CHAPITRE 2 - PALMIERS CANNIBALES

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L’avion se pose à LAX comme un oiseau en dépression. Je descends, costume impeccable, sourire en mode consultant premium, valise calibrée. Derrière moi, cent touristes prennent les mêmes photos floues. À l’extérieur, les palmiers se tiennent droits comme des mannequins de vitrine. Ciel rose chimique, odeur de kérosène et de crème solaire. Bienvenue dans la carte postale sponsorisée par les filtres Instagram.

La voiture de fonction m’attend. Une Tesla blanche, parce que la ville aime se donner bonne conscience électrique entre deux gangbangs climatisés. Le chauffeur est un latino maigre, sourire en coin, accent qui raconte qu’il bosse dix heures par jour pour payer le collège d’un gamin qui n’aime pas l’école.

— Vous êtes ici pour quoi, monsieur Kervallen ?

— Pour sauver l’âme des influenceuses, je dis.

Il éclate de rire comme si j’avais annoncé que je venais opérer le cerveau d’un requin.

La route défile. Les palmiers mangent le ciel. Les panneaux géants vendent des visages qu’on ne verra jamais vieillir. Je pense : L.A., c’est une ville où les rêves meurent de leur belle mort, mais avec de la chirurgie esthétique.

La maison où je loge est une villa en verre plantée dans les collines. Piscine bleue qui n’a jamais connu la nage, cuisine immense où personne ne cuisine, salle de sport où personne ne transpire. Je pose ma valise dans une chambre trop blanche, j’ouvre les rideaux : vue sur la ville étalée comme une pizza trop grasse.

Je me sers un verre, je descends à la piscine. L’eau est bleue comme un PowerPoint. Dedans, deux influenceuses déjà en maillot, déjà en story. Elles ont loué la villa pour un shooting. Moi, je suis le consultant officiel qui doit “cadrer l’image”. Traduction : approuver des fesses au bon angle.

— Hey Sacha, tu peux dire si ça fait naturel ? demande la première, lèvres gonflées comme des bouées.

— Rien n’est naturel, je réponds. Mais on peut faire croire que ça l’est.

Elle rit, soulagée. Elles posent, elles rient, elles boivent des bulles sans calories. Tout est faux mais calibré. Dans ma tête, je note : Les bimbos d’ici ont compris que le bonheur n’existe pas, mais que sa simulation rapporte.

Glow routine

Réunion avec l’équipe L.A. Salle vitrée, vue sur Hollywood, table en bois clair. Le directeur artistique, 26 ans, baskets hors de prix, tatouages temporaires sur l’âme. Il me vend son idée comme une épiphanie :

— On filme nos talents au réveil. Elles montrent leur vrai visage, cheveux en bataille, pyjama, mug de café. Pas de filtre. Le public va adorer.

— Donc, vous voulez filmer du faux vrai, je dis. Des matins calibrés à midi, lumière parfaite, maquilleuse hors champ, et appeler ça sincérité.

— Exactement, répond-il, radieux.

Je souris. Ils savent que c’est faux. Ils savent que les gens savent. Mais tant qu’on écrit “no filter”, ça marche. La vérité est un sticker qu’on colle sur le mensonge.

Carla en visio applaudit. Je sens mes nerfs rire sous ma peau.

Le soir, pool party. Villa louée, DJ loué, filles louées, ambiance louée. Les palmiers clignotent comme des néons. Les corps flottent dans des maillots à 400 dollars, sourires sponsorisés par des cliniques dentaires. Un rappeur fait semblant d’aimer tout le monde, une pornstar sourit comme si elle avait gagné un prix Nobel de physique.

Je me tiens au bar, whisky en main. À ma gauche, un producteur parle "d'empowerment” pendant qu’il tripote la cuisse d’une stagiaire. À ma droite, une influenceuse raconte qu’elle est fatiguée de "donner de l’énergie à sa communauté”. Traduction : ses abonnés la saignent en dopamine, et elle fait semblant de ne pas aimer ça.

— Et toi, Sacha, tu crois encore à tout ça ? demande un type, cheveux gominés, lunettes de soleil la nuit.

— Je crois que si Jésus revenait à L.A., on lui filerait un compte TikTok et un coach en branding.

Silence. Puis des rires. Mais pas des rires de joie. Des rires qui disent merde, il a raison.

Porno éthique

Le jour suivant. Studio climatisé. Tournage d’une “campagne lifestyle”. Traduction : porno soft emballé en storytelling. Les filles posent en lingerie “inclusive”, sourires figés, dialogues creux. Le réalisateur parle de “naturalité du désir”. Je note : les mots tuent les choses quand ils veulent les sauver.

Une des filles, 22 ans, me demande en coulisse :

— Tu crois que ça sert à quelque chose ce qu’on fait ?

— Bien sûr. Ça sert à remplir des comptes bancaires. Pas forcément les tiens.

Elle rit. Un rire fatigué. Puis elle retourne devant la caméra, comme une ouvrière retourne à la chaîne.

Fin de semaine. Je marche seul sur Sunset. Les panneaux géants brillent. Les voitures rugissent. Les junkies errent comme des zombies élégants. L.A. pue la fête et la mort en même temps. Je m’arrête devant un graffiti : un cœur immense, fissuré par une ligne noire. Dessous, trois mots : Love is work.

Je souris. Ça résume la ville : ici, même l’amour est un contrat freelance.

Je rentre à la villa. J’ouvre mon ordi. Je tape dans mon registre d’insolences :

Los Angeles, ce Disneyland pour adultes qui n’ont jamais grandi.

Ici, le bonheur est un décor, et la douleur un accessoire.

Les palmiers ne font pas d’ombre. Ils mangent le ciel.

Je ferme. Je bois. Je regarde la ville avaler ses enfants et recracher des stories.

Deuxième semaine. Tournage en extérieur, villa louée à Malibu. Le décor : piscine, bouées flamants roses, palmiers photoshopés par la lumière. On tourne une campagne “body positive” : quatre influenceuses alignées en bikini, sourire calibré, slogans préparés. Sur leurs téléphones, déjà, la même scène en mode selfie, mais avec filtres. Double réalité : la version corporate, la version vendue au public. Les deux fausses.

Un cadre me chuchote :

— On fait de la diversité. Tu vois, une blonde, une latina, une afro, une asiatique.

— Bravo, je dis. Comme un paquet de Skittles.

Il rit jaune. Moi je note : même la diversité est une ligne de budget.

Torches humaines

Soirée downtown. Loft industriel. Les corps dansent sous des néons violets. Une “performance artistique” commence : une influenceuse s’enduit d’huile, s’allume symboliquement avec un briquet, et mime une torche vivante en criant “je brûle mes complexes !” La foule applaudit, filme, partage.

Moi, je pense : elle brûle son avenir, pas ses complexes.

Je bois, je note : L.A. adore transformer des gens en spectacles tant qu’ils ne meurent pas vraiment sur scène.

Troisième semaine. Réunion d’investisseurs. Quatre hommes en costards gris, bronzage orange, Rolex en meute. Ils veulent des chiffres. Ils veulent des “projections”. Ils veulent savoir combien de jeunes filles de 16 ans on peut convertir en clientes sans déclencher de procès.

— Sacha, tu as l’expérience terrain. C’est scalable ? demande l’un.

— Scalable ? Oui. Comme la connerie humaine. Illimitée.

Ils rient. Un rire qui dit qu’ils ont compris. Et qu’ils s’en foutent.

Derniers jours. Je suis seul dans un bar miteux à Venice. Pas d’influenceuses, pas de DJ, pas de champagne. Juste moi, mon whisky, et une serveuse fatiguée qui sert des verres comme on distribue des peines de prison. J’écris dans mon registre d’insolences :

Les gens s’aiment tellement qu’ils en crèvent.

La ville sourit, mais ses dents sont en location.

Je ferme le carnet. Je commande un autre verre. La serveuse me dit :

— Vous avez l’air triste.

— Non, juste moderne.

Elle rit. Le genre de rire qui dit j’ai entendu pire.

Villa à Beverly Hills. Tournage “collab’ caritative”. Concept : quatre influenceuses mangent des cupcakes “zéro calorie” en parlant de leur combat pour les enfants défavorisés. Entre deux bouchées sponsorisées, elles checkent leurs likes.

L’une d’elles me demande :

— Tu crois qu’on est inspirantes ?

— Oui, comme un distributeur automatique inspire à avoir faim.

Silence. Puis rires nerveux. Elles ne savent pas si je les insulte ou si je fais de la philosophie appliquée. Les deux, sûrement.

Je note : Même la charité a un code promo. Même les enfants pauvres sont des filtres marketing. Selfie cannibale : je mange ta misère, je la digère en followers.

Soirée privée dans une villa de Bel Air. Une actrice ratée m’explique qu’elle sauve des chiens. Mais uniquement des chiens de race. Elle les exhibe comme des sacs Chanel vivants. Le DJ passe un remix de Mozart en trap. Les gens applaudissent parce qu’ils ne savent plus quoi faire d’autre.

Un producteur me demande si j’aime L.A.

— Oui, dis-je. Comme on aime une infection : ça gratte, ça brûle, mais au moins ça prouve qu’on est encore vivant.

Il éclate de rire, trop fort. Dans ses yeux, je vois qu’il n’a pas compris. Tant mieux.

Avant-dernier jour. Conf call mondiale. Des visages s’alignent sur l’écran : Tokyo, Rome, Barcelone. Les filles parlent “communauté”, “safe space”, “partage”. En arrière-plan, des équipes entières maquillent, filtrent, scriptent.

Je lâche une phrase, presque sans y penser :

— Si vos vies étaient vraiment à vendre, vous ne pourriez pas en vivre.

Glace. Carla me fusille du regard. L’écran hésite entre malaise et admiration. Une romaine éclate de rire. L’angevine de L.A. fait semblant de noter. La barcelonaise s’arrange les seins. La tokyoïte incline la tête. Tout continue. Comme si de rien n’était.

Dernier soir. Retour à la villa. Le ciel au-dessus d’Hollywood est rose fluo, comme si quelqu’un avait mis du colorant dans l’air. Je me verse un verre, j’allume une clope, je regarde la ville avaler ses enfants et recracher des stars d’un soir.

Je pense à mes gosses. À ma fille qui me punit de ses silences. À mon fils qui croit encore que je vaux quelque chose. Je leur promets mentalement de ne pas me perdre dans ce carnaval. Promesse fragile, comme toutes les promesses faites seul avec un verre.

Je note dans mon registre :

Trois semaines à L.A. suffisent pour comprendre : ici, le bonheur est un décor.

Les palmiers sont des antennes. Les piscines sont des miroirs.

Tout brille, rien n’éclaire.

Je ferme le carnet. Je me regarde dans la vitre. Je souris. Pas par joie : par réflexe de survie.

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