Seul
En constatant que la trotteuse avait repris sa course, Hugo fut envahi par un immense soulagement.
Les bruits de la rue, ceux de la maison, l’air interloqué de Chloé : tout lui confirmait un retour à la normale.
Sa tension redescendit brutalement, il faillit vaciller.
Il eut presque envie de serrer sa sœur dans ses bras, mais ne le fit pas, par pudeur, et surtout par crainte de sa réaction.
— Tu vas rester planté là ? lui lança-t-elle, agacée.
Il lui adressa un large sourire et fit demi-tour pour remonter à l’étage à toute vitesse.
Dans la chambre de ses parents, les morceaux du verre brisé étaient éparpillés et la moitié du contenu de la bouteille s’était répandue sur le parquet. Il ramassa rapidement les débris et les enfouit dans la poubelle.
Dans sa chambre, Hugo referma la fenêtre et s’assit sur son lit, absorbé par ses pensées.
« Il s’est passé quoi, là ? »
Il se remémora chaque instant : l’échange tendu avec Chloé, la colère, puis le silence.
« C’est pas possible ça, normalement… »
La scène repassait en boucle. Sa sœur figée, l’électricité, l’eau…
Et surtout… il y avait eu l’horloge. Son portable.
Peu à peu, une idée se fraya un chemin. Elle le glaça.
« Le temps… c’est ça ? … le temps s’est arrêté ? … Mais non ! Ça n’existe pas. Détends-toi, Hugo, on n’est pas dans un film. »
En entendant Valentine et Ambre rentrer de chez le médecin, Hugo descendit lentement les escaliers, le regard vide, absent.
Lorsqu’il pénétra dans la cuisine, sa mère l’interpella :
— Salut, Hugo, ça va ?
— Coucou Maman, murmura-t-il.
— T’as l’air bizarre, t’es tout pâle. T’es malade, toi aussi ?
— Non, non, ça va.
Chloé afficha un sourire.
— Tu as beaucoup de devoirs ?
— Un peu.
— Bon, ben ne traîne pas alors. Papa ne devrait pas tarder et je voudrais bien que, pour une fois, on dîne tôt.
Hugo ressortit de la pièce, complètement abattu. Ce trop bref échange avec sa mère l’avait frustré. Il n’avait parlé de rien. Ni de son nouveau désastre scolaire en allemand. Ni de cette dinguerie qu’il venait de vivre.
Il avait l’impression de traîner tous ses mensonges derrière lui.
Malgré tout, la soirée se déroula normalement. Hugo fit bonne figure et ne laissa rien paraître. Il tint son rôle. Comme d’habitude.
Après le dernier brossage de dents, il attendit au fond de son lit le passage de sa mère.
— Dors bien, mon bonhomme. À demain, lui dit-elle tendrement avant d’éteindre la lumière et de tirer la porte.
Dans la pénombre, Hugo se retrouva seul face à l’épisode irréel de la fin d’après-midi.
« Le temps s’est quand même pas arrêté ? C’est improbable ! » songea-t-il.
Et pourtant, tous les signes s’étaient bien manifestés. Le monde avait été suspendu. Les êtres vivants avaient été paralysés. Et plus encore, les marqueurs du temps avaient indiqué, sans équivoque, qu’il s’était figé !
« Mais, non ! Non ! Non ! C’est pas logique ! »
Il n’y avait cependant pas d’autre explication. Il avait beau refaire mille fois l’enchaînement dans sa tête, retourner le problème dans tous les sens, il revenait sans cesse à cette même conclusion.
Il n’allait pas pouvoir s’en sortir cette fois-ci. C’était trop gros, trop grand pour lui. Il allait lui falloir de l’aide. Mais de qui ?
Dans son univers, il décidait toujours seul de ce qu’il disait ou taisait. Jamais personne d’autre n’était intervenu. Il n’avait jamais réellement partagé quoi que ce soit d’intime.
Elo ? Leurs échanges restaient superficiels, surtout parce qu’il lui mentait régulièrement. Chloé n’était pas une alliée et son père allait le juger. Il n’oserait jamais se confier à sa mère. Il allait devoir se débrouiller avec ça.
Épuisé par cette journée qui l’avait remué, il sentit brusquement son attention décliner. Il céda au sommeil, happé par l’obscurité.
Il avait peut-être dormi une heure ou deux lorsque, soudain, la porte s’ouvrit violemment. Une silhouette se dessina à contrejour dans la lumière du couloir. Hugo, interloqué, se redressa sur ses coudes.
— C’est qui ? demanda-t-il.
Il plissa les yeux et devina une jeune fille en chemise de nuit, un objet circulaire dans les bras. Le visage toujours dissimulé par les effets de lumière, il ne parvenait pourtant pas à l’identifier.
— Mais c’est quiii ? cria-t-il, gagné par la terreur.
— Pourquoi tu mens, Hugo ? questionna l’ombre.
— Que…quoi ?
— Tu dois dire la VERITE ! asséna-t-elle avec force.
— Chloé ? … c’est toi ? Mais ça va pas ! T’es cinglée, sors de ma chambre !
— Le TEMPS ne ment pas, Hugo ! poursuivit-elle d’une voix rauque et caverneuse.
Complètement désemparé et horrifié, il hurla :
« MAMAN ! PAPA ! Chloé me fout la trouille ! Venez vite ! »
Il fut presque rassuré en entendant les bruits de pas dans le couloir. Ce fut de courte durée. S’attendant à voir arriver sa mère ou son père, il fut terrorisé en voyant apparaître « Kowax » dans l’encadrement de la porte.
Elle passa devant la silhouette. Elle se saisit de l’objet, qui en fait était l’horloge de la cuisine, et le brandit devant elle, tout en vociférant de sa voix autoritaire :
« ZEIT, Herr Hugo ! ZEIT ist die WAHRHEIT ! [1]»
Puis elle envoya l’objet dans sa direction, comme on lance un frisbee. Au moment où il allait l’atteindre… Hugo se réveilla brusquement, les yeux écarquillés et trempé de sueur.
[1] Le temps, Hugo ! Le temps c’est la vérité !

Annotations