tête tenta de bouger dans tous les sens, cherchant, fuyant, sans trouver de sortie. Elle fixa les sept attachés. Ses yeux allèrent de l'un à l'autre, cherchant quelque chose, quelqu'un. Elle les regarda. Elle les vit. Dom tiré sur ses entrave, Ori hurler pour elle.
— Aidez-moi ! Pitié !
Les mots s'enchaînaient entre deux dyspnées, entre deux suppliques. Elle bougeait, hoquetait, contractait son corps entier. Sa voix se cassait à chaque mot, à chaque halètement paniqué. Elle répétait. Les mêmes mots. Encore. Et encore. Comme si rabâcher pouvait finir par atteindre quelque chose.
Mais rien ne venait. Personne. Pas un geste. Pas un mot.
Rien.
Sauf les mains d'Eta qui continuaient. Lentes. Méthodiques. Parcourant sa peau comme si elle lui appartenait déjà. Comme si ses suppliques et ses larmes n'existaient que pour son plaisir. Comme si tout ça était parfaitement normal.
Eno n'arrivait plus à regarder ailleurs. Son regard restait accroché malgré lui, figé, comme si ses muscles refusaient de rompre le lien.
— ''Arrête... Arrête ça !''
Il vit Zeta revenir à son siège avec une précision presque mécanique. Pendant que les Theta ramenaient déjà un autre résident, le positionnant sur le second fauteuil.
Les gestes étaient fluides, organisés. Comme si rien de ce qui se produisait n'avait la moindre importance. Comme si la jumelle n'existait pas.
Puis un cri monta plus haut que les autres. Plus aigu. Plus déchiré.
Eta venait d'arracher le vêtement de la jumelle d'un geste sec. Le tissu céda immédiatement. Son dos apparut, exposé, vulnérable. Il ne restait plus qu'un boxer et une brassière.
Le hurlement qui suivit fut différent. Total. Puis il se brisa presque aussitôt sous ses propres sanglots. Son corps tremblait, secoué de spasmes incontrôlables, ses larmes s'écrasant sur le sol en continu. Sa tête restait bloquée sur le côté, la joue contre le métal, sa respiration passant mal, saccadée, étouffée. Elle regardait Dom, le fixant, suppliant une aide.
Il poussait sur ses chaînes de toute ses forces, mais à chaque poussé elles se resserraient, sa respiration se coupant sous la contrainte, son cou devenant presque rouge.
Eta observa. Il ne bougea plus. Il la regardait se fondre dans la peur. Et quelque chose dans ces yeux changea. Il se pencha d'un coup, sa langue glissa frénétiquement sur le dos de la jumelle.
Le contact. La sensation.
Son corps se tendit violemment, un hurlement lui arracha la gorge, cette fois chargé d'une terreur brute et totale. Ses ongles raclèrent le métal, la peau cédant sous la friction, le sang apparaissant aux bouts des doigts. Ses jambes frappaient, ses bras repoussaient, inutilement. La main d'Eta, massive, verrouillait sa nuque. Ses hanches pressées contre ses jambes l'écrasaient au sol sans possibilité de mouvement.
Ses cris traversaient tout. Ils déchiraient l'air, s'infiltraient jusque dans la poitrine d'Eno, y laissant des impacts secs. Répétés.
Même Zeta semblait affecté. À peine. Une tension dans les épaules. Une micro-hésitation dans ses gestes. Sa concentration restait là, mais moins nette, comme légèrement perturbée par ce qui débordait autour de lui.
La langue d'Eta traçait des sillons immondes sur la peau de la jumelle. Sa main libre descendit rapidement. Au cliquetis de son pantalon, Ori hurla plus fort, tirant sur ses chaînes. Dom tira si fort qu'Eno crut sentir le sol frémir sous lui. Un Theta s'approcha aussitôt, une arme plaquée contre l'arrière du crâne de Dom. Ori se mit à pleurer en hurlant. Les autres détournèrent le regard, les yeux fermés si fort que même les larmes ne coulaient plus, prisonnières sous les paupières.
Eno, lui, ne pouvait que fixer Eta. Cette langue sur cette peau qui n'avait rien demandé. Cette main sur ce pantalon qui tentait désespérément de libérer la tension en dessous.
La jumelle ne faisait plus rien de réfléchi. Ses gestes étaient devenus désordonnés, paniqués. Les larmes ne coulaient plus, elles dévalaient, inondant presque le sol sous elle. Sa voix se cassait à force de hurler, s'éraillant, perdant sa substance. Même son regard s'était décroché de Dom, cherchant ailleurs, une issue, quelque chose, quelqu'un qui pourrait vraiment l'aider.
Puis quelque chose changea en elle.
Ses yeux accrochèrent. Plus loin. Un point fixe dans le chaos. Le tas de cadavres : les résidents.
Inertes. Empilés.
La terreur monta d'un coup, traversant son corps comme une décharge. Pas celle de souffrir sous le corps d'Eta. Celle de mourir sous ses mains. Elle se figea, obnubilée par ces corps sans vie, les détaillant un à un, s'imaginant parmi eux, oubliant presque le bassin d'Eta qui se collait, se frottait à elle à travers le tissu.
Son souffle se coupa. Ses muscles se figèrent. Ses yeux restèrent ouverts, fixés, immobiles. Puis tout s'arrêta. Son souffle. Ses pensées. Sa peur. Ses mouvements.
Ce n'était pas pour les corps. Pas pour les visages. Pas pour les formes. Pas pour Eta et cette langue qui venait de lâcher son dos, cette main qui ne la touchait plus, occupée à libérer autre chose.
C'était un détail. Un collier. Au sol. Un anneau doré accroché à une chaîne épaisse.
Son regard ne quitta plus le collier. Tout le reste disparut autour d'elle. Ses cris, sa douleur, la présence des autres. Tout se retira. Il ne restait que ça. Ce point précis.
Sa poitrine resta bloquée entre deux respirations. Un souffle à peine perceptible glissa entre ses lèvres, fragile, tremblé, presque absent.
— An...gy... ?
Sa gorge se referma d'un coup. Les larmes coulèrent sans bruit sur ses tempes. Son corps ne tremblait plus sous les gestes d'Eta, mais quelque chose s'était déplacé. Tout ce qui lui arrivait passait au second plan, lointain, presque irréel. Il n'y avait plus que ce collier. Trempé de sang. L'anneau doré qui captait la lumière en fragments ternes.
Puis lentement son regard remonta. La main. Fripée. Immobile. Le bras. Le corps. Et enfin ce visage, partiellement dissimulé sous une masse de cheveux longs, blancs, emmêlés.
La cicatrice.
Quelque chose céda.
Ce qui sortit d'elle n'avait plus rien à voir avec les cris d'avant. Pas la peur. Pas la panique. Quelque chose de plus profond. De plus bas. De plus ancien. Un hurlement qui semblait arracher son cœur directement de l'intérieur.
— ANGY !
Le nom explosa dans l'air.
Eno le reçut en plein torse. Une tension brutale remonta le long de sa nuque. Il tourna la tête vers la jumelle à la cicatrice. Les larmes coulaient sur le visage de la première, continues, silencieuses, comme si elles n'avaient plus besoin de bruit pour exister.
Eta se figea à ce silence. Sa main était sur le boxer de la jumelle, prêt à l'abaisser. Mais elle ne réagissait plus. C'était comme s'il n'existait pas. Son sourire se retira. Ses sourcils se froncèrent. Il serra la mâchoire, empoigna la fesse de la jumelle avec force, ses doigts de métal éraillant la peau jusqu'au sang. Elle ne réagit pas. Son regard était braqué sur les résidents. Sur cette cicatrice. Eta grimaça, agacé par ce manque de réaction, par cette indifférence soudaine qui l'effaçait complètement.
— Hurle, putain.
Mais elle, elle restait figée. Happée. Et sa voix sortit. Pas pour Eta. Pour elle. Sa jumelle.
— Angy ?
Eta s'agaça. Son geste changea. Plus sec. Il la retourna d'un mouvement fluide, sans effort visible, puis sa main se referma sur sa gorge. La pression s'appliqua immédiatement. Précise. Totale. Sa trachée s'écrasa sous la contrainte, coupant l'air d'un coup.
Son corps réagit violemment. Ses jambes frappant le sol dans des mouvements désordonnés. Ses mains agrippant l'avant-bras qui l'étranglait. Son visage vira du rouge au bleu, ses yeux s'écarquillant sous le manque d'air. Elle griffa encore. Ses ongles ne faisaient rien. Rien ne pénétrait le métal des bras d'Eta.
Autour, les réactions montèrent. Eno sentit son propre corps se tendre, ses muscles se contractant sans qu'il puisse bouger. Dom, grogna, tirait violemment sur ses chaînes, la structure grinçant sous la tension malgré l'arme braqué sur sa nuque. Ori hurlait à travers son bâillon, des sons étouffés, violents, qui se perdaient dans le bruit.
— ''Quelqu'un... Faites quelque chose. Il va la tuer !''
La pensée arriva, inutile, brûlante. Il n'y avait rien à faire. Il le savait. Mais elle arriva tout de même.
Le cri de la jumelle traversa l'espace, brisé par les sanglots, chaque mot arraché à un souffle trop court. Eta retrouva son sourire. Ses yeux à elle étaient revenus sur lui, son corps réagissait à nouveau à ce qu'il faisait, à cette douleur qu'il imposait. C'était tout ce qu'il voulait.
— Non... arrête !
Eta savoura cette supplique, les yeux fixés sur cette bouche entrouverte, imaginant ce qu'il en ferait ensuite. Mais la jumelle détourna les yeux de ce regard prédateur. Une larme glissa, tomba dans ses cheveux noirs. Et son regard dériva sur le côté. Vers sa jumelle.
— Angy... Angy. Debout ! DEBOUT !
Aucune réponse. Rien. Pas un mouvement. Pas un clignement. Juste cette présence figée.
Morte.
Les yeux de la jumelle roulèrent sous la pression. Ils revinrent. Fixes. Sur le collier. Puis sur la cicatrice. Son bras quitta le poignet d'Eta et se tendit.
Désespéré.
Ses doigts tremblaient, cherchant à atteindre le corps inaccessible. Sa poitrine se souleva, un souffle brisé tentant de passer à travers la pression qui l'écrasait. Et dans ce fragment d'air, coincé, arraché, elle souffla.
— Il... me... fait... mal... Angy... Angelys...
Le son était faible. Brisé. Presque déjà absent.
Eno ferma les yeux trop fort, ses paupières se contractant violemment, incapable de soutenir l'image une seconde de plus. Quelque chose partit en lui sans qu'il ne le contrôle. Une impulsion brute. Un élan impossible. Comme une tentative désespérée de briser ce qui se passait.
— ''Debout !''
Puis le hurlement arriva.
Le dernier possible.
— ANGELYS !!
Et Eno le sentit immédiatement, sans passer par la pensée. Comme une décharge électrique fine et sèche qui éclata directement dans son crâne, avant de se diffuser dans tout son corps.
Il rouvrit les yeux d'un coup sur la jumelle à la cicatrice.
Son regard ne lâchait plus. Tout le reste se déforma autour. Les sons se diluèrent, étirés, puis compressés, comme aspirés hors du réel. Les cris d'Ori, les mouvements de Dom, les chocs de la jumelle, le rire d'Eta. Tout devenait lointain, indistinct, comme si l'espace lui-même se refermait sur ce seul point.
Il n'était même plus certain de cligner des yeux.
— ''Pitié ! QUELQU'UN !''
Puis il le vit. Sur elle.
Une impulsion. Microscopique. Presque inexistante.
L'auriculaire bougea. À peine. Un frémissement si faible qu'il aurait pu passer inaperçu. Son souffle resta bloqué, suspendu, coincé dans sa poitrine. Il n'y crut pas. Pas vraiment.
Mais un second mouvement suivit.
Un autre doigt. Lent. Hésitant.
Et au même instant, le hurlement de la jumelle s'écrasait, étouffé par la pression sur sa trachée. Sa voix brisée en fragments d'air.
Un troisième mouvement.
La main cette fois. Un tremblement. Un sursaut intérieur. Les doigts se refermèrent progressivement, les phalanges tirant, la peau blanchissant sous la tension, puis la main s'ouvrit à nouveau, comme si elle cherchait à comprendre sa propre existence.
Le mouvement remonta le long du bras. Le coude tira, difficilement, avec une lenteur anormale, et la paume vint s'écraser contre le sol, cherchant un appui.
Un genou remonta vers le ventre, entraîné par une contraction encore instable, encore maladroite. La cuisse répondit, tirant avec le bras, et le corps se souleva.
Lentement. Trop lentement. Comme arraché à la matière elle-même.
Une poussée sur les bras.
Les cheveux blancs glissèrent de son dos, tombant lourdement au sol, et son visage se décolla à son tour, millimètre par millimètre. Chaque mouvement semblait coûter.
Une traction. Une résistance. Comme si chaque articulation devait être reconquise.
Le corps continua de monter. Un genou trouva le sol. Puis un pied. Instable. Le corps trembla légèrement, une oscillation interne difficile à contenir.
Les deux pieds vinrent s'ancrer, mal assurés, mais présents.
Les jambes se tendirent, lentement, tirant tout le reste avec elles. Les mains quittèrent le sol, libérant le poids, et son dos resta voûté, penché en avant, les bras ballants, oscillant à peine.
Ses cheveux blancs retombaient devant son visage, collés, masquant entièrement ses traits.
Eno ne pensait plus. Rien ne passait. Rien ne tenait. À part lui, personne ne semblait la voir se relever.
Son corps était bloqué, tendu, absorbé par cette seule vision. Ce corps qui s'éveillait sans logique. Qui craquait presque sous l'effort. Qui retrouvait une verticalité avec une lenteur douloureuse, comme si chaque fibre devait se réapprendre elle-même.
Puis elle fut debout. Immobile. Son visage toujours caché sous la masse blanche.
Et lentement, très lentement, sa tête pivota, attirée par le son brisé au sol, par cette voix qui s'éteignait, par cette présence.
Vers sa jumelle.

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