Chapitre 7 - Conscience (partie 4/4)

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Le poids s'abattit, massif, écrasant sa cage thoracique, lui coupant le souffle d'un coup. Les coups partirent. Directs. Lourds. Répétés. Eno tenta de lever les mains, de protéger son visage.

Eta dévia, frappa ailleurs, revint. Ses tempes. Sa mâchoire. Sa joue. Son crâne qui rebondissait contre le métal à chaque impact, les vibrations remontant dans sa nuque, dans ses dents, dans ses yeux. Il ne pouvait pas bloquer. Pas à cette vitesse, pas contre la force d’Eta. Chaque tentative se faisait contourner en une fraction de seconde et le coup suivant arrivait avant qu'il ne reprenne l'axe.

Sa vision qui se déformait, noyée dans le rouge. Sa lèvre se fendit, le sang envahit sa bouche, chaud, épais. Son œil gonfla, se ferma progressivement. Sa joue s'ouvrit sous un impact, la douleur éclatant dans tout son visage comme une ligne de feu. Le sang coulait. Sur sa peau, dans sa gorge, entre ses doigts inutiles.

Il ne pensait plus. Il n'y avait plus que ça. Les coups. La douleur. Et l'impossibilité totale de les arrêter.

Le bâillon céda sous la violence, arraché, et aussitôt le sang s’expulsa de sa bouche. Chaud. Épais. Glissant sur son cou, sur le sol.

Il avait déjà pris des coups. Des chutes, des impacts, des accrochages sur les toits de Matehet — son corps connaissait la douleur brute. Mais pas ça. Pas cette intention derrière chaque impact, cette précision froide qui ne cherchait pas à blesser mais à détruire. La différence était immédiate, viscérale, impossible à ignorer. Eta savait. Chaque coup ancré, maîtrisé, placé avec une violence qui n'était pas de la rage mais de la technique. Aucune ouverture. Aucune chance.

Quelque chose céda en lui. Pas un os. Pas un muscle. Plus profond que ça. Une seule pensée réussit à aller au bout.

— ''Je suis crétin…''

Écrasée aussitôt par un nouveau choc.

Puis les coups cessèrent. D’un coup.

Le silence ne revint pas. Il se fragmenta. Les sons continuaient mais n'arrivaient plus correctement. Puis autre chose s'imposa. Une chaleur. Épaisse. Glissante.

Pas la sienne.

Elle s'étalait sur son torse, remontait contre son cou, s'infiltrait dans ses vêtements déjà saturés. Une odeur métallique, dense, envahit sa respiration.

Son esprit mit un instant à suivre.

Puis le poids tomba. Brutal.

Eta s'écrasa sur lui.

Le choc lui coupa le souffle, sa cage thoracique comprimée sous la masse. Pendant une fraction de seconde, il ne comprit pas. Puis son regard accrocha le visage. Ou ce qu'il en restait. Le front ouvert. Percé net. Une cavité sombre au centre, encore fumante. Le sang s'était écoulé en continu, chaud, épais, glissant directement sur lui.

Le corps ne bougeait plus. La pression restait. Écrasante.

Il força. Roula sur le côté, entraînant le cadavre dans un mouvement désordonné. Le métal accrocha son épaule. Son front heurta le sol.

Froid. Dur.

Il toussa. Une contraction violente lui arracha le torse, et il cracha. Bile. Sang. Le goût acide brûla sa gorge, remonta jusque dans son nez.

Il resta là, le front collé au sol, la respiration brisée. Puis il força. Lentement. Et il redressa le regard.

Un seul œil répondit. Sa vision était floue. Instable. L'autre était fermé, gonflé, tirant toute une partie de son visage vers le bas. Sans Filie, rien ne venait réparer. La douleur restait entière, diffuse, présente partout à la fois.

Mais il accrocha.

Elle. Angy. Debout. Immobile.

L'arme encore levée dans sa main. Le canon fumait légèrement. Elle ne bougeait pas. Pas un tremblement. Rien.

— ''Elle m’a… sauvé ?''

Le souffle d'Eno se coupa, puis reprit difficilement. Il tenta de se redresser. Ses bras poussèrent contre le sol. Son corps refusa. Trop lourd. Trop endommagé. Les muscles lâchèrent presque immédiatement.

Il resta là. Mais son regard ne lâcha pas. Flou. Instable. Fixé sur elle.

Angy le regardait aussi. Ses yeux restaient accrochés aux siens, immobiles, comme suspendus dans une hésitation trop vaste pour être tranchée. Le souffle ne passait pas normalement dans sa poitrine, il accrochait, montait trop vite, redescendait mal.

Puis la pression arriva dans son dos.

Sa jumelle venait de s'y agripper, collant son corps contre elle, pressant son front dans sa nuque, ses bras serrés autour de son ventre avec une force tremblante, presque désespérée.

Le geste dura. Sans réponse. Angy resta figée, le regard toujours ancré sur Eno, comme si son corps refusait encore d'intégrer ce qui la touchait.

— Angy… Murmura sa jumelle.

Un frémissement passa. Infime. Réel. Le regard d'Angy vacilla. Ses iris bougèrent. Tremblèrent. La teinte rouge se fissura, glissa, se dissipa lentement pour laisser place à un ambre plus simple, plus naturel, qui s'installait progressivement.

Quand la couleur termina sa transition, l'arme tomba.

Le choc résonna contre le métal. Angy releva légèrement la tête, ses yeux se perdant un instant vers le plafond, comme si l'air lui manquait soudain. Son souffle changea. Plus lourd. Plus rapide. Puis elle baissa les yeux.

Ses mains. Rouges. Saturées.

Le sang s'était incrusté jusque sous ses ongles, des fragments de chair accrochés dans les plis, sombres, irréguliers. Ses doigts tremblèrent. Ses épaules suivirent. Sa respiration se brisa en prises d'air désordonnées, sa bouche s'ouvrant sans réussir à stabiliser le rythme.

Son cœur cognait contre sa poitrine, visible jusque dans la tension de son cou.

Eno le vit.

Une larme glissa sur la joue d’Angy. Puis une autre. Et dans son regard, quelque chose se fissura complètement.

Sa jumelle se détacha doucement de son dos, relâchant son étreinte avec précaution. Angy ne réagit pas. Figée sur ses propres mains, incapable d'en détourner les yeux. La panique montait, visible, dans la manière dont ses doigts tremblaient de plus en plus fort.

Sa jumelle fit le tour. Lentement. Puis arriva face à elle. Elle vit son visage. Ses yeux bruns. Les larmes. La perte totale de repère.

— Angy !

Elle se précipita.

Elle attrapa ses mains, les serra, chercha une réaction. Rien. Seulement les larmes qui coulaient, silencieuses, continues. Alors elle retira sa tunique grise, déjà déchirée dans le dos, et la pressa contre les mains d'Angy, essuyant le sang avec des gestes rapides, nerveux. Puis elle s'approcha encore, se hissant légèrement pour capter son regard.

— Regarde-moi. Angy, regarde-moi. Je suis là. Tout va bien.

Pas de réaction, pas de réponse.

— Angelys… je suis là.

Angy décrocha lentement son regard de ses mains. Ses yeux, noyés, trouvèrent enfin ceux de sa jumelle. Et tout céda d'un coup. Les larmes redoublèrent, son corps se mit à trembler violemment, sa respiration se fragmenta, courte, irrégulière, incapable de suivre. Sa bouche resta ouverte, comme si l'air ne suffisait plus.

— Il se… il s'est pass… Demy… qu'est-ce que… qu'est-ce qui se passe… ?

Les sanglots montèrent immédiatement, bruts, incontrôlables. Demy essuya son visage, mêlant sang et larmes dans ses gestes, puis se hissa sur la pointe des pieds pour attraper son visage entre ses mains, le rapprocher du sien, l'ancrer.

— Je sais pas… je sais pas du tout. Mais tu es revenue… ça va aller, Angy. S'il te plaît, calme-toi… sors-nous d'ici… vite…

— Mais je comprends pas… j'ai… j'ai tué-

Les mots se brisèrent. La panique prit toute la place. Les yeux d'Angy s'écarquillèrent, ses doigts remontèrent brutalement dans ses cheveux, s'y accrochèrent, tirant comme pour arracher quelque chose de son crâne.

Son corps se plia en deux, brutalement. Demy la rattrapa aussitôt, la soutint de tout son poids, ses propres bras tremblants, sa voix chargée mais contenue, les larmes coulant sans bruit.

— Moi aussi… je sais pas… mais on s'en fout. Ils allaient te tuer… et il allait me… violer, ce connard.

Le mot frappa.

Angy redressa la tête d'un coup, ses yeux se plantant dans ceux de sa jumelle, le souffle coupé.

— Calme-toi. Respire. Tu sais faire. Tu fais une crise de panique… respire… compte… un… deux… trois. On doit bouger. Vite. J'ai peur Angy… j'ai besoin de toi… maintenant.

Angy ferma les yeux. Sa main vint se poser contre sa poitrine, juste au-dessus du cœur qui frappait trop vite, trop fort. Elle enfouit son visage dans les mains de Demy, cherchant un point fixe.

Son souffle accrocha. Puis elle murmura, presque sans voix.

— Un… deux… trois…

Les mots sortirent lentement, calés sur une respiration qu'elle forçait à redevenir régulière. Chaque chiffre tirait légèrement sur sa cage thoracique, comme si elle reconstruisait le rythme morceau par morceau.

Pendant ce temps, Demy releva la tête. Ses yeux balayèrent l'espace. Le hangar lui vint d'un coup : les six, toujours attachés, leurs regards plantés sur elles, lourds, impossibles à ignorer. Dans une immobilité totale.

Sa gorge se serra en croisant Dom, la masse de son corps tendu sous les contraintes, la violence contenue dans ses muscles. Elle déglutit, puis tourna la tête. Eno. Au sol. Le visage éclaté, le regard accroché à elles. Puis Zeta, à moitié dissimulé derrière son panneau de contrôle, figé, comme absent.

Elle chercha une sortie. Les murs. Les hauteurs. Rien. Son regard glissa, s'accrocha finalement à la porte.

— Dix.

Le mot coupa sa réflexion. Angy se redressa. Son souffle sortit plus profond, plus stable. Elle rouvrit les yeux, essuya les dernières larmes du revers de la main. Son regard avait changé. Plus dur. Ancré. Brun. Fixé sur Demy.

Elle esquissa un sourire cassé, léger, maîtrisé.

A ce regard, ce sourire, Demy céda immédiatement. Les sanglots remontèrent d'un coup. Elle enfouit son visage contre sa poitrine, s'y accrocha comme à un point d'ancrage vital. Angy referma ses bras autour d'elle, la serrant fort.

— Désolée… ça va… on rentre à la maison. Je te ramène chez nous.

Demy s'accrochait si fort que ses doigts marquaient la peau, laissant des traces rouges irrégulières. Angy déposa un baiser sur le haut de son crâne, bref, instinctif, puis releva les yeux.

Ils accrochèrent Eno. Au sol. Saignant. Son regard toujours levé vers elle.

À cet instant quelque chose changea dans sa poitrine. Son cœur ralentit, une fraction de seconde, comme si ce regard — différent de tous les autres — venait de recalibrer quelque chose en lui sans lui demander la permission.

— ''…mais il se passe quoi…''

Il tenta de se redresser. Un genou. Puis l'autre. Son corps protesta immédiatement.

Angy se raidit. Demy le sentit et pivota aussitôt, se plaçant instinctivement derrière elle, son corps collé au sien, utilisant Angy comme un rempart.

Eno capta la peur. Directement. Elle passa dans son ventre, dans sa gorge. Il s'arrêta.

Puis le son tomba.

— Code… noir.

Il tourna la tête vers la gauche.

— ''Zeta.''

La main plaquée contre son oreille, le visage déformé.

— ''Non… non !''

Il comprit immédiatement. Il força pour se redresser, crachant du sang au passage. Debout, Angy et Demy reculèrent d'un bloc, les yeux grands ouverts braqués sur lui, les mains tremblantes. Il fit un pas. Elles en firent un en arrière. Il souffla, força ses muscles, et tendit la main vers elles.

— Faut fuir. Les autres arrivent.

Angy regarda cette main tendue. Puis ce visage. Brisé. Gonflé. Et pourtant… Eno souriait. Un sourire cassé, tiré, presque douloureux à regarder, mais stable. Rassurant, d'une manière qu'elle ne s'expliquait pas.

Sa main se leva presque sans réflexion.

— Angy… ? Murmura Demy.

Elle avança à peine. Eno avança plus franchement. Le bout de ses doigts effleura les siens ; chauds, mouillés de sang. Il referma lentement les phalanges, attirant sa main vers lui. Elle laissa faire. Et prit sa main pleinement.

Le contact fut doux, fébrile, immédiat. Quelque chose se contracta dans le ventre d'Eno, une décharge fine qui remonta dans tout son corps. Presque imperceptible. Mais réelle. Il la sentit. Alors il serra les doigts d'Angy, doucement mais fermement, et tira. Sans hésiter.

Ils partirent.

Leurs pas résonnèrent dans le hangar, rapides, irréguliers. L'air vibrait encore autour d'eux. Eno cherchait. Il savait. Ce genre de bâtiment sans fenêtres évacuait toujours l’air par de larges conduits vers l’extérieur.

Il le trouva. Une grille.

Il lâcha la main d'Angy et s'accroupit brusquement, la douleur remontant le long de ses côtes jusque dans son dos. Il ne ralentit pas.

Ses doigts vinrent chercher son connecteur, ancré sous la peau. La matière se déverrouilla dans un léger pli organique, la surface cutanée se rétractant sur elle-même avec une souplesse presque dérangeante, laissant apparaître la veine artificielle.

Le port de liaison glissa dans le connecteur, s'y ancrant dans un mouvement précis, froid, qui remonta jusque dans son bras comme une onde fine.

Angy et Demy reculèrent d'un pas.

Le réflexe avant la pensée.

Le souffle d’Angy accrocha, ses yeux fixés sur cette ouverture dans la chair, sur ce morceau de peau replié, sur ce câble disparu sous la surface. Quelque chose d'instinctif passa dans son regard.

Une surprise. Presque une peur.

Eno ne la regardait déjà plus. Son corps se tendit une fraction de seconde, il força l'accès à l'aveugle, et la réponse passa. La plaque céda d'un coup, se décrocha dans un bruit sec, métallique, tomba au sol.

Il retira le câble aussitôt. La peau se referma dans le même mouvement, rapide, propre, comme si rien n'avait existé. Il se redressa, le souffle court, et plongea son regard dans celui d'Angy.

Un battement.

Son cœur se suspendit une fraction de seconde. Puis il déglutit.

— Sortez par là.

Angy fronça légèrement les sourcils. Son regard glissa vers Demy, toujours accrochée à elle, puis revint à Eno.

— Il a prévenu Beta. Elle commande… et avec elle, il y a beaucoup plus que cinq soldats. Tu dois fuir. Vous devez partir.

Angy se pencha, observa le conduit une fraction de seconde.

— Demy… vas-y. Je suis derrière toi.

Eno écarquilla légèrement les yeux, son cœur bondissant contre ses côtes dans un rythme soudain désaccordé.

— ''…sa voix… douce.''

Sans la panique, la voix d'Angy glissait autrement. Plus fluide, presque chantante. Et malgré tout, malgré le sang et le chaos, la pensée s'imposa, nette, impossible à retenir.

Demy hésita. Son regard trembla. Puis le bruit arriva. Lointain. La porte qui s'ouvrait. Elle ne réfléchit plus. Elle s'engouffra dans le conduit. Angy commença à la suivre, se hissant à son tour, puis s'arrêta.

Elle tourna la tête et regarda Eno.

— Tu es qui ?

Il la fixa. Sans détour. Un sourire tendre aux lèvres.

— Eno.

Elle l'observa une dernière fois. Puis disparut.

Leurs corps glissèrent dans le conduit. Eno attrapa la plaque, la remit en place aussi vite qu'il put. Les bruits de pas approchaient déjà, résonnant dans le métal, multiples, coordonnés.

Il se retourna. Son regard balaya l'espace.

Rien.

Alors il courut. Les premières foulées furent déséquilibrées, lourdes, chaque appui lui arrachant une tension dans les côtes, dans la mâchoire, jusque dans son crâne. Derrière lui les bruits montaient : les pas, les voix, les hurlements, tout se mêlait au martèlement de son cœur, trop vite, trop fort, écrasant le reste.

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