Kowax

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Madame Kowalski, surnommée parfois « le cauchemar », mais le plus souvent « Kowax », était d’origine polonaise. Elle l’avait précisé dès le premier cours, un peu comme un aveu. De fait, son accent slave compliquait dans certains cas la compréhension, argument qu’Hugo utilisait trop souvent pour expliquer ses mauvais résultats.

Cette singularité renforçait le malaise qu’il éprouvait en sa présence.

De petite taille, elle était sèche, presque rabougrie. Son visage, marqué de rides profondes et sévères, était entouré par des cheveux poivre et sel, courts et fins, toujours en bataille.

Son regard d’un bleu très pâle vous transperçait. Il suffisait à vous faire sentir coupable, même sans raison.

Vêtue d’un éternel imperméable d’une couleur douteuse, d’un pantalon trop large et d’un pull informe, elle ne se séparait jamais de sa sacoche de cuir usée.

Son ton oscillait entre l’autorité martiale et une ironie cassante. Ses cours, sans réelle cohérence, alternaient entre une litanie de mots de vocabulaire et des points de grammaire d’un niveau trop élevé.

Pourtant, elle semblait s’adoucir quand, le regard perdu à l’extérieur, elle racontait une anecdote de sa jeunesse, au temps de la guerre froide. Sa voix se faisait plus lente, presque habitée, comme si elle parlait d’un monde que personne d’autre ne pouvait plus comprendre. Les élèves ne voyaient pas très bien où elle voulait en venir.

Mais pour Hugo, c’était une évidence : une heure avec « Kowax » était une souffrance.

Et ce matin-là, Frau Kowalski était particulièrement en forme.

Dans une atmosphère tendue, elle poursuivit :

Gut! Los, jetzt an die Arbeit ! [1] Aujourd’hui, le datif.

Se tournant brusquement vers Hugo, elle siffla :

Herr [2] Hugo, que pouvez-vous nous dire sur le datif ?

Sidéré, il resta d’abord muet. Mais il devait répondre quelque chose, vite. Le silence pesa comme une condamnation.

— Alors ? Nous vous écoutons, insista-t-elle.

— Euh… le datif… c’est… une déclinaison…, balbutia Hugo, égaré.

Nein ! Das ist falsch ! [3] Le datif n’est PAS une déclinaison. C’est un cas ! La déclinaison, c’est ce que vous êtes incapable de faire correctement.

Puis, elle se détourna et rejoignit calmement le tableau avant d’entamer une magistrale logorrhée sur la grammaire allemande.

Soulagé de ne plus être dans sa ligne de mire, Hugo jeta un coup d’œil à sa montre. Il restait encore plus de cinquante minutes.

« Ça va être interminable, ça n’avance pas ! Et ce n’est que le premier cours de la journée. »

Tandis que « Kowax » poursuivait, les minutes s’égrainaient avec une lenteur infinie.

Hugo tourna la tête vers les fenêtres de la salle de classe. Dehors, sur un fond d’azur, quelques cumulus glissaient dans le ciel, poussés par des courants d’altitude. Il aurait donné n’importe quoi pour sortir.

Peu à peu, la voix de la professeure se dilua dans ses pensées. Ses paupières s’alourdirent.

Il cligna des yeux.

Les nuages ne bougeaient plus.

Les masses blanches et cotonneuses restaient suspendues dans l’air, comme si le vent avait disparu.

Même sa respiration s’était bloquée.

Tout semblait à l’arrêt.

Alors, d’un coup, il se redressa. Il hésita une fraction de seconde, puis se frotta énergiquement le visage avant de reporter son regard à l’extérieur.

Leur mouvement avait repris. Son souffle aussi.

« Arrête de rêver, t’as des hallucinations ! »

Troublé, il fixa encore un instant la fenêtre avant de se forcer à revenir au cours.

Quelques minutes avant la sonnerie libératrice, Madame Kowalski changea enfin de sujet.

— Je vais vous rendre die letzte Klassenarbeit [4]. C’est très médiocre. Moyenne : 11. Note la plus haute : 13. Et plusieurs zéros, évidemment.

Comme à son habitude, elle classait et distribuait les copies dans l’ordre décroissant. Cela valorisait les meilleurs élèves, ou, selon elle, les moins mauvais. C’était un vrai supplice pour Hugo, car il savait que la sienne n’arriverait qu’en dernier.

— Ah, Herr Hugo…

Un frisson le parcourut. Elle fit mine de relire la copie avant de poursuivre :

— Zéro ! Null [5], comme on dit en allemand.

Tout en repartant vers le tableau, elle laissa glisser la feuille sur la table.

Elle était entièrement zébrée de rouge.

[1] Bien ! Allez, au travail maintenant !

[2] Monsieur

[3] Non ! C’est faux !

[4] la dernière évaluation

[5] Zéro

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