Chapitre 18 : Caleb

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Les jours suivants, Caleb et sa famille vécurent au rythme martial imposé par Syn.

Tous les matins, ils se levaient à l’aube pour courir dans la forêt autour du Temple. Le sol froid collait à leurs pieds nus, et la brume du matin s’accrochait encore aux troncs. Caleb détestait ça. Son genou le lançait dès les premières foulées — une vieille opération, souvenir d’une blessure qui l’avait longtemps tenu éloigné du sport. Pourtant, il appréciait étrangement ces courses. L’air vif, les arbres qui se penchaient sur le sentier, le bruit régulier de leurs pas… tout cela avait quelque chose d’apaisant. Quand il courait, il arrivait à se vider la tête.

Il n’était toujours pas convaincu par le discours de leur guide, ni par cette histoire de « pouvoirs », mais il préférait ne pas y penser. De toute façon, aucune explication ne lui rendrait sa vie d’avant. Alors autant courir.

Quand ils revinrent, trempés de sueur, Syn les attendait déjà dans la cour, impassible. Après la course, ils enchaînaient avec la musculation. Syn leur répétait sans cesse que leurs corps servaient de catalyseur à leurs pouvoirs, et il ne lésinait pas sur les exercices. Abdominaux, pompes, tractions… les pierres du Temple résonnaient du bruit de leurs efforts et de leurs gémissements. Certains s’en sortaient mieux que d’autres.

— Je crois qu’en fait mon corps n’a pas de muscle, souffla Ilana, le visage cramoisi par l’effort.

Caleb ricana en la voyant s’écrouler après une pompe.

— Je pense qu’en fait, tu es un mollusque, pas une fille.

Ilana lui lança un caillou, trop épuisée pour viser. Caleb l’attrapa en riant avant de s’écrouler à son tour, le dos trempé, les bras en feu.

Syn, lui, ne riait jamais. Il observait, silencieux, corrigeait une posture, redressait un dos. Sa voix claquait lorsqu’il lançait des ordres. Son regard perçait chaque faiblesse et il appuyait là où cela faisait mal.

Après cet échauffement, un petit déjeuner les attendait toujours sur la table en pierre de la salle commune. Caleb se demandait qui préparait la nourriture, car il n’avait jamais vu personne d’autre que Syn dans l’enceinte du Temple. Cela ne pouvait pas être lui puisqu’il était trop occupé à leur crier après.

— Je demanderai à Syn si le petit déjeuner apparaît avec la magie, lança Cléo en dévorant à pleines dents une pomme de couleur rose.

— Tu crois qu’il y a des elfes de maison comme dans Harry Potter ? demanda Jorick. Ils mettent tout ça en place pendant la nuit sans qu’on les voie.

— J’imagine bien quelque chose comme ça justement. Je vais me faire un plaisir de le questionner avant que l’on passe à la méditation, répondit sa cousine.

La suite du repas se déroula entre discussions et rires puis le groupe se dirigea vers l’atrium. Caleb n’aimait pas ce moment de la journée, il détestait méditer. Il n’avait jamais cru aux bienfaits du yoga et autres chamanismes et d’autant plus dans ce monde étrange où Syn leur demandait d’ouvrir leurs esprits à leurs pouvoirs.

A leur grand étonnement, leur professeur n’était pas dans l’atrium. Ils le cherchèrent partout jusqu’à le trouver debout au milieu de la clairière. De longs bâtons en bois clair étaient étalés devant lui. Syn leur fit signe de se mettre en ligne.

Cléo se racla la gorge et leva la main. Ilana pouffa et lui glissa :

— Tu te crois à l’école ou quoi ?

Cléo la fusilla du regard et se décida à parler avant que Syn lui donne la parole :

— J’avais une question à vous poser. Ca concerne le petit-déjeuner… On voulait savoir si les plats apparaissent avec l’aide de la magie ? Ou est-ce que des elfes de maison s’occupent de les préparer sans qu’on les voie ?

Syn tourna lentement la tête vers Cléo, son regard était indéchiffrable.

— Des elfes de maison ? répéta-t-il, l’air presque amusé. Ce Temple répond à la volonté de ceux qui l’habitent.

— Donc… c’est magique ? insista Cléo.

Il haussa les épaules avant de se baisser pour ramasser un des bâtons. Cléo regarda les autres pour essayer de trouver une explication à ce que Syn venait de raconter, mais ils étaient tous aussi perdus qu’elle.

Leur professeur fit tournoyer le bâton entre ses doigts, le bois sifflant dans l’air.

— Aujourd’hui, dit-il, vous allez apprendre à manier cela.

— Je ne vois pas à quoi ça va nous servir, marmonna Liam tout en se mettant en retrait.

Syn, faisant mine de ne pas avoir entendu son commentaire, continua son explication :

— Vos pouvoirs ne sont pas vos seules armes, vous devez apprendre à utiliser votre corps. Nous commencerons par les bâtons et, si par miracle, vous me donnez satisfaction, nous passerons à d’autres armes.

Caleb leva les yeux au ciel. Encore des exercices. Mais, il n’eut pas le temps de protester. Syn se mit à marcher entre eux, corrigeant la posture de chacun, tel un musicien qui accorde ses instruments.

— Tenez-le droit, pas comme un manche à balai, gronda-t-il en s’arrêtant devant Ilana. Vos jambes plient trop, vos épaules sont raides.

Ilana gémit, mais Cléo, fidèle à elle-même, redressa ses épaules et fixa Syn d’un air concentré. Caleb serra les dents et imita la position. Le bâton pesait plus qu’il n’y paraissait et le moindre mouvement mal exécuté le déséquilibrait.

— Maintenant, attaquez, ordonna Syn. Frappes, parades, déplacements. Faites travailler vos jambes, vos bras, votre cœur.

Les bâtons claquaient contre le sol, s’entrechoquaient, se levaient et retombaient dans un rythme étourdissant. Caleb sentit ses bras brûler, ses jambes trembler, mais il continuait. Les instructions de Syn étaient précises : esquives, frappes circulaires, rotations rapides, blocages. Chaque faux mouvement était immédiatement corrigé par un ordre sec ou un geste pour remettre le corps dans l’axe.

— Plus vite ! hurla Syn d’un ton qui fit sursauter Liam.

Caleb chancela, le souffle court, mais réussit à bloquer un coup maladroit de Liam. Ilana trébucha derrière lui et il crut l’entendre sangloter. Syn, immobile au centre de la clairière, les observait tous avec une attention glaciale.

La séance dura des heures. Ils couraient, sautaient, frappaient, bloquaient, tombaient, se relevaient, recommençaient. Caleb sentit ses muscles crier, son cœur battre à tout rompre, ses mains se couvrir d’ampoules avec le frottement du bois. Mais à chaque seconde, il apprenait à bouger plus vite, à anticiper, à ne pas gaspiller ses forces. Même Liam, grognon et râleur, montrait des signes d’amélioration, plus concentré malgré lui.

Quand Syn fit signe de s’arrêter, tous étaient trempés de sueur, haletants, les vêtements collants à la peau. Caleb s’écroula sur le sol, les mains sur les genoux, respirant à peine. Malgré la fatigue, un sourire involontaire lui échappa. Il avait mal, néanmoins il sentait qu’il avait progressé.

— C’est tout pour aujourd’hui, dit Syn d’une voix calme, mais ferme. Étirez-vous. Vos muscles doivent récupérer pour devenir des armes efficaces.

Sans un mot de plus, il retourna vers le Temple ; les laissant suants et suffocants.

— C’était horrible, murmura Ilana les larmes aux yeux, j’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie. Je ne suis pas faite pour ça. Moi j’aime la danse, j’aime pas avoir mal.

— Allez Ili, ça te fait pas de mal de bouger un peu, lui répondit sa grande sœur d’un air compatissant. Tu vas juste avoir des courbatures demain et à force de faire des exercices, tu n’auras plus aussi mal.

Cléo l’aida à se relever et elles repartirent en direction des chambres. Jorick et Lysandra les suivaient, cette dernière titubant légèrement. Elle n’avait pas l’habitude non plus des efforts physiques. Seul Liam resta avec Caleb au milieu de la clairière.

— Je ne sais pas quoi penser de tout ça, grogna Liam.

Caleb ferma les yeux en s’allongeant au sol. Il comprenait les réticences de son cousin, il avait les mêmes au fond de son cœur. Néanmoins, plus les jours passaient, plus il commençait à apprécier les entraînements de Syn.

— Ecoute Liam, lui répondit-il, pour le moment, nous sommes coincés ici et je ne crois pas que c’est près de changer. Je pense qu’on doit prendre chaque jour comme il vient. Peut-être qu’un jour tout ça finira par servir.

— Tu as peut-être raison, soupira Liam.

Il se releva doucement et se dirigea vers leur nouveau foyer.

Caleb resta un instant à genoux, la respiration saccadée, les mains couvertes de poussière. Devant lui, la clairière portait les traces de leur passage : l’herbe piétinée, les empreintes dans la boue, les bâtons abandonnés. Le vent passait entre les troncs, soulevant un peu de poussière, et dans ce silence revenu, il sentit battre son cœur avec une régularité étrange, presque rassurante.

Il n’aurait jamais cru se sentir aussi vivant en se vidant à ce point.

Un sourire effleura ses lèvres. Peut-être que Syn n’était pas qu’un bourreau, après tout. Peut-être qu’il voulait leur apprendre quelque chose d’autre — pas la magie, pas les pouvoirs, mais la force de tenir, simplement.

Caleb se releva lentement et ramassa son bâton. Le bois était rugueux sous ses doigts, tâché de sueur et de terre. Il se surprit à penser qu’il avait hâte de recommencer demain.

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