Glitch
La fin des cours arriva enfin et, dans le bus, Hugo se jeta littéralement sur le siège à côté d’Élodie.
— Eh doucement, t’as failli m’écraser !
— Excuse, mais j’en peux plus de cette journée.
— Qu’est-ce que t’as ?
— J’ai encore foiré en allemand. Je vais me faire défoncer chez moi ! Elle est trop chiante Kowax, je suis sûr qu’elle m’en veut !
— Ça vient pas d’elle et tu le sais très bien. Si tu taffais un peu plus…
— Oh c’est bon, Elo, on dirait mes parents.
— Me saoule pas avec tes conneries alors ! rétorqua-t-elle sèchement.
— Eh, mais calme-toi, toi aussi ! Qu’est-ce que vous avez tous aujourd’hui ?! J’en ai trop marre !
Élodie, le visage fermé, se tourna vivement vers lui.
— Tu sais quoi, Hugo ? T’as toujours une excuse. C’est jamais de ta faute, même si tu dois inventer des mythos pour t’en persuader !
Puis, elle se leva brusquement.
— Quand t’arrêteras d’être de mauvaise foi, on pourra se reparler. Salut !
Elle attrapa son sac et s’installa deux rangées plus loin, sans se gêner pour le bousculer au passage : il l’avait bien mérité.
Hugo fit mine de l’ignorer. Il savait qu’elle avait raison, et ça le vexait plus qu’il ne voulait l’admettre. En descendant du bus, il tenta pourtant un « Salut, à demain ! », mais n’obtint aucune réponse, ce qui n’arrangea rien à son humeur.
Il claqua la porte de la maison et balança ses affaires dans l’entrée.
Chloé était accoudée au comptoir de la cuisine, scrollant son téléphone d’une main et touillant mollement un thé de l’autre.
— Salut, lui lança-t-il.
— Hum… marmonna-t-elle sans relever la tête.
— Y a personne ?
— Ben si, moi !
— Nan, mais Maman et Ambre ne sont pas là ? insista-t-il
— Chez le médecin. Ambre a de la fièvre.
— Ah, ok.
Alors qu’il allait quitter la pièce, elle leva enfin le nez de son portable et l’interpella d’un ton faussement amical, sourire provocateur aux lèvres :
— Et toi, ta journée ?
— C’est bon Chloé, lâche-moi.
— Qu’est-ce qu’il a le petit chou ? Des soucis au collège ? Une sale note peut-être ? Une nouvelle heure de colle ?
— Arrête un peu j’te dis, c’est vraiment pas le moment !
— Haaa… j’ai vu juste alors ? Tu vas encore passer une soirée compliquée quand les parents vont rentrer ?
Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert et devinait systématiquement les raisons de son mal-être. Surtout, elle savait parfaitement les exploiter pour le mettre hors de lui.
Les mains d’Hugo devinrent plus moites et il sentit sa nuque se raidir. La bouche serrée, il ne répondit rien. Elle insista.
— T’as toujours pas compris, hein ? … Tu ne t’en sortiras jamais avec tes combines foireuses. Sois plus honnête dans ta vie, tu verras, ça simplifie beaucoup les choses !
Ses jambes tremblèrent légèrement et la sueur perla sur son front. Ses mâchoires se crispèrent. Il voulut contre-attaquer, la remettre en place, mais rien ne vint.
— C’est pas la peine de me regarder comme ça. Tu ne m’impressionnes pas, tu sais. Tu ferais mieux de te concentrer sur toi et changer de comportement. T’es pitoyable ! conclut-elle, en le dévisageant froidement.
Les mots le percutèrent. Elle avait visé au cœur de son problème, là où ça faisait le plus mal. Il en prit conscience en l’entendant : il avait pitié de lui-même.
Le zéro en allemand, les reproches d’Élodie, et maintenant Chloé et ses vérités.
Il était à bout, sur le point d’exploser.
Dans un réflexe viscéral, inexplicable, il ferma les yeux avec force, bloqua sa respiration et crispa tous les muscles de son corps.
Une seconde, puis deux, puis cinq, vingt.
Alors que les premiers signes du manque d’oxygène commençaient à apparaître, quelque chose l’interpella.
Le silence.
Chloé s’était tue. La maison et la rue, elles aussi, semblaient muettes.
Il rouvrit les yeux.
Sa sœur était là, accoudée au comptoir, la bouche ouverte, le regard fixé sur lui, immobile.
— Chloé ?...
Pas de réponse.
— Chloé, ça va ?
Aucune réaction.
Il allait se jeter sur elle pour la secouer, mais, paralysé par l’angoisse, il resta planté là.
— Arrête, putain, tu me stresses !
Il savait bien qu’elle ne faisait pas exprès.
Incrédule, il examina alors la pièce. Tout était à sa place. Il y avait pourtant toujours ce silence. Lourd, omniprésent, pesant.
Il se rapprocha. Elle ne bougea pas davantage. Hésitant, il saisit quand même son bras. Il sentit sa chaleur, mais il était raide, figé. Il le relâcha aussitôt, encore plus paniqué.
— Chloé, merde, dis quelque chose, tu me fais flipper !
Rien.
Il ouvrit ensuite le réfrigérateur. L’intérieur resta dans le noir. Il referma d’un geste sec et recula, terrorisé.
Hugo regarda à droite, puis à gauche, et la vit.
La rassurante horloge murale de la cuisine, immuable repère du temps pour toute la famille, s’était arrêtée.
Sa trotteuse était bloquée entre la vingtième et la vingt-et-unième seconde…

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