Problèmes
Chaque soir, avant de s’endormir, alors que la lumière était éteinte, qu’il était seul dans son lit, face à lui-même, c’est par cette phrase que Hugo faisait le point sur son existence. Une sorte de rituel muet, une confession sans témoin, une introspection inconsciente.
Avait-il des « problèmes » ? S’était-il mis dans une ou plusieurs situations qui allaient lui procurer des ennuis ? Presque invariablement, la réponse était oui, et la conclusion toujours la même : il avait encore et toujours des problèmes.
Ce constat donnerait le ton de sa journée du lendemain : l’ "éva’" de physique qu’il allait foirer, parce que, dans tous les cas, il n’y comprendrait rien. Le cours d’histoire-géo qu’il n’avait pas appris ce soir-là en faisant semblant de faire ses devoirs. S’il était interrogé, il passerait un sale quart d’heure. Le cadre photo du salon, qu’il avait envoyé valser au milieu de la pièce et qu’il avait misérablement planqué sous le canapé. Les parents allaient forcément s’en apercevoir et allaient demander des comptes.
Alors oui, il avait bien des problèmes, et demain promettait d’être pénible. Il allait devoir naviguer entre les difficultés, éviter les obstacles, biaiser la réalité.
Mentir.
Hugo avait horreur de mentir. Il détestait user de ce moyen. Il savait que ce n’était pas la bonne solution, mais il n’en voyait pas d’autres. Il n’en avait pas d’autres.
Surtout, il savait pertinemment, intimement, qu’un mensonge en entraînerait forcément un autre. Qu’il fallait toujours en inventer un nouveau pour pallier les failles du précédent. La spirale était sans fin. Un processus initié depuis déjà bien trop longtemps, depuis toujours, lui semblait-il. Il était enfermé dans ce système et ne voyait pas comment en sortir.
À bien y réfléchir, il se sentait souvent enfermé.
Muré dans cette chambre, son univers, mais qui lui paraissait tellement étriquée. Avec les nombreuses punitions et interdictions de sortie qu’il récoltait régulièrement, il avait l’impression d’y passer presque toute sa vie.
Empétré dans ses lacunes scolaires qui lui paraissaient insurmontables. Un gouffre définitivement trop profond au fond duquel il n’apercevait plus aucune lumière.
Rélégué dans sa famille. Coincé entre sa sœur aînée et sa cadette, il avait le sentiment d’exister auprès de ses parents seulement pour se faire engueuler ou être puni.
Isolé dans son collège et dans sa classe de quatrième, dans lesquels il n’avait ni place ni rôle. Son statut de cancre passif faisait de lui un élève lambda de fond de salle de cours, ignoré par la quasi-totalité des autres.
Clôtré dans son imaginaire, faute d’amis et de complicité fraternelle, il était contraint de souvent s’occuper seul et de se fabriquer un peu d’évasion.
Ces sensations — il le sentait bien sans forcément en prendre totalement conscience — l’oppressaient.
Cloué dans sa chambre, lorsqu’il était puni. Bloqué en classe, à suivre des cours interminables, qu’il n’écoutait plus depuis longtemps. L’œil constamment rivé sur l’horloge murale, il perdait la notion du temps. Les secondes et les minutes s’étiraient à n’en plus finir. Il lui semblait que les aiguilles reculaient ou qu’elles restaient figées sur place. C’était sans fin.
À contrario, quand, empêtré dans un énième mensonge, lorsqu’il devait réagir instantanément pour ne pas que son fragile château de cartes ne s’écroule, le temps filait et s’échappait bien trop rapidement. Le cerveau en ébullition, les neurones en suractivité, dopés à l’adrénaline de survie, tout s’accélérait trop vite. Cette fuite en avant, cette course contre le temps qui, inévitablement, lui manquait, lui semblait perdue d’avance.
Il avait le sentiment de ne jamais rien maîtriser : sa liberté, sa scolarité, son temps, son existence, son avenir.
Pourtant, et malgré toutes ces difficultés, Hugo ne sombrait pas. Hugo ne perdait pas prise. Hugo ne lâchait rien.
Par instinct, par nature, Hugo demeurait optimiste. Jamais morose, toujours souriant et dynamique, il allait de l’avant. Oui, il avait des problèmes, mais comme d'habitude et peut-être comme tout le monde. Il avait cette conviction chevillée à son esprit : il s’en sortirait.
Pourtant, la plupart du temps, il ne s’en sortait pas. Il était immanquablement rattrapé par la vérité. La sanction survenait irrémédiablement, les punitions pleuvaient implacablement, mais jamais elles n’entamaient sa résilience.
Hugo avait donc bien des problèmes.
Demain serait bien une nouvelle journée pénible.
Une de plus.
Alors ce soir-là, sur ce dernier constat, las de ses réflexions, Hugo s’était tourné sur le côté face au mur de sa chambre. Il avait tiré la couverture jusqu’à son menton, et avait enfin fermé les yeux.

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