À l'aube des étoiles
de
Louise Marie

C’était un homme que je venais de rencontrer.
Un bel homme — grand, brun, les cheveux bouclés, un sourire sûr de lui sans être arrogant. L’ami indétrônable d’un ami, simplement là, à cette soirée où j’avais fini par me rendre, presque malgré moi, après des mois à m’être tenue à distance du monde.
Il avait suffi d’une histoire sentimentale bancale pour que tout se referme. L’envie, le mouvement, l’élan. Je n’osais plus sortir.
Mais lui était là. Nous n’avons pas eu besoin de beaucoup de mots. À vrai dire, presque aucun. Quelque chose circulait déjà entre nous, discret mais évident. Une manière de se regarder un peu plus longtemps que nécessaire. De laisser une phrase en suspens. De sourire sans raison apparente.
Le regard, surtout.
Ce point précis où l’on comprend avant même de se l’avouer.
Ce moment fragile où l’on sait — et où l’on choisit, ou non, de faire semblant de ne pas savoir.
Il y avait ce désir d’aller plus profondément dans le regard de l’un et de l’autre. Comme si, derrière cette surface tranquille, quelque chose appelait déjà. Mais la soirée a pris fin. Les voix se sont dispersées, les lumières ont changé, et chacun est rentré de son côté, avec ce léger goût d’inachevé que l’on emporte sans trop savoir quoi en faire.
Puis, un beau jour, je suis retournée voir mon ami.
Il était là.
Rien n’avait changé, et pourtant tout était différent. Sa présence a suffi à réveiller ce qui s’était à peine esquissé la première fois. Un échange bref, presque anodin. Et de nouveau, ce regard. Plus assuré. Plus tranquille. Comme s’il savait que le temps n’avait rien effacé — seulement déplacé.
Nous avons parlé de choses simples. Trop simples, peut-être. Mais sous les mots, quelque chose insistait. Une attention particulière, un silence qui s’étirait juste assez. Je sentais que je n’étais plus tout à fait spectatrice. Que quelque chose, en moi, s’était remis en mouvement.
Il n’a rien fait.
Je n’ai rien dit.
Et c’est précisément là que tout se jouait.
Le soir est arrivé. Il faisait encore chaud, cette chaleur douce qui s’attarde sur la peau quand le jour refuse de céder tout à fait sa place. Le ciel était constellé de milliers d’étoiles, si nombreuses qu’elles semblaient trop proches pour être innocentes.
Nous étions là, tous les deux, sur la terrasse.
Seuls.
Plus nous nous regardions, plus le désir montait, discret mais insistant. Nos yeux se perdaient à tour de rôle, comme s’ils craignaient d’en dire trop, avant de revenir, inévitablement. La distance qui nous séparait diminuait au fil des minutes qui passaient, sans que je sache vraiment qui faisait le premier pas.
La tension était là. Presque palpable. Elle se glissait dans les silences, dans la manière dont nos corps semblaient s’orienter l’un vers l’autre sans y être invités. L’air était chaud, immobile, chargé de cette attente qui fait battre le cœur un peu plus vite.
J’ai fait le premier pas.
Je me suis rapprochée de lui, presque timidement, et il m’a ouvert son espace sans dire un mot. Ce geste-là, silencieux, avait plus de poids que n’importe quelle phrase.
Nos bras se touchaient, juste assez pour que ce contact existe, pas assez pour qu’il déborde. Rien n’était brusque. Rien n’était forcé. Seulement cette proximité nouvelle, évidente, qui faisait battre le cœur un peu plus vite.
Il n’y a pas eu de baiser.
Mais nos lèvres étaient proches, dangereusement proches, comme si elles se reconnaissaient avant même de se rencontrer. Des sourires discrets se dessinaient, presque involontaires. Des regards qui s’attardaient trop longtemps. Des souffles qui se cherchaient et le coeur qui bat de plus en plus fort.
Les corps parlaient à voix basse.
Une main qui frôle, une présence qui s’affirme, une chaleur qui circule. Tout se faisait avec lenteur, avec attention, comme si nous savions instinctivement que ce qui comptait n’était pas d’aller plus loin, mais de rester là, exactement là.
Sa main a glissé, doucement, jusqu’à trouver un point d’appui contre moi.
Mon souffle s’est fait plus court.
Lui n’a rien dit.
Il m’a attirée contre lui, sans brusquerie, comme une évidence. Le monde autour de nous s’est rétracté, réduit à cet espace minuscule où nos corps avaient trouvé leur place.
Je me suis laissée faire.
Mes bras se sont refermés autour de sa nuque, presque instinctivement. Nos visages étaient si proches que je distinguais le rythme de sa respiration avant même d’en sentir le souffle. Il n’y avait plus de distance possible, plus d’échappatoire non plus.
La tension est montée, lente et insistante. Quelque chose d’à la fois contenu et prêt à déborder.
Nos corps se répondaient sans hâte, sans urgence, mais avec une intensité nouvelle, plus dense. Chaque mouvement, chaque infime ajustement semblait chargé de sens. Le silence, désormais, pesait lourd — non pas d’absence, mais d’excès.
Je sentais que retenir devenait un effort. Que rester immobile demandait plus de courage que d’avancer.
Il a resserré son étreinte avec cette assurance tranquille qui ne laisse pas place au doute. J’ai senti son torse contre moi, plus présent, plus ferme, comme s’il cherchait à m’ancrer là, dans cet instant précis.
Nos visages n’étaient plus qu’à un souffle l’un de l’autre.
Je percevais chaque variation de son regard, chaque hésitation infime. Nos lèvres étaient si proches qu’il devenait difficile de distinguer le désir du geste qui allait suivre.
Le temps s’est étiré. Un battement de cœur. Puis un autre.
Je sentais son maintien se faire plus sûr tandis que tout en moi appelait à ce pas de plus. Mais rien ne venait. Pas encore. Ou peut-être jamais. Et c’était précisément cette attente-là qui faisait monter l’excitation, lente, brûlante, presque incontrôlable.
Nous étions à deux doigts de basculer.
Et pourtant, nous sommes restés suspendus, retenus par cette fragile lucidité qui rend le désir plus vif encore.
Puis un son a traversé la nuit.
Il s’est légèrement écarté, à regret. Un regard furtif vers son téléphone, une respiration qui change. Le réel venait de frapper à la porte, sans ménagement. L’astreinte. Le devoir. Ce rappel brutal que tout ne nous appartenait pas.
Il a murmuré quelques mots — inutiles, déjà.
Je les ai à peine entendus.
Son corps s’est défait du mien, lentement, comme on se détache d’un rêve dont on n’est pas encore tout à fait sorti. La chaleur s’est retirée. L’air a repris sa place. Et avec lui, cette sensation étrange de chute douce, presque silencieuse.
— Je suis désolé… a-t-il murmuré.
Sa voix était plus basse, plus grave.
— Je dois y aller. Le boulot.
Je n’ai pas répondu tout de suite. À quoi bon ? Tout venait déjà de basculer.
Il a levé la main, comme s’il craignait de dépasser une limite, puis ses doigts ont effleuré mon visage. Une caresse légère, presque tremblante, qui disait davantage que ses mots. J’ai senti son pouce s’attarder un instant, juste assez pour laisser une trace.
Nos regards se sont accrochés une dernière fois.
Le sien était chargé de quelque chose de triste, d’inachevé. Peut-être d’excuses. Peut-être de renoncement.
— Je…
Il s’est interrompu. A souri faiblement.
Puis il s’est reculé.
La nuit a repris sa place entre nous.
Et avec elle, ce silence qui arrive quand on sait que l’on ne se reverra peut-être pas.
Après cela, il n’y a plus rien eu.
Ni message. Ni signe.
Seulement ce souvenir précis, brûlant, suspendu — et cette caresse qui, longtemps encore, est restée là.
Table des matières
En réponse au défi
Sexe implicite
Je vous propose un thème à la fois délicat, exigeant et passionnant : le sexe implicite.
Écrire le désir sans le nommer.
Faire sentir sans montrer.
Ici, il ne s’agit pas de scènes sexuelles au sens frontal du terme, mais de tout ce qui précède, entoure ou prolonge le désir. Ce moment fragile où quelque chose bascule, s’éveille, se retient ou se devine. Là où le corps parle avant les mots. Là où le lecteur comprend avant qu’on lui explique.
La seule contrainte : ne jamais nommer l’acte, ne jamais tomber dans le descriptif cru.
Faites confiance au lecteur. Laissez-lui l’espace d’interpréter, de ressentir, de compléter.
Le défi, c’est d’écrire le désir comme on écrit un frisson : par suggestion, par tension, par silence.
À vous de jouer ✍️
J’ai hâte de lire ce que vous ferez naître entre les lignes.
Commentaires & Discussions
| À l'aube des étoiles | Chapitre | 3 messages | 3 semaines |
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