Chapitre 7 - Conscience (partie 3/4)

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La voix d'Eta était déchirée. Désespérée.

Angy ne réagit pas. Pas un mot. Pas un geste. Elle resta droite, immobile, mais la tension de son corps avait changé : plus dense, plus dure, concentrée tout entière dans cette immobilité. Puis sa jumelle la regarda enfin de face, complètement. Sa peau, ses cheveux, le sang, et surtout ses iris rouges. Une larme glissa sur sa joue en la scrutant, puis elle parla, sa voix brisée par l'étranglement, heurtée, presque incrédule.

— Angy… qu'est-ce que… t'as ?

Aucune réponse. Seulement ce silence.

Eno vit les doigts d'Angy se refermer lentement, jusqu'à blanchir, jusqu'à s'ouvrir dans la chair. Le sang coula doucement à la base de ses ongles, tomba goutte à goutte sur le métal.

Quelque chose monta en lui. Plus chaud que la peur. Plus violent. Une colère compacte qui lui envahit la poitrine sans qu'il puisse la décharger nulle part.

Eta avala difficilement sa salive, sans jamais quitter Angy des yeux.

— Assis. Là.

Il désigna le Mnémophage.

Angy ne bougea pas immédiatement. Son regard glissa à peine vers la structure, effleura les arceaux métalliques, puis remonta, lent, contrôlé, jusqu'à Eta. Une fraction de seconde. Pas plus. Puis elle dériva. Sur sa jumelle. Sur les cadavres. Sur les sept, alignés, contraints, figés dans cette tension silencieuse.

Et là son regard s'accrocha. À lui. À Eno.

Le contact fut immédiat. Indicible mais brutal. Quelque chose se resserra dans la poitrine d'Eno, un point précis, dur, qui remonta jusque dans sa gorge sans prévenir. Un malaise entrecoupé de fascination. Son souffle accrocha, suspendu trop haut, incapable de descendre complètement.

Elle le fixait. Une seconde de trop.

Ses yeux rouges s'ouvrirent légèrement, sans émotion lisible, mais pas vides. Le temps se distordit dans cet instant trop long, trop dense, et Eno sentit ses doigts se contracter malgré lui contre la contrainte. Comme si son corps cherchait à réagir avant même de comprendre pourquoi.

Puis son regard se referma. À peine. Juste assez. Et elle se détourna vers Eta.

Le lien céda d'un coup. L'air revint, plus brutal, raclant sa gorge au passage.

Alors seulement, elle bougea.

Sans résistance. Sans détour. Une trajectoire nette, fluide, comme si chaque mouvement était déjà décidé avant d'exister. Elle atteignit le Mnémophage et s'assit.

Le métal gémit sous son poids. Un son bas, lent, qui vibra jusque dans les côtes d'Eno.

— Zeta. Maintiens-la.

Zeta ne réagit pas. Les yeux rivés sur le cœur au sol, comme si toute sa pensée s'était noyée dedans.

Eno sentit ce qui venait. Pas comme une hypothèse.

Comme une certitude brutale.

L'exécution d'Angy.

Son corps se tendit d'un coup si fort que les chaînes répondirent immédiatement, se resserrant contre ses poignets, ses bras, ses jambes, sa gorge. La contrainte lui mordit la peau, écrasa ses appuis, coupa l'élan avant même qu'il n'existe réellement.

Il força quand même. Inutilement. Ses muscles tirèrent, vibrèrent, échouèrent. Rien ne céda. Les larmes retombèrent sans bruit le long de ses joues. Et dans ce chaos, la voix de Filie lui revint. Nette. Presque insolente dans sa précision.

— ''« Le stress, les situations extrêmes sans contrôle, ça te réussit pas. »'' Sa mâchoire se serra. ''J'agis comme un crétin sous pression…''

Il ferma les yeux. Juste une seconde. Pas pour fuir. Pour couper. Pour retrouver un axe.

— ''Je n'ai pas le filtre. Réfléchis, bordel.''

Il obligea son souffle à ralentir. Inspira. Compta. Expira. Recommença. Le rythme revint par à-coups, imparfait, mais suffisant. Ses pensées aussi. Moins nettes, moins rapides, privées de ce miroir intérieur qui validait, corrigeait, démêlait. Nues. Fragiles. Mais elles venaient.

Au centre de tout ça, une seule chose. Ridicule. Irrationnelle. Immédiate.

— ''Je ne veux pas qu'elle meure.''

Alors il força. Pas proprement. Sans Filie pour structurer, pour trier. Les pensées arrivaient brutes, mal alignées, mais il les attrapa quand même.

— ''Dans l'ordre. 1 : Je suis attaché. 2 : Bâillonné. 3 : Chaque mouvement déclenche une réponse. 4 : Impossible de forcer physiquement.''

Sa respiration accrocha une fraction de seconde. Il la reprit.

— ''5 : Si je fais du bruit, ils me tuent. 6 : Ça ne change rien pour elle. Conclusion : Inutile.''

Ses doigts tentèrent un micro-mouvement. Les chaînes répondirent immédiatement, pression en temps réel contre ses poignets.

— ''7 : Ça réagit. C'est dynamique. C'est piloté.'' Un battement. Plus fort. ''Conclusion : C'est du code. Et tout ce qui est codé… ça se pirate. Toujours.''

Le mot resta. S'ancra.

— ''8 : Pour pirater, il faut une Interface. 9 : Je n’en ai pas… ils l'ont coupée… non. Faux. 9.1 : On ne supprime pas une Interface. On la masque. On la voile.''

Il la sentait. Derrière. Pas accessible. Mais là. Comme une présence juste hors de portée.

— ''10 : Elle est là. Je ne la vois pas. Mais je la connais par cœur. Chaque couche. Chaque accès. Chaque geste.''

Sa mâchoire se serra.

— ''Conclusion : Je n'ai pas besoin de la voir. J'ai juste besoin de la parcourir. À l'aveugle.''

Le mot claqua en lui, clair.

— ''Observation : J'ai déjà fait pire. J'ai déjà navigué sans repère. Avec Filie, mais quand même. 11 : Je reproduis les gestes. Les chemins. Les timings. 12 : Les chaînes ont une logique. Une entrée. Une faille.''

Son cœur accéléra. Moins chaotique. Plus dirigé.

— ''Résultat : Je pirate. Partiellement. Juste assez pour créer une ouverture.''

Une image mentale se forma. Lui. Libre. Une seconde. Peut-être moins. Suffisant.

— ''13 : Et après j'agis.''

Il plongea. Pas de détour, pas de précaution. Il força son esprit à agir comme si l'Interface était encore là, exactement à sa place, intacte, prête à répondre.

— Zeta ! Hurla Eta.

Cette fois, il bougea. Mal. Tremblant. Il s'approcha, les gestes raides, et fixa les attaches autour d'Angy avec une précision mécanique, presque malade. Elle ne détourna jamais les yeux. Ses iris rouges restaient verrouillées sur Eta, comme si même assise, même entravée, elle continuait d'avancer vers lui.

Eno ne chercha pas à vérifier. Il suivit les trajets qu'il connaissait par cœur, reproduisant mentalement chaque descente, chaque glissement entre les couches. Rien n'apparaissait devant lui, aucun affichage, aucune structure lisible. Mais il sentait les transitions. Les résistances. Ces changements subtils de densité qui marquaient les paliers.

— ''Là ? Non… plus bas…''

Il insista comme on pousse une porte qu'on sait exister derrière le mur, même quand la main ne rencontre que du vide. Et la résistance céda. À peine. Il s'y engouffra aussitôt, avant que l'ouverture ne se referme. À l'aveugle, oui ; mais dans un espace qu'il connaissait mieux que son propre visage.

— ''J'y suis.''

Pas les chaînes tout de suite. Trop profondes, trop enfouies derrière leurs propres boucles de sécurité. Il lui fallait d’abord quelque chose de plus proche. Quelque chose qui lui appartenait encore.

La vidéo.

Sa vieille entrée parasite. Son passage sale. Son erreur préférée. Elle était encore là, reléguée, enfouie, mais active.

— ''Tant pis pour les lésions.''

Il la déclencha, mal, à l’arrache. Le Flux altéré passa d'un coup, direct, brutal. Son corps réagit immédiatement : une chaleur vive remontant de son ventre jusque dans sa poitrine, une réponse physique déplacée, violente dans cet environnement saturé de sang et de peur. Il serra les dents, encaissa sans lâcher le fil.

Le voile céda. Pas assez pour libérer l'Interface entière, assez pour qu'elle recommence à respirer sous la surface. Fragmentée. Instable. Il descendit, tâtonnant, longeant les réseaux qui l'entouraient, vérifiant les réactions, espérant ne pas effleurer ceux de Zeta ou d'Eta.

Puis il capta le signal dans la tension des chaînes, frémissantes face à son irruption. Il ne pouvait pas voir l'architecture. Mais il espérait. Ce genre de contrainte, simple, fonctionnelle, le genre de structure basique commercialisée. Ça se ressemblait toujours. Il paria là-dessus.

Il entra. En force, sans ménagement, salement : des chiffres, des codes, des clés apprises par cœur balancées sans pouvoir en vérifier la portée. Mais ça prit. Il y était. Maintenant il fallait trouver la bonne couche et y glisser le code de rupture. Ça, il ne pouvait pas l'écrire sans voir, il le savait. Mais il n'avait pas besoin de l'écrire. Il savait où il l'avait rangé : le programme qu'il avait conçu pour déconnecter Loli, propre, ciblé, une déconnexion simple. Il le prit.

Eno n'entendait plus rien. Pas les chaînes de Dom qui cliquetaient. Pas la voix cassée d'Ori. Pas les pleurs de Loli et Sexy, pas le grognement de Meni, ni l'immobilité de Kik. Pas le souffle coupé de la jumelle, ni sa gorge qui rougissait sous les doigts d'Eta qui serrait pour montrer à Angy qu'elle ne contrôlait plus rien. Pas le regard d'Angy toujours fixé sur Eta pendant que Zeta tremblait et s'acharnait à fixer chaque attache.

Rien de tout ça n'existait. Ce qui se passait dans sa tête aurait paru délirant de rapidité pour n'importe qui d'autre : ce qui lui semblait s'étirer sur des minutes entières de réflexion n'était en réalité que quelques secondes volées au temps.

Et lui continuait, mû par une seule chose. Intervenir. Que personne d'autre ne meure devant ses yeux.

Les couches s'enchaînèrent sous lui sans image. Uniquement par habitude, par mémoire, par cette connaissance si intime des trajets qu'il n'avait plus besoin de les voir pour les suivre. Il comptait avec des repères intégrés depuis longtemps. Des seuils. Des densités.

— ''Quarante. Cinquante.''

La tension remonta le long de sa nuque. Il continua.

— ''Cinquante-six.''

Là. Il le savait. La sécurité des chaînes, un ensemble de contraintes dynamiques, de boucles réactives branchées sur ses impulsions motrices. Brutale. Efficace. Simple.

Et donc vulnérable.

— ''Même architecture. Même logique.''

Il força l'insertion à l'aveugle, sans confirmation, sans retour. Seulement la mémoire du geste, la logique de la couche. Le code glissa, s'accrocha, se propagea.

Un instant, rien.

Puis il le sentit. Pas dans sa tête. Dans son corps. Une variation presque imperceptible autour de ses poignets. Une micro-latence dans la réponse des liens. Un décalage minuscule, mais réel.

— ''Ça a pris.''

Le hurlement de la jumelle déchira l'air et le ramena d'un coup.

Eno rouvrit les yeux. Eta avait relevé une arme prit au sol, parfaitement alignée sur le crâne d'Angy, le doigt jouant avec la détente dans un mouvement nerveux, presque jubilatoire.

— Zeta, si elle résiste, préviens Beta.

Zeta tiqua, comme s'il réalisait seulement maintenant qu'il aurait déjà dû le faire.

— Pourquoi pas maintenant ?

— Parce qu'on leur pose des questions d'abord. Beta ne pourra pas nous éliminer si on ramène quelque chose d'utile de ce bordel que t'as foutu.

Un sourire étirait les lèvres d'Eta. Un sourire de fin, de victoire. Le doigt sur la détente, prêt à appuyer.

— Je… non, non, j’ai rien-

— Arrête. Tu as réveillé deux Redos, et quatre des Theta son mort, à cause de toi.

— Beta nous fera rien… on est… uti…le… Balbutia Zeta.

— Tu sais très bien qu'avec tout ça ils vont nous remplacer. Hors de question qu'un putain de clone prenne ma place.

— Mais…

— Quoi ?! Tu y as pensé toi aussi, sinon tu l'aurais déjà prévenue. Tu veux pas crever ?! Alors vas-y. Récupère ce qu'il faut pour qu'on survive. Qu’on se casse d’ici avec ou sans leurs mémoires.

Zeta réfléchit, essuya une larme qui coulait, le regard passant d'Angy à sa jumelle, puis à Eta. Et dans un souffle.

— Où… où est le Berceau ?

Eta tressaillit légèrement, la main plus tendue sans appuyer sur la détente. Angy ne regarda pas Zeta. Elle le fixait toujours. Elle ne bougeait pas. Pas un muscle. Mais sa jumelle hurlait, le corps tendu à se rompre dans les bras d'Eta, traversée par une douleur brute à l'idée de la voir disparaître, définitivement, sans retour.

Mais aucune réponse ne vint.

— Stop ! Laissez-nous ! On a rien à voir là-dedans ! Pitié ! Implora la jumelle.

Eta serra sa main sur sa gorge, coupant les mots. Angy fit un mouvement en avant, retenue par les sangles. Eta colla le canon contre son front, le visage tendu, le doigt sur la détente. Zeta recula, trébucha, finit au sol.

— Réponds ou tu crèves. Cria Eta.

Eno ne réfléchit plus. Son corps partit avant lui.

Il tira sur les chaînes. La résistance fut immédiate, violente, écrasante, mais les verrous ne répondaient plus, ils se desserraient.

— ''Pas assez !''

Il força encore. Ses muscles se contractèrent jusqu'à trembler, ses épaules tirèrent, ses poignets brûlèrent. Puis quelque chose céda, le code agit, faiblement mais assez.

D'abord au cou. Une micro-ouverture. Puis au torse. Les attaches lâchèrent une à une dans un claquement sec. Aux chevilles ensuite.

Il ne s'arrêta pas.

L'envie de hurler monta, bloquée contre le bâillon, mais il la retint, la gorge serrée à s'en faire mal. Les dernières attaches l’accrochaient encore. Sa peau céda aux poignets, la chair entaillée par la tension encore trop forte. Les larmes coulèrent sans qu'il s'en rende compte.

Eta et Zeta, dos à lui.

Il ne regardait plus rien d'autre. Seulement Angy. Il n'existait qu’elle.

Il força. Un grognement retenu, les muscles tendus à se rompre, un genou au sol, un pied poussé contre le métal, la tête en avant, tout son poids dans une seule direction. Les chaînes résistèrent. Il tira encore. Encore. Le sang glissa, chaud, le long de ses mains.

Un claquement sec. Puis un autre. Les chaînes cédèrent.

Son corps bascula vers l'avant d’un coup, il se rattrapa dans le mouvement, réflexe ancré depuis des années, et il partit.

Il courut. Vite. Trop vite pour réfléchir.

La distance se réduisit en une fraction de seconde. Il baissa l'épaule, visa le flanc, et percuta Eta de plein fouet, tout son poids lancé dans l'impact. Le choc fut brutal, sourd, les deux corps heurtant le métal ensemble. Le coup partit en déviant, la balle frôla la tempe d'Angy d'un centimètre. Eta lâcha la jumelle par réflexe, son équilibre rompu, et roula sur le sol dans un crissement métallique.

Eno paniquait. Ses gestes partaient sans ordre. Il se redressa et attrapa l'arme, la jeta au loin, enchaîna avec un coup de pied sec dans le menton d'Eta. La mâchoire claqua sous l'impact.

Il se tourna immédiatement vers Angy.

Zeta avait déjà reculé au sol, disparu presque sous le tableau de contrôle du Mnémophage, recroquevillé, incapable de faire face. La jumelle, tombée par terre, le fixait, les yeux grands ouverts, incapable de décider si ce qu'elle voyait était un ennemi ou un allié. Et Angy, ses yeux étaient plantés sur lui. Sur son visage. Sur ce bâillon.

Il n'y prêta pas attention.

Ses mains tremblaient. Son cœur frappait si fort que ça faisait mal, des coups irréguliers qui remontaient jusque dans sa gorge. Le sang, les larmes, la sueur se mêlaient sur son visage. Aucune pensée cohérente. Juste l'urgence, brute, qui rendait ses gestes désordonnés, imprécis, incontrôlables.

Il attrapa les sangles au poignet droit, le libéra, une main d'abord. Ses gestes se désorganisèrent, la logique lui échappait. Il remonta au cou, tira, relâcha, revint à l’autre bras sans cohérence, les larmes coulant toujours sur ses joues.

Et le choc arriva. Il ne le vit pas venir.

Le coup l'arracha du sol, plusieurs mètres d'un bloc. L'air quitta ses poumons d'un coup net. Il roula puis s'écrasa sur le dos, le métal heurtant sa colonne dans une douleur sèche, profonde, qui remonta jusque dans ses dents.

Il tenta de cracher. Le bâillon l'en empêcha.

Il se releva. Mouvement brisé. Jambes instables. Les larmes brouillaient déjà sa vision.

Le second impact arriva.

Plein visage. Le choc remonta dans son crâne, coupa son souffle, et son corps bascula en arrière. Il s'écrasa sur le dos une deuxième fois, l'air expulsé dans un bruit sourd.

Eta fut sur lui avant qu'il ne reprenne contenance.

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