Matin
Hugo, comme trop souvent, traînait au lit. Les yeux grands ouverts dans la pénombre, il fixait le plafond, perdu dans ses pensées encore embrumées de la nuit.
Derrière la porte, la maison s’animait. Des voix montaient de la cuisine, des pas pressés résonnaient dans le couloir.
Il tourna la tête. Les chiffres rouges défilèrent, accusateurs. Il s’étira pourtant longuement.
Depuis le bas de l’escalier, on l’appela pour la troisième fois.
Le ton fut sans équivoque.
Il bondit hors de son lit.
Dans la cuisine, le reste de la famille terminait le petit-déjeuner. L’accueil fut glacial. Son père, Jérôme, lui lança un regard noir par-dessus son café. Valentine, sa mère, jeta un œil agacé à l’horloge et souffla. Chloé, sa grande sœur, afficha son dédain habituel. Seule Ambre, la petite dernière, tenta de détendre l’atmosphère en jouant avec sa cuillère dans son bol de céréales.
— Dès que tu as terminé ton petit-déj’, tu files te brosser les dents et faire ton lit. Dépêche-toi, il ne te reste plus beaucoup de temps, rappela Valentine.
— Je te préviens, Hugo, surenchérit Jérôme, si tu rates encore ton bus et que je dois t’accompagner au collège, ça va mal se passer.
— Pfff… Il ne l’aura jamais, commenta Chloé en enfilant son manteau.
— Bisous, à ce soir, lança-t-elle en claquant la porte.
Hugo comprit que ce dernier message ne lui était pas destiné.
Son pouls martelait déjà dans ses tempes. Il se mit à courir pour de bon. Après un sprint effréné, il atteignit l’arrêt de bus, in extremis.
En remontant l’allée centrale du bus, il fut écrasé par l’atmosphère lourde et humide. Il jeta un œil distrait sur les graffitis qui émaillaient les vitres couvertes de buée et grimaça en inspirant l’air saturé d’odeurs désagréables.
Hugo s’assit à côté d’Élodie, une adolescente blonde et menue, qui regardait par la fenêtre.
Ils se connaissaient depuis l’école primaire. Depuis le collège, ils étaient séparés, mais leur amitié tenait.
— Wesh Elo, ça va ?
— Arrête avec ça, Hugo. T’es pénible. Tu te prends pour Mathéo et ses potes ?
Sous ses airs discrets, l’alpha, c’était elle.
— Oh, commence pas. C’est pas l’jour.
— Qu’est-ce que t’as ?
— Pfff, les galères, comme d’hab.
— Genre ?
— Ben, les parents, ma sœur, le collège… tout quoi !
— Quelle surprise !
— Ouais… on peut dire ça.
Hugo resta plongé dans ses pensées jusqu’à la fin du trajet.
Le bus s’arrêta devant le collège « Simone Veil » et les élèves descendirent en se bousculant. Bonjour convenu au surveillant posté au portail et quelques vannes en passant.
Il jeta un œil à la pendule.
« Moins cinq. Déjà. Va falloir y aller. Et on commence par allemand. Génial. Quelle journée de m… »
— Salut Hugo, à toute ! La voix d’Élodie le tira de sa morosité.
— Salut ! À plus !
Son regard se posa à nouveau sur l’horloge.
Moins trois.
Il fronça les sourcils. Ils n’avaient échangé que quelques mots.
Il resta immobile un instant, puis l’urgence le rattrapa. À grands pas, il avança vers les portes. Juste avant de pénétrer dans le bâtiment, il se retourna et cligna des yeux.
Moins quatre.
Il secoua la tête. Non. C’était idiot. Il devait se tromper.
Il se mit quand même à courir pour rejoindre les autres.
« Guten Morgen zusammen ! Los, setzt euch hin, holt eure Sachen raus, und bitte in Ruhe ! [1]», commença Madame Kowalski, la professeure d’allemand.
Les bras croisés, plantée devant le bureau, elle patienta quelques secondes. Puis soudainement, elle prit à partie un élève qui finissait de sortir ses affaires.
— Prenez votre temps, mon cher Luca. Je vais vous attendre… Je suis là pour vous enseigner l’allemand, pas pour vous materner, conclut-elle sèchement.
Luca posa instantanément ses mains sur le pupitre et se figea.
[1] Bonjour à tous ! Allez, asseyez-vous, sortez vos affaires et en silence s’il vous plait !

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