Chapitre 7 - Conscience (partie 2/4)
Quand Eno commença à saisir la scène, Angy était maintenue. Deux Theta l'avaient attrapée. L'un agrippait son bras avec une force brute, les muscles gonflés sous la contrainte, l'autre tirait sur sa tunique grise qui se tendait sous la traction. Dom bougeait, tirait trop fort, chaque secousse de ses chaînes forçant le métal au sol.
Eta tenta de se relever, de faire lâcher prise. Son corps se tendit, prêt à intervenir. Mais la jumelle le comprit. Elle le retint plus fort, ses bras s’agrippant à son cou. Son corps se contracta violemment sous lui, ses jambes cherchant à l'accrocher, à le maintenir, à l'empêcher d'avancer. Elle s'agrippait à lui avec une force désespérée. Et ça fonctionnait.
Il lui frappa les côtes, tira ses cheveux. Eno entendit quelque chose céder, un craquement sec, une côte. Mais elle restait accrochée, hurlant dans son oreille, le retenant de toutes ses forces.
Angy, elle, changea. Plus rapide. Plus net.
Son corps se contorsionna d'un seul bloc, une torsion violente qui parcourut son bras maintenu. Le Theta perdit prise. Impossible de suivre cette rotation. Impossible de retenir cette trajectoire. Dans le même enchaînement, elle se plia, abaissant son centre de gravité avec une souplesse irréelle, glissant hors de la traction de l'autre, abandonnant sa tunique dans sa main. Le tissu resta accroché, vide, tandis qu'elle se dégageait complètement.
Elle recula d'un pas. Court. Précis. Accroupie. Puis elle se redressa.
Lentement.
Et pour Eno, le monde s'arrêta.
Elle était droite, entièrement. Plus rien de la forme précédente. Plus rien de cette enveloppe figée, vieillie, inerte. Seulement un corps vivant. Réel. Et maculé.
Le sang des résidents marquait sa peau depuis le début : ses mains, son ventre, le devant de son corps taché de ce rouge froid qui ne ressemblait plus à du sang. Les sillons sur son visage, ces traces sèches qui avaient coulé de ses yeux, de son nez, de sa bouche, rendaient son expression terrifiante.
Et elle l'était.
En la voyant, tous retinrent leur souffle. Les Theta figés. Zeta pétrifié. Seul Eta, qui se débattait encore avec la jumelle, n'avait pas encore remarqué le changement. Cette chose debout devant eux. Ce corps découvert.
Un boxer, une brassière, et le reste à nu. Sa peau était lisse, claire, parcourue de petites taches brunes, fines, disséminées de manière irrégulière, comme des éclats d'étoiles ancrés dans la surface. Ses muscles étaient fins, précis, visibles sans jamais être exagérés. Chaque respiration les dessinait légèrement sous la peau, le ventre se contractant, les côtes s'ouvrant, les bras et les cuisses marqués juste ce qu'il fallait pour révéler une force contenue. Elle paraissait presque frêle, presque légère… si cette tension constante, animale, ne venait pas trahir quelque chose de bien plus dense sous la surface.
Son cœur rata un battement. L'air resta coincé dans la poitrine d’Eno, trop haut, trop serré, avant de redescendre d'un coup plus lourd, plus dense.
Puis il y avait son visage.
Son cœur accéléra, frappant plus fort contre ses côtes, son ventre se contracta dans un spasme plus doux, presque étranger au reste, une chaleur remontant en lui, écrasant temporairement la peur. Même ses larmes s'étaient arrêtées sans qu'il ne s'en rende compte.
Elle n'était plus vieille. Elle n'était plus immobile. Son visage était fin, la mâchoire dessinée avec précision, soulignée par des yeux ronds, d'un rouge étincelant, profond. Ses cheveux, désormais mi-longs, formaient un carré plongeant lisse, d'une teinte braise sombre, encadrant son visage avec une netteté troublante.
Le collier oscillait légèrement contre sa peau à chaque respiration. Et cette cicatrice, droite, au-dessus de son œil gauche, ne faisait qu'intensifier ce qu'Eno ressentait sans pouvoir le comprendre : une attraction mêlée à une forme de crainte brute.
Il n’avait jamais vu pareil…
— ''Merveille…''
Autour d'elle, tous la regardaient. Figés. Terrifiés par sa simple présence. Elle ne bougeait pas. Elle observait. Mais quelque chose émanait d'elle, une pression silencieuse, une menace sans mouvement. Même la jumelle accrochée à Eta s'était tue, son corps suspendu dans une hésitation étrange, comme si elle ne reconnaissait plus ce qu'elle avait sous les yeux.
Puis le mouvement.
Un Theta tenta de contourner. Lentement. Prudemment. Angy ne le regardait pas. Ses yeux restaient fixés sur Eta qui blessait sa jumelle.
La voix déchira l'air.
— Angy, derrière !!
Personne ne la vit bouger. Elle n'était plus là. Déjà sur lui.
Sa main accrocha la mâchoire, une prise nette, précise, et tira. Sans résistance apparente. La tête partit avec elle. Arrachée. La colonne resta accrochée en filaments tendus, la langue et la mâchoire inférieure restant sur le corps qui s'effondra immédiatement.
Le sang jaillit en masse, mêlé à l'huile des implants, éclaboussant le sol et le visage d'Angy dans un jet chaud, dense, brutal. Une couche de plus sur ce qui la couvrait déjà.
Eta fut le seul à réagir. Un coup de coude brutal dans le visage de la jumelle, elle tomba au sol, les mains sur son visage tuméfié. Il n'avait plus d’arme. Sa main chercha ce qui n'était plus là, une fraction de seconde perdue.
Angy en profita. Elle se projeta sur lui, colonne vertébrale en main, crâne pendant au bout. Eta roula sur le côté, l'évitant, mais elle bifurqua déjà. Il attrapa la lame plasma au sol, dessina un arc de cercle. Angy dévia son bras avec le crâne, puis asséna un coup de pied monumental dans son thorax. Eta vola en arrière, l'air coupé de ses poumons malgré ses implants. Quelques secondes à s'en remettre.
Déjà un Theta avait contourné. Il tira. Angy courut, évitant les impacts de plasma, le contournant. Le Theta pivota avec elle. Elle arriva devant le Mnémophage. Zeta hurla mais personne ne l'écouta. Le Theta tira encore, l'autre bougea pour protéger Zeta des impacts qui dérivaient vers lui.
Puis Angy s'arrêta net. Sa jumelle allait passer dans la trajectoire. Elle se stoppa.
La balle de plasma toucha son épaule et glissa. Pas de déchirure. Pas de brûlure. Comme repoussée par la surface elle-même. Le Theta s'immobilisa, les yeux fixés sur elle, incapable de comprendre ce qu'il venait de voir.
Le tir perdu poursuivit sa trajectoire et vint s'écraser dans le Mnémophage. La machine vibra, fuma, puis les moteurs s’emballèrent dans un bruit sourd. Seuls quelques écrans persistaient encore.
— Non !!
La voix de Zeta éclata, brisée, traversée de panique pure dans les bras du Theta.
Le Theta qui le tenais se redressa et ouvrit le feu. Immédiatement. Mais Angy n'était déjà plus à sa place.
— ''Elle est où…''
Eno chercha, désorienté, son regard balayant l'espace sans la trouver.
Elle réapparut derrière le Theta qui l’avait touché de sa balle. Sans transition. Sans trajectoire visible. Toujours avec les vertèbres serrées dans sa main, elle effectua un geste court, maîtrisé.
Et frappa.
Le Theta prit l'impact en pleine face. Le crâne céda d'un coup, explosant sous le choc, fragments et matière projetés dans un arc brutal. Le second tenta de réagir, son arme se levant.
Elle avait déjà disparu de son axe.
Un sprint si rapide qu’Eno la perdit de nouveau des yeux. Puis elle glissa sous lui. Réapparut dans son angle mort. Sa main s'enfonça directement dans la cage thoracique. La chair céda, les structures internes se déchirèrent, et sa main ressortit de l'autre côté dans un gargouillement humide, tenant le cœur artificiel encore battant dans sa paume.
Zeta ne bougeait plus, derrière elle, le sang éclaboussant son habit blanc. Ses épaules tremblaient, des larmes coulaient sans bruit sur son visage figé. Eta était immobile, la bouche entrouverte, incapable de comprendre ce qu'il voyait. Dom et Ori suspendus dans une tension muette.
Même la jumelle au sol avait cessé de bouger, ses mains quittant son visage ensanglanté, ses yeux écarquillés fixés sur Angy, les larmes glissant sans son, sans souffle.
Puis Angy retira sa main d'un coup sec.
Le corps s'effondra. Lourd. Vide.
Elle n'était même pas essoufflée. Pas une irrégularité dans sa respiration. Pas un tremblement. Rien. Comme si rien de tout ça n'avait coûté quoi que ce soit.
Elle tourna seulement la tête. Vers Eta. Puis vers sa jumelle.
Un frisson remonta le long du dos d'Eno, sec, électrique. Il ne bougeait plus. Ne pensait presque plus. Il regardait ce sol couvert de sang, ces corps ouverts, cette mort qui s'était déposée partout dans l'air du hangar comme une couche supplémentaire de matière, plus dense que la fumée, plus lourde que le silence.
— ''Ils ont eu aucune chance…''
Elle avançait vers rien pour l'instant. Juste debout, en attente. Le visage maculé de rouge, les mains noires jusqu'aux poignets, le torse éclaboussé, des traînées sombres qui ne séchaient pas encore sur sa peau claire.
— ''Qui est-elle…''
Son visage se referma. Mâchoire contractée. Sourcils serrés. Elle fit un pas. Lâcha le cœur à ses pieds. Le bruit mou, lourd, s'écrasa dans le silence.
Un autre pas. Le crâne broyé glissa de son autre main, roula à peine.
Eta suffoquait. Eno l'entendit jusque dans sa propre poitrine. La peur était là, dans son regard, même sur lui, même sur un corps taillé pour le combat. Alors les mots de Zeta revinrent dans la tête d'Eno. Sûrement les mêmes qu'Eta formulait en boucle en la regardant.
— ''« Ce sont des tueurs, des tarés... »''
Elle avançait sans se presser vers sa jumelle. Mais chaque pas réduisait l'espace tout entier, aspirait l'air, comprimait quelque chose d'invisible autour d’eux.
Eta se redressa d'un coup.
Angy le vit, réagit, et elle fut déjà sur lui.
Deux foulées. Une demi-seconde. Elle arriva sur lui comme une évidence, le premier coup parti bas, une frappe ouverte vers le plexus. Il pivota, dévia l'impact avec l'avant-bras, sentit quand même la pression remonter jusqu'à l'épaule. Il serra les dents, recentra.
Il répondit immédiatement. Un direct du droit, plein centre. Elle glissa la tête sur le côté, le poing passa dans le vide, et son coude remonta dans la foulée, cherchant le menton. Il rentra le menton, recula d'un demi-pas, para le coude avec l'avant-bras opposé dans un bloc sec. Le choc claqua entre eux.
Il enchaîna. Coup de pied latéral, plein flanc, lancé avec toute sa masse. Elle l'encaissa, les pieds qui glissèrent de quelques centimètres sur le métal, rien d'autre. Pas un tremblement. Pas un son. Ses yeux rouges toujours fixés sur lui, comme si la douleur n'existait pas, comme si son corps traitait l'impact comme une information parmi d'autres.
Ça le déstabilisa plus que le combat lui-même.
Il pressa. Un uppercut du gauche, elle para en croisant les avant-bras devant son visage, absorba la force, fit pivoter ses poignets dans le même geste et dévia le bras d'Eta vers l'extérieur, ouvrant son flanc. Son genou remonta aussitôt, percutant ses côtes. Il expulsa l'air, recula, encaissa, revint.
Ils s'engagèrent pour de bon.
Échange après échange, sans pause, sans respiration. Eta attaquait, elle parait. Elle attaquait, il défendait, cherchait l'ouverture, la créait. Un crochet du droit qu'elle bloqua du coude, une frappe de paume vers sa gorge qu'il esquiva en reculant d'un pas, un coup de genou vers son ventre qu'elle intercepta en bloquant sa cuisse avec les deux mains et en le repoussant latéralement. Chaque mouvement appelait le suivant, les enchaînements se tissaient entre eux avec une précision mécanique, deux corps qui se lisaient en temps réel.
Eta la dépassait de presque deux têtes. Ses bras deux fois plus longs, sa masse trois fois la sienne. Chaque coup qu'il plaçait vraiment aurait plié n'importe qui d'autre. Elle absorbait. Elle répondait. Avec ce calme qui était pire que la rage, pire que la peur, pire que n'importe quoi qu'il avait affronté.
Il tenta une feinte. Faussa un direct du gauche, déclencha en réalité un crochet du droit en accélérant sur le côté. Elle mordit à peine, pivota d'un quart de tour, le crochet lui effleura la tempe au lieu de l'écraser. Mais dans la rotation, sa paume remonta et percuta sa pommette à lui. Sa tête pivota sous le choc, il cracha, sentit le goût du sang.
Il souffla. Reserra les poings. Puis il vit le pied blessé.
Le poignard avait laissé sa trace. Une ouverture dans la chair, pas refermée, le tissu autour encore tendu. Il attendit une fraction de seconde, calcula l'angle, et écrasa son talon dessus de tout son poids.
Angy grimaça. À peine. Un infime resserrement des traits, si bref qu'il aurait pu le manquer.
Mais il le vit. Et sourit.
Il accéléra. Les coups vinrent plus larges, plus assurés, cherchant à exploiter la faille, à la faire peser sur ce pied, à l'obliger à compenser. Un direct, un crochet, un coup de coude vers la tempe, un genou vers le ventre. Elle parait, parait encore, mais son pied restait cloué sous le sien, la forçant à se courber, à tordre son axe pour encaisser sans tomber. Elle ne reculait plus vraiment. Elle se pliait. Absorbait en se déformant, cherchant l'équilibre dans une position de plus en plus contrainte. Il le sentit. Pressa encore.
Un autre coup sur le pied blessé. Elle encaissa, bougea, mais moins vite cette fois. Il le sentit. Pressa encore. Un crochet du gauche qui accrocha son épaule, la fit plier, et dans la courbure de son dos il attrapa son poignet, tira, cherchant à la déséquilibrer complètement.
Elle ne résista pas.
Elle accompagna le mouvement, se laissa tirer, et utilisa l'élan pour pivoter sur elle-même, son coude libre revenant en arc de cercle vers sa tempe. Il lâcha le poignet pour bloquer, le choc s'écrasa dans son avant-bras, remonta jusqu'à l'épaule. Trop fort. Beaucoup trop fort pour cette taille.
Ils se séparèrent d'un pas. Tous les deux. Un battement. Puis elle se baissa.
Pas pour esquiver. Pour chercher. Son poing s'écrasa dans l'articulation du genou d'Eta, plein dedans, un impact chirurgical d'une précision absolue, exactement là où la structure cède quand on sait où frapper. La jambe plia d'un seul coup, son poids bascula vers l'avant. Dans la même seconde, elle remonta, sa main ouverte percutant sa clavicule, le repoussant vers le haut pour casser son équilibre. Sa main gauche attrapa son col, les doigts se refermant sur le tissu avec une force qui ne correspondait pas à ce corps.
Elle le propulsa derrière elle.
Un mouvement d'une fluidité irréelle, sa propre masse utilisée comme levier, retournée contre lui. Eta quitta le sol une fraction de seconde, glissa sur le métal sur plusieurs mètres, le crissement résonnant dans tout le hangar.
Il se releva d'un coup, les dents serrées, le genou encore tremblant sous lui. Et vit la jumelle à portée.
Il l'attrapa. Elle paraissait minuscule dans ses bras. Vraiment petite. Eta dominait déjà Eno d'une tête, contre elle, elle n’arrivait même pas au sternum, elle disparaissait littéralement dans sa prise.
Il serra sa gorge, brutalement, ses doigts s'enfonçant dans la peau. Angy s'arrêta net. Son regard se planta dans le sien. Fixe. Rouge. Meurtrier.
Eno frissonna.
Eta, lui, sentit enfin le poids de ses actes lui tomber dessus. Pas comme une pensée. Comme une présence physique. Comme si la mort elle-même avait pris forme devant lui et venait réclamer son dû.
— Si tu bouges, elle meurt !

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