Socle

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Hugo avait des problèmes. Mais des problèmes d’un adolescent de treize ans. Finalement, rien de jamais très grave. Qui plus est, son existence n’avait rien de dramatique et il avait même plutôt été choyé par la vie.
D’accord, sa sœur aînée, Chloé, seize ans, passait son temps à soigneusement l’ignorer ou à le désigner comme coupable aux yeux des parents. Ok, Ambre, sa petite sœur, était souvent pénible, très envahissante et bien trop curieuse. Pourtant, elles étaient ses sœurs et il faisait tous les trois partie de cette même fratrie. Il savait bien, au fond de lui, que ces liens, qui lui étaient aujourd’hui invisibles, étaient bien réels. Ils représentaient quelque chose d’important.
C’était une évidence pour lui : ses parents étaient sévères. En permanence sur son dos. Des espions. Des flics. Des juges. Parfois les trois en même temps. Toujours suspicieux, lui faisant trop peu confiance à son goût — avaient-ils vraiment tort ? — distribuant punitions et privations sans modération. Ils étaient pourtant ses parents.
Des parents aimants. S’il était honnête — et ça lui arrivait de l’être — il en avait de nombreux exemples. Comme la fois où Jérôme, son père, était rentré un soir avec un vélo tout neuf. Comme ça, sans raison. Sans anniversaire. Sans bonnes notes. Sans chantage affectif préalable.
Ou encore, lorsque sa mère — Valentine — le croisait dans la maison et lui lançait : « Dis-donc toi, viens me voir ». Là, en général, il paniquait intérieurement : « Qu’est-ce que j’ai encore fait comme connerie ? » Mais non. À sa grande surprise, elle le prenait et le serrait dans ses bras. Elle le couvrait de bisous, prolongeait encore un peu le câlin, puis retournait à ses activités en lançant joyeusement : « J’en avais énormément besoin ! »
Sa famille était son socle, son univers, qui le protégeait et veillait sur lui, même si du haut de sa jeune adolescence, il n’en avait que trop rarement conscience.
De plus, cet environnement bienveillant et chaleureux était aussi stable et bien installé dans la vie.
Son père, à juste quarante ans, était son propre patron. Il avait obtenu à dix-huit ans un bac pro de menuisier. Après avoir été salarié plus de quinze ans, il avait saisi courageusement l’opportunité de reprendre l’atelier du vieux Dominique, son premier employeur.
Avec beaucoup d’efforts, et souvent de sacrifices, il était parvenu à développer et faire prospérer la petite entreprise qui avait aujourd’hui les reins solides. Elle était sa fierté.
Assisté par ses deux employés, son carnet de commandes était plein. Il se battait plus contre le manque de temps pour boucler ses chantiers dans les délais que contre le manque d’argent.
Ses journées étaient bien remplies et il n’était pas rare qu’il regagne le domicile familial tard dans la soirée. Jérôme ne comptait pas ses heures, qu’il ne voyait pas défiler, tout à la passion de son métier.
Hugo avait bien perçu que son père espérait secrètement qu’il eût, lui aussi, l’amour du bois et de l’artisanat. Pourtant, celui-ci lui avait toujours tenu le discours raisonnable du parcours universitaire. Les mauvais résultats du collégien le décevaient d’autant plus. Il faisait donc preuve d’une intransigeance tranchante sur le sujet et suivait avec une attention toute particulière les notes et appréciations récoltées par son fils. Hugo, quant à lui, fataliste et résigné, se disait qu’il lui resterait toujours cette option.
À trente-huit ans, Valentine était pleinement épanouie. Elle avait déjà réalisé l’un de ses principaux objectifs de vie : être maman. Ses trois enfants représentaient tout pour elle. Attentive à ne pas les couver outre mesure — même si la tentation était souvent forte —, elle s’attachait au quotidien à les guider, les orienter, les élever dans un environnement sain et équilibré.
Chloé avait été l’un des immenses bonheurs de sa jeune vie. À vingt-deux ans, à peine, tout juste mariée à Jérôme, elle avait accueilli la grossesse et la naissance de sa fille aînée avec des étoiles plein les yeux. Les deux premières années de la petite fille avaient défilé comme un enchantement sous le regard ravi et attentionné des deux jeunes parents.
C’est au moment où la petite fille allait fêter son troisième anniversaire qu’Hugo s’était annoncé. Le parfait équilibre du trio familial n’en fut pas pour autant radicalement bouleversé. Valentine, secondée par Jérôme, avait su adapter le quotidien avec douceur.
Du haut de ses trois ans, Chloé s’était montrée particulièrement investie dans son rôle de grande sœur. Elle voulait aider pour tout. Donner le biberon. Choisir les vêtements. Décider de l’heure de la sieste.
Peu à peu, cette nouvelle vie à quatre s’était rodée, sans heurt, comme une évidence. Deux enfants. Deux parents débordés. Une maison souvent joyeusement bruyante.
Jérôme et Valentine s’étaient rencontrés, au début des années 2000, dans le même lycée professionnel. Lui s’apprêtait à obtenir son bac, elle était alors en seconde. Les années passant, il s’était lancé dans la vie active et elle avait poursuivi sa scolarité pour décrocher à son tour un bac professionnel en productions horticoles. Elle avait enchaîné avec un brevet professionnel de fleuriste.
C’est donc tout naturellement qu’elle avait réussi à être embauchée dans la filière. La petite boutique de fleurs dans laquelle elle travaillait comme salariée était idéalement située à cinq minutes à pied de leur modeste appartement du centre-ville. Virginie, sa patronne, était rapidement devenue une amie, et une belle complicité était née.
Elle avait donc pu mettre en pause son métier au cours de ses deux grossesses et pendant les premières années des enfants. Puis, lorsqu’Hugo avait eu deux ans, Virginie lui avait généreusement — mais très égoïstement aussi — redonné sa place au magasin.
Il y avait six ans de cela, alors que Jérôme reprenait à son compte l’atelier de menuiserie, Valentine avait eu la surprise de ressentir des signaux qu’elle connaissait bien. D’abord des sensations un peu diffuses, liées au bouleversement hormonal. Puis la poitrine plus sensible, voire douloureuse. Quelques nausées matinales. Et enfin, du retard dans son cycle. Un test plus tard, plus de doute possible : elle portait la vie pour la troisième fois.
Le couple ne l’avait pas envisagé. La période n’était pas non plus la plus propice. Jérôme allait devoir beaucoup s’investir à l’atelier. De son côté, elle avait du mal à envisager de devoir annoncer à sa patronne et amie qu’elle allait à nouveau quitter son poste.
Pourtant, après de longues discussions familiales, de nombreux échanges posés et constructifs avec Virginie — et une confirmation du gynécologue —, Valentine, Jérôme et leurs deux premiers enfants s’étaient doucement préparés à accueillir la petite Ambre. Ils avaient alors déménagé pour une charmante petite maison avec jardin, à la périphérie de la ville.
Ils allaient désormais être cinq.
Hugo avait toujours été sensible au « langage » des nombres. Instinctivement, cinq, ça ne lui plaisait pas. Quatre avait été parfait. Deux parents, deux enfants, l’équilibre. Ambre était venue bousculer cette harmonieuse symétrie. Ambre prenait beaucoup de place. Ambre prenait sa place.
Il n’était plus le petit dernier, il était devenu le milieu. L’entre-deux, presque l’invisible.
Bien sûr, ses parents étaient attentifs à ne faire aucune différence entre eux. Évidemment, il conserverait le statut de seul garçon. Indéfectiblement, Valentine porterait toujours sur lui le regard particulier d’une mère pour son unique fils.
Mais tout de même. Entre l’avenir de jeune adulte de Chloé qui se profilait et la fragile construction de sa petite sœur, lui se sentait mis à l’écart, sur la touche.
Alors non, il n’en faisait pas un drame. Il ne le vivait pas comme une douleur lancinante et quotidienne, mais c’était bien là. Rangé dans un coin de sa tête. Toujours disponible pour expliquer plus ou moins honnêtement toutes les injustices dont il se croyait victime.
Forcément, son comportement et le désastre de son parcours scolaire n’arrangeaient rien.

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