Chapitre 8 - Le Mnémophage (partie 1/4)

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Sa respiration accrochait, haute, irrégulière, incapable de suivre l'effort. Il n'en revenait pas. Quelque chose lui échappait encore. Quelque chose qu'il ne comprenait pas. Il savait seulement une chose : il était en danger. Réellement.

Et maintenant que ses muscles brûlaient pour la première fois, que son souffle se déchirait, une pensée revenait, insistante.

— ''Je ne suis pas entré dans le conduit…''

Il avait vu l'ouverture. Il avait tenu la main d'Angy. Et au dernier moment, quelque chose l'avait retenu.

Pas la peur. Pas l'hésitation.

Filie.

Elle n'était plus là. Coupée, bloquée, quelque part hors de portée depuis que ce groupe avait posé son voile sur les Interfaces. Et ça, il ne pouvait pas l'ignorer. Partir sans savoir pourquoi elle était retenue. Partir sans certitude de pouvoir la faire revenir. Sans même comprendre si ce lien pouvait un jour être rétabli.

Il ne pouvait pas.

Et puis il y avait autre chose. Plus froid. Plus immédiat. Lui relié à Filie, avec ou sans filtre, avec ou sans protection, ce lien existait. Il existait toujours. Et tant qu'il existait, sa simple présence devenait un fil. Un traçage. Une signature que n'importe quel système suffisamment puissant pouvait remonter. S'il suivait Angy et Demy dans ce conduit, il les marquait. Pas intentionnellement. Pas par négligence. Mais irrémédiablement.

Elles auraient été retrouvées à cause de lui.

Alors il avait lâché.
Il avait reculé d'un pas, remis la plaque en place, et couru dans l'autre sens.
Mais là, maintenant, les poumons en feu et le mur du fond qui surgissait déjà devant lui…

— ''Pourquoi ?! Pourquoi j'ai fait ça pour elle ? Pour elles ?''

La sensation glissa dans son ventre, froide, lourde. Puis les silhouettes se refermèrent autour de lui.

Trop vite. Trop nombreuses.

Il était encerclé.

— ''Putain. Putain. Putain. Filie reviens ! C'est maintenant ou jamais.''

Rien.
Aucune réponse.
Le vide.

Les mains arrivèrent sur lui presque immédiatement. Fermes. Multiples.

Il ne réfléchit pas. Son coude partit en arrière, instinctif, violent, cherchant un ventre, un torse, n'importe quoi. Il heurta quelque chose de dur. Une armure interne, un thorax de métal. La douleur remonta immédiatement dans son bras jusqu'à l'épaule, sèche, inutile. Il pivota quand même, tenta de dégager son bras gauche d'une traction brusque, y mit tout son poids.

Ça ne servit à rien.

La prise ne lâcha pas d'un millimètre.

Une main s'écrasa sur sa nuque, le forçant vers le bas. Il résista, les jambes poussant contre le sol, les muscles brûlant sous l'effort. Il lança son genou vers le côté, au hasard, cherchant un angle, une ouverture. Le coup atterrit dans le vide. Dans le même mouvement, ses pieds furent fauchés proprement, sans effort apparent de l'autre côté, et il chuta.

Le sol arriva trop vite.

Son épaule encaissa d'abord, puis sa joue déjà abîmée heurta le métal. La douleur explosa, blanche, aveuglante, une seconde de rien du tout dans sa tête avant que tout ne revienne en même temps. Il tenta de se redresser, les paumes à plat, les bras poussant. Une botte s'abattit entre ses omoplates. Pas un coup. Juste un appui. Ferme. Définitif. Qui écrasait sans brutalité inutile parce qu'il n'y en avait pas besoin.

Il n'irait nulle part et ils le savaient.

— Lâchez-moi !

Ses mots se brisèrent contre le sol. Ses poignets furent saisis, tirés en arrière dans un mouvement précis, mécanique, trop bien appris pour qu'il puisse y opposer quoi que ce soit. Il tenta encore, une dernière traction désordonnée, les épaules arrachées vers l'avant dans un effort qui ne mena à rien. Le métal mordit sa peau. Les attaches se verrouillèrent.

C'était fini.

Son souffle sortit en rafales courtes, irrégulières, son front toujours contre le sol froid. Ses muscles continuaient de trembler, pas par volonté, juste le reste de l'adrénaline qui ne savait plus où aller. Puis ils le traînèrent. Sans ménagement. Le sol accrocha ses pieds, chaque aspérité remontant dans son corps déjà endolori.

Il fut jeté au sol.
À côté du corps d'Eta.

— ''Mort…''

L'odeur le heurta de plein fouet. Dense. Métallique. Le sang. Encore chaud, encore vivant dans l'air saturé. Il tourna lentement la tête. Les six autres étaient là. Immobiles. Leurs regards plantés sur lui, fixes, impossibles à esquiver.

Dom. Ori. Kik. Sexy. Loli. Meni.

Six visages. Six expressions différentes. Mais dans chacun, quelque chose d'identique au fond. Ils l'avaient regardé fuir, sans eux.

— ''Je les ai oubliés… comment… ?''

La pensée s'imposa d'un coup, brutale. Dans la panique, dans la fuite, tout avait convergé vers Angy. Pas une seconde, pas une seule, il n'avait pensé à eux. La culpabilité monta, rapide, acide, serrant sa gorge déjà sèche. S'il avait libéré Dom ou Ori d'abord.

— ''Peut-être que…''

Peut-être qu'eux, avec leurs implants de combat, ils auraient pu agir mieux que lui. Beaucoup mieux.

Il se sentit stupide.

— Epsilon, qui est-ce ?

La voix de Beta tomba au-dessus de lui. Droite. Stable.

Une silhouette s'approcha. Entièrement vêtue de blanc. La combinaison ne laissait rien paraître, et pourtant quelque chose se devinait, ce même flou androgyne que dégageait Sexy, cette même indétermination dans le port du corps, dans la ligne des épaules. Mais là où Sexy tirait vers le masculin, iel tirait vers le féminin. Un reflet. Une version miroir. Iel tenait un terminal à la main, des lignes de données défilant déjà.

— Matricule : E-14-N-66-O-81-B-24-E-92-L. Alias : Eno. Affecté il y a trois jours. Nouvel employé, en charge de la surveillance. Aucun antécédent notable. Première purge pour délit mineur : descente non autorisée de trois étages lors d'une course de- Elle se stoppa. Sérieusement ? Dix cycles pour ça ?

Mais Beta ne réagit. Elle s'accroupit, attrapa le visage d'Eno et le força à la regarder. Son cou tira sous la contrainte, ses yeux accrochés aux siens sans possibilité de fuite.

— Comment tu t'es détaché de tes chaînes ?

Les larmes montèrent immédiatement. Incontrôlables. Sa gorge se serra, râpeuse, ses pensées se diluant sous la pression. La peur s'installant brutalement dans son ventre.

— ''Je vais mourir. Je vais mourir. Je vais mourir.''

Beta se rapprocha encore, sa main venant tirer ses cheveux en arrière. Elle passa son pouce sur sa joue, essuyant une larme mêlée de sang.

— Je te conseille de répondre. Et ne me mens pas… je le saurai.

Eno déglutit difficilement. Son regard tenta de fuir, accrocha Dom. Son corps était tendu à l'extrême, ses muscles contractés, cherchant à se libérer malgré les contraintes. Ses mâchoires serrées, les veines de son cou saillantes sous l'effort contenu. Il ne regardait pas Eno avec de la colère. Pire. Avec une attente.

Puis le regard d'Eno revint sur Beta.

— Je…

Les mots se bloquèrent. Il ferma les yeux une seconde. Pas de Filie pour lui souffler quoi dire.

— J'ai piraté le système des chaînes.

Beta relâcha immédiatement sa prise et se redressa. Un simple geste de sa main suffit. Les Theta tirèrent Zeta en avant, enchaîné lui aussi, le traînant jusqu'à elle.

— Je croyais que tu avais posé un voile sur les Interfaces des employés.

Zeta paniqua immédiatement, ses mots sortant trop vite, désordonnés.

— Oui ! Oui je l'ai fait ! Lui aussi ! Je… je te jure… il ment !

Beta ne répondit pas. Son regard passa de Zeta à Eno. Un autre geste. Eno fut relevé à genoux, ses mains toujours attachées dans le dos, son équilibre précaire, forcé. Le silence pesa. Dense. Écrasant. Il sentit la pression monter. Trop forte.

Il céda.

— Je… l'Interface n'était pas visible… je l'ai fait sans la voir. Je ne mens pas.

Un infime mouvement passa dans les yeux de Beta. Presque imperceptible. Puis elle enchaîna.

— Est-ce toi qui as laissé un chemin vers la Gine d'ici ?

Eno tourna la tête. Le regard de Kik planté sur lui.

— ''Kik… désolé…''

Son cœur se serra immédiatement, une larme glissa sans qu'il ne puisse la retenir. Le visage de Kik était fermé. Pas de colère lisible, pas de surprise non plus. Juste cette immobilité dure, compacte, celle de quelqu'un qui encaisse quelque chose qu'il n'a pas vu venir et qui choisit de ne rien laisser sortir.

— Oui…

Beta décroisa les bras, son regard toujours planté sur lui, puis elle s'agenouilla lentement devant Eno. Le mouvement était calme, maîtrisé, presque posé, et pourtant sa présence écrasait tout l'espace autour d'eux. Une esquisse passa sur son visage, quelque chose qui ressemblait à un sourire, mais trop contenu, trop contrôlé pour en être vraiment un.

Eno détourna immédiatement le regard. Ses yeux tombèrent sur le sol. Sur le sang. Partout. L'odeur remonta dans sa gorge, lourde, métallique, et son estomac se contracta violemment, une nausée sourde qui tira jusque dans sa poitrine.

Il avait envie de vomir.

— As-tu compris les enjeux de ce qui s'est passé ici ? Ce que nous cherchions ?

Sa voix était stable. Presque douce. Ce contraste lui serra encore plus la gorge.

— Je… crois… Dit Eno, hésitant, sa respiration encore instable.

Beta tourna légèrement la tête vers Zeta.

— Le Mnémophage est inutilisable pour l'extraction à cause de ce crétin d’Eta. Donc impossible de continuer sur les autres. Mais tu as récupéré une mémoire, n'est-ce pas ? Peux-tu me fournir les données qu'elle contient ?

Zeta eut un sourire réflexe, nerveux, qui se fissura aussitôt. Sa gorge bougea, ses mots se coincèrent avant de sortir.

— Il… il n'y avait rien… je peux pas.

Beta souffla lentement, puis revint vers Eno, se penchant légèrement vers lui.

— Et toi ?

Eno releva la tête, sans vraiment comprendre ce qu'elle attendait de lui. Son regard accrocha Zeta une seconde, figé lui aussi, tendu. Puis il cligna des yeux, fort, comme pour remettre un peu de clarté dans tout ça.

— Non… je ne sais pas ce qui n'a pas fonctionné… et sans mon I.A.P… je peux encore moins.

Un geste. Simple. Suffisant.

Eno fut tiré en avant, traîné jusqu'au Mnémophage, puis forcé à s'asseoir sur le siège de Zeta. Ses mains furent détachées, la sensation de liberté brutale lui donnant presque le vertige. Il les ramena devant lui, les doigts encore marqués par le métal, une brûlure fine courant le long de ses poignets.

Zeta fut placé à côté de lui, maintenu sous la surveillance directe de deux Theta. La pression monta immédiatement. Plus forte. Plus dense. Sa respiration accrocha, son ventre se serra, la peur s'enroulant autour de sa poitrine comme une main invisible.

Un écran s'alluma devant lui. Un seul. Fonctionnel.

Et puis…

— ''En…o ?''

Le son le traversa.

Il sursauta, son corps se redressant d'un coup, un sourire brisant immédiatement son visage malgré la douleur. Un Theta le força à se rasseoir aussitôt, une main lourde sur son épaule.

— ''Filie ? Filie ! Ça va ?''

— ''Je… oui. Je suis désolée. Je n'avais pas le choix.''

— ''Non, non ! Je suis tellement content de t'entendre, Filie !''

Une larme glissa le long de sa joue sans qu'il ne la retienne.

La main de Beta tapa à côté de lui, sèche, ramenant tout le reste.

— C'est simple. Tu me donnes la mémoire intacte de la Redo que Zeta a réussi à réveiller… comme un idiot. Et nous ne te tuerons pas de nos mains. Tes collègues aussi. Tu transfert toutes les données sur le disque externe, là. Elle montra du doigt un dispositif physique, large, enchâssé dans le Mnémophage. Mais si tu échoues, pour avoir désobéi à la première règle que j'ai donnée : tu mourras. Et eux aussi. C'est compris le génie ?

Le mot accrocha. Eno déglutit difficilement, sa gorge sèche, puis hocha la tête.

— ''Eno… que se passe-t-il ?'' Demanda Filie.

Il releva les yeux. Les armes. Toutes pointées sur lui. Fixes. Stables. Il ferma ses paupières une seconde, inspira comme il put, puis parla à voix haute, son timbre légèrement cassé.

— Je… je réfléchis très mal sous pression… je… je ne ferai rien de bien. Regardez mon visage… je suis déjà détruit, je ne suis pas une menace… alors les armes… vous pouvez juste… pas me viser, s'il vous plaît.

Un silence.

Personne ne bougea. Les canons restèrent là, fixes, patients. Eno sentit le poids de chaque regard derrière chaque cagoule, cette immobilité disciplinée qui était presque pire que la menace ouverte.

Puis un geste de Beta.
Les canons s'abaissèrent. L'air sembla s'ouvrir légèrement. Eno referma les yeux.

— ''Filie, la situation est… critique. Retrace immédiatement ma mémoire et aide-moi à reconstituer ce qu'ils cherchent, le plus rapidement possible. Il faut récupérer un fichier que Zeta a altéré… ou supprimé. Peu importe la méthode, on doit le restaurer.''

— ''Analyse en cours…''

Il rouvrit les yeux, se tourna vers Beta, puis vers Zeta.

— Désolé mais… je ne sais pas utiliser ça… comme ça. Je peux me connecter avec un port de liaison ?

Beta regarda Zeta.
Un simple regard.

Zeta s'exécuta immédiatement. Il brancha un port de liaison sur la machine, puis le tendit à Eno, la main légèrement tremblante.

Eno inspira profondément. Une fois. Deux. Puis il attrapa le câble et le fixa à son connecteur. Le contact fut immédiat.

Il referma les yeux.

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