Chapitre 7 - Conscience (partie 1/4)

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Personne ne voyait rien. Ou plutôt, personne ne regardait vraiment. Zeta restait enfermé dans un mutisme dense, les épaules légèrement rentrées, le regard fixé sur le Mnémophage comme si toute sa réalité s'y était réduite. Ce n'était même plus du déni, c'était une incapacité à affronter, un refus viscéral de laisser son attention dériver ailleurs.

Les Theta se répartissaient autour, désynchronisés. Deux tournaient le dos à la scène, figés devant les écrans de Zeta, leurs yeux accrochés aux lignes comme s'ils y comprenaient quelque chose, n'importe quoi. Un, bien plus direct, observait sans détour. Corps légèrement penchés, respiration plus saccadée, attiré par ce point précis : la jumelle. Le dernier observait Eta, son arme braquée sur Dom dans son dos.

Ori hurlait encore, le regard horrifié sur la main d'Eta qui se libérait totalement maintenant, l'autre toujours serrée sur la gorge de la jumelle. Dom avait les yeux braqués sur le Theta derrière lui, en colère mais prudent, retenant chaque mouvement.

Kik, Sexy et Loli avaient fermé les yeux. Si leurs mains n'avaient pas été entravées, elles auraient été plaquées sur leurs oreilles pour étouffer le gargouillement qui montait de la gorge écrasée de la jumelle.

Meni, lui, semblait avoir vu. Ou peut-être seulement senti. L'ombre qui bougeait devant lui, le reflet mouvant dans la flaque de sang. Mais sa tête restait basse, penchée sur ses propres genoux, comme pour se convaincre que ce n'était pas réel. Que ce corps mort ne pouvait pas se lever.

Mais Eno, lui, ne voyait rien d'autre. Son regard était verrouillé sur le visage de la jumelle à la cicatrice.

Il ne voyait pas la peau de l’autre qui virait lentement au bleu, tirant par plaques irrégulières sous la surface. Cette bouche entrouverte, relâchée malgré la contrainte, laissait s'échapper des filets de salive et de sang qui glissaient le long du menton, s'écrasant sur le métal.

Eta lui était dans une contemplation jouissive.

Ses doigts, serrés autour de sa gorge, ne tremblaient pas. Pas d'hésitation. Quelque chose de plus sombre, qui passait dans la manière dont il la regardait. Une tension plus trouble, plus enfouie, qui ne se limitait plus à la violence brute.

Son attention s'accrochait à cette bouche, y revenait, insistante. Cette vulnérabilité exposée. Cet espace offert, déformé. Il ne la serrait pas pour la tuer, pas encore, ni pour l’inconscience. Il voulait l'entendre. Il voulait sa terreur pour lui seul, ce souffle arraché, cette résistance qui s'effaçait, et il savourerait ça jusqu'au bout. Une pulsion glissait en lui, obscène, mêlée à l'envie de contraindre, de posséder, de franchir encore une limite. Silencieuse. Persistante. Impossible à ignorer.

Eno n'entendit pas le souffle d'Eta quand sa main quitta son sous-vêtement. Ce relâchement bref, presque satisfait, celui d'une bête qui se libère et qui sait ce qui vient après. Ni le hurlement étouffé d'Ori derrière son bâillon, son corps se tendant à se rompre face à cette scène.

Non, son attention seule était ailleurs, fixe. Sur elle.

Son corps était figé, une tension fine remontant le long de sa nuque, s'accrochant sous son crâne, mais ses yeux restaient ouverts. Accrochés. Il voyait ce corps. Vieilli. Marqué. Immobile depuis trop longtemps. Et pourtant… il bougeait.

Son souffle se bloqua net, coincé trop haut dans sa poitrine. Un martèlement envahissant tout. Irrégulier. Brutal. Impossible de savoir si c'était les pieds de la jumelle qui frappaient encore le sol ou si c'était son propre cœur qui cognait contre ses côtes, trop fort, trop vite.

Ses pensées ne tenaient plus. Elles glissaient, se superposaient, se brisaient avant d'aller au bout. Trop de questions. Aucune réponse. Trop de détails. Et en même temps, une sensation inverse : un monde trop vaste, trop dense pour lui.

Mais une chose restait.

Entre les mèches blanches qui tombaient devant son visage, elle regardait. Pas la pièce. Pas les autres. Elle regardait sa jumelle.

Puis le son arriva.

Pas un son normal. Pas quelque chose que l'air transportait. Une vibration. Métallique. Artificielle. Un souffle codé, trop fin, trop propre. Personne n'aurait dû le percevoir.

Lui, si.

— « Restauration des paramètres initiaux en cours. Réactivation de la configuration d'origine. Synchronisation des structures engagée. »

À cet instant, le monde se contracta, réduit à un point unique.

Puis la jumelle, à deux doigts de l'asphyxie, tourna légèrement la tête. Ses yeux trouvèrent l'autre.

Debout.
Impossible.

Et dans un souffle arraché, fragile, suspendu juste avant la rupture, elle murmura.

— An… gy…

La réaction fut immédiate.

À travers les mèches blanches qui lui barraient partiellement le visage, Eno vit les yeux s'écarquiller, les pupilles se contracter violemment jusqu'à se réduire, puis le mouvement partit.

Une enjambée. Un mètre avalé d'un seul bloc, sans transition, le corps lancé avant même que la pensée ne s'organise. Mais Eta n'eut pas besoin de tourner la tête. Il sentit. Une rupture dans l'air, une vibration, un déplacement. Son instinct en alerte.

Par pur réflexe, sa main lâcha la gorge et plongea vers sa hanche. Le couteau fut arraché du fourreau dans le même mouvement, lancé d'un geste sec, précis. La jumelle à la cicatrice fit un pas en arrière, trop lent, et la lame se planta dans son pied avec un claquement sourd. La vibration remonta dans le sol, et une seconde de silence absolu s'écrasa sur le hangar.

Eta resta figé une fraction de seconde, le souffle coupé, les yeux ouverts trop largement face à ce corps.

Debout. Droit. Immobile.

Arrêté net, sans le moindre tressaillement malgré l'impact dans son pied, le sang coulant en nappe fine sur le sol. Le bruit avait brisé la suspension. Les Theta réagirent d'un bloc, leurs armes se levant dans un cliquetis sec, leurs postures se recalant instantanément vers une cible unique.

Zeta, lui, s'était arrêté, ses mains suspendues au-dessus des interfaces, incapable de continuer, le regard décroché.

Cette fois, tous regardaient.

Elle.

Au sol, la jumelle toussa violemment, son corps se contorsionnant dans une série de spasmes irréguliers, crachant un mélange épais de sang, de bile et de salive qui s'écrasait sur le métal. Eta restait au-dessus d'elle, une main encore posée sur son corps, désaxé, comme suspendu entre deux décisions. Il se redressa légèrement, les yeux toujours fixés sur la jumelle debout, et d'un geste lent, presque mécanique, replaça son sexe et referma son pantalon. Comme si rien ne s'était passé.

Le Theta le plus proche s'avança, leva son épée plasma et en enfonça la pointe dans l'épaule de la jumelle debout. Quelques millimètres, juste assez pour que le sang perle en fines gouttes le long de sa peau. Elle ne réagit pas. Pas un muscle. Pas une variation dans sa respiration.

Le Theta tourna la tête vers Eta, perdu.

— Putain, c'est quoi ce délire. Murmura Eta.

Personne ne répondit. Dom s'était tu, Ori aussi, leurs corps encore tendus mais immobiles, la rage suspendue. Kik, Loli et Sexy avaient rouvert les yeux malgré eux, les larmes séchées sur leurs joues. Même Meni avait relevé la tête pour la première fois. Juste cette stupeur accrochée à chaque visage, venue de directions différentes, mais identique dans son résultat.

Puis Eno le vit.

Les cheveux.

D'abord un détail, presque invisible. Une mèche fine qui se détacha. Puis une autre. Pas depuis la racine. Pas naturellement. Chaque fibre semblait sectionnée à une hauteur précise, nette, comme tranchée par quelque chose d'invisible. Les mèches, peu nombreuses, tombèrent, glissant devant son visage, s'écrasant au sol en silence. Et là où elles étaient coupées, la matière changeait. Une teinte rouge apparaissait, sombre, presque incandescente sous la surface, gagnant lentement les racines restantes, remontant cheveux par cheveux.

La transformation avançait. Régulière. Terriblement lente. Impossible à arrêter.

Eta porta la main dans son dos, cherchant une arme qui n'était plus là. Il l'avait confiée à un Theta.
Sa voix tomba, plus basse, plus tendue.

— Putain… bute-la.

À ces mots, la jumelle sous lui hurla, un son arraché, déformé, chargé d'air et de sang.

— NON ! ANGY !

Juste à côté, le Theta prit un léger élan, son épée plasma levée pour trancher. Mais la lame fut stoppée net.

Une main. Fripée.

Refermée sur le plat de la lame dans un mouvement sec. Le Theta recula par réflexe. À côté de Zeta, un autre réagit aussitôt, le doigt sur la détente, et le tir partit.

La balle traversa l'espace, mais ne la toucha pas.

Le corps s'était déjà décalé. Trop vite. Trop précisément. En arrière, dans un angle impossible. Son dos se tordit dans un craquement sec, violent, comme si ses articulations refusaient la contrainte de la courbure mais l'absorbaient quand même.

Dans le mouvement, une masse plus importante de cheveux tomba d'un bloc. Plus dense. Plus rapide. La longueur reculait visiblement, les blancs cédant au braise à vue d'œil, comme brûlés de l'intérieur vers l'extérieur.

La panique monta d'un coup chez Eta. Il se releva brusquement, son équilibre vacillant une fraction de seconde. La jumelle en profita. Elle rampa, ses bras tirant son corps en arrière dans un effort désordonné, glissant sur le métal. Eta vit le déplacement. Il la rattrapa immédiatement, la plaquant au sol avec force, ses doigts se refermant sur elle.

Son souffle éclata dans sa poitrine, et il hurla.

— TUEZ-LA, PUTAIN !

Cette fois, les Theta sortirent de leur stupeur. Leurs corps se recalèrent, les épaules se verrouillant, les doigts se posant sur les détentes.

Dom tira en arrière de toute sa masse, sa tête pivotant au maximum, le bâillon heurtant le canon de l'arme collée à sa nuque. Le Theta dans son dos décrocha immédiatement, se reconcentrant sur lui, voyant les chaînes se tendre à l'extrême, le sol trembler sous la force. Ori hurla. Eno entendit le hoquet de Sexy, le souffle retenu de Loli, le grognement de Meni, les chaînes de Kik qui claquaient. Mais les deux autres Theta avaient déjà réagi.

Les armes droites. Toutes pointées dans la même direction.

— ANGY ! Hurla la jumelle au sol.

Eta plaqua sa main contre sa bouche pour étouffer le hurlement qui tentait encore de sortir. Ses doigts s'écrasant contre ses lèvres avec une pression brutale, avant que son attention revienne sur l'autre. Mais le mouvement était déjà en retard.

Angy avait déjà bougé. Son pied cloué au sol par le poignard mais son corps basculé, tourné, se glissant devant le Theta pour s'y cacher, le forçant malgré lui à faire barrage entre elle et les deux autres qui la visaient. Il tira sur sa lame, cherchant à la dégager. En vain.

Alors elle amorça le mouvement.

Lentement d'abord. Trop lentement pour être perçu comme une attaque. Ses os craquèrent sous la contrainte, des micro-déplacements secs remontant le long de ses bras, de ses épaules, comme si chaque articulation devait se réaligner en force. Puis, sans accélération visible, et pourtant d’une rapidité et d’une force fulgurante, la base de sa paume s'abattit.

Directement sur la trachée du Theta à côté d'elle.

L'impact fut sec. Dense. Le cou s'écrasa sous la pression, et le sang jaillit immédiatement, projeté en une gerbe chaude qui éclaboussa sa cagoule blanche d’un rouge vif. Le Theta ne produisit aucun son. Juste un affaissement brutal, incontrôlé.

Les autres réagirent aussitôt. Les tirs partirent, multiples, désorganisés dans la précipitation. Mais Angy avait déjà attrapé le corps. Elle le tira, le repositionna dans un mouvement fluide, le plaquant contre elle. Le plasma et les balles frappèrent le gilet-par-plasma, ralenti, dévié, une partie se planta dans le gilet et une autre s'écrasa dans le sol derrière elle. Elle tira son pied vers le haut, la chair se déchirant dans un bruit sec, le poignard arraché du sol avec. Un coup contre le métal, la pointe se décolla, et elle se pencha, l’attrapant de la main et planta le ventre de celui qu’elle tenait, le poussant en arrière.

Elle avançait déjà.
Pas après pas. Stable.

Deux Theta alignés face à elle, tirant sans interruption, leurs épaules secouées par le recul, leurs doigts crispés sur les détentes. Zeta recula dans le même temps, son pied accrocha quelque chose, et il chuta lourdement, s'écrasant sur le sol, assis sans s'en rendre compte, incapable de détourner les yeux. Sa respiration était brisée, courte, irrégulière, ses mains tremblantes suspendues dans le vide. Il ne cherchait pas à fuir. Il ne cherchait pas à intervenir. Il cherchait juste à rester invisible.

Même Eta ne comprenait plus. Son regard oscillait, incapable de fixer un point stable. Tandis que sous sa main, la jumelle se débattait encore, son corps tordu, ses muscles tirant contre la contrainte.

Sa bouche entravée ne laissait sortir qu'un souffle étouffé. Un hurlement sans son, coincé dans sa gorge.

Eno, lui, était dépassé. Trop d'informations. Trop de ruptures simultanées. Son corps restait figé mais son regard cherchait à tout suivre, à tout saisir, à assembler chaque fragment en quelque chose de lisible.

Tout s'accéléra. La lenteur disparut d'un coup. Un pas rapide, le corps projeté sur le premier Theta qui perdit l'équilibre, et déjà elle fonçait sur le second, s'abaissant à ras du sol ; un coup de pied monumental.

Le Theta hurla.

Sa jambe s'arracha sous lui.

L'os carbone apparut, fracturé, éclaté sous la peau ouverte, la moitié du mollet ne tenait plus que par une fibre synthétique encore intacte, tendue, vibrant sous les mouvements désordonnés. Même avec une I.A.P, la douleur devait être insoutenable. Le corps tremblait, incontrôlable, cherchant un appui qui n'existait plus.

Malgré Dom qui s'agitait à en faire trembler le sol, le Theta derrière lui lâcha sa garde et courut vers Angy, arme levée.

Zeta hurla.

— Non !! Le Mnémophage.

Le Theta marqua une fraction de seconde, puis avança en baissant son arme, puis attrapa la tunique d'Angy. Celui au sol poussa le corps se vidant sur lui, se releva, son arme perdue dans la chute, et saisit son bras dans le même mouvement. Le dernier, celui à la jambe sectionnée, hurlait toujours. Eta se contracta, mâchoires saillantes, et tenta de se relever, mais la jumelle lui mordit la main, planta ses doigts dans un relief d’un implant à son cou. Il détourna les yeux, légèrement entravé, agacé.

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