CHAPITRE 3 = JAZZ, WHISKY, SILENCE

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Retour. JFK m’accueille comme une vieille maîtresse rancunière : chère, bruyante, mais je ne peux pas m’empêcher de revenir. Les taxis jaunes grondent, l’air sent la sueur et la friture de poulet, et ça me fait l’effet d’une madeleine dans l’huile de vidange. Los Angeles, avec ses palmiers cannibales et ses piscines sponsorisées, est encore collé à mes chaussures, mais déjà New York me happe. Ici, la ville te dit d’entrée : on s’en fout de ta gueule, cours ou crève. Et ça, bizarrement, ça apaise.

Je rentre dans mon appart vitré, comme on rentre dans un musée où on n’a jamais le droit de toucher. Le parquet a la même arrogance, les baies vitrées m’encadrent entre Central Park et Downtown. Deux toiles vivantes, toujours prêtes à me rappeler que je vis au cœur du monde, et que je suis quand même seul au milieu.

Je balance ma valise. Elle s’éclate comme un corps fatigué. Je me sers un verre. Coltrane joue dans le fond. C’est mon rituel : jazz, whisky, silence. Les trois antidépresseurs légaux.

Je m’assois. Et là, je sens la décharge : tout ce que j’ai accumulé à L.A. ressort. Les influenceuses cannibales, les chiens de luxe, les producteurs qui vendent de l’âme en gros, les ciels roses qui sentent la chimie. Tout ça se cogne dans mon crâne et explose en sarcasmes. J’ouvre mon registre d’insolences et je crache :

Retour de L.A. :

Les gens ont des sourires Photoshop.

Les soirées sont des cimetières avec de la musique.

Les palmiers ont plus de followers que leurs habitants.

Et moi, je suis payé pour emballer ça dans du papier cadeau.

Je ferme le carnet. Je ris tout seul. Ça sonne comme une arme qui s’enraye.

Silence payant

Le dimanche soir, visio avec mes enfants. Mon fils apparaît le premier, sourire qui colle à l’écran.

— T’étais où cette fois ? demande-t-il.

— Dans une ville où les gens croient que le Botox rend immortel.

— Et ça marche ?

— Pas du tout. Mais au moins, ils y croient.

Il rit, ce gosse. C’est lui ma bouée. Il a 14 ans et déjà plus de sagesse que tout mon service marketing.

Ma fille se connecte. Son visage est beau, fermé comme une porte blindée.

— Salut, dit-elle.

— Salut, je réponds.

Silence. Elle me regarde comme si j’étais un écran publicitaire qu’elle n’a pas envie de regarder. Elle me fait payer en absence ce que j’ai raté en présence. Et elle a raison.

— Ça va, je demande.

— Ça va.

Point. Fin de transmission. Elle part. Il reste. Mon fils me raconte ses cours, ses potes, ses matchs. Des choses qui tiennent debout. Je l’écoute comme on écoute une prière. Quand la visio se coupe, je me dis que la technologie a inventé l’amour en forfait limité.

Bourbier corporate

Le lundi, retour au bureau. Carla me saute dessus comme un drone de guerre.

— Alors, Sacha, L.A. ? Des insights ?

— Oui, dis-je. La ville est un orgasme sponsorisé par Amazon.

Elle éclate de rire, croit que c’est une blague. Moi pas.

Réunion. Open space saturé de lumière froide. Les analystes présentent les chiffres. Engagement en hausse. Retention stable. Monétisation OK. Traduction : la viande se vend encore. Je lève la main.

— Petite remarque. On appelle ça “communauté”. Mais en vrai, c’est juste un public captif qui paie pour regarder des fantômes calibrés. Alors si on dit “communauté”, c’est comme dire “famille” dans la mafia. Ça a l’air sympa, mais ça finit mal.

Silence. Un analyste ricane. Carla note. Je sais que rien ne changera. Mais au moins, j’ai balancé ma grenade.

Fin de journée. Je marche dans les rues. Les taxis gueulent, les sirènes chantent, les vitrines brillent comme des autels. Je m’assois à une terrasse, café brûlant, clope. Autour, des hipsters parlent de “spiritualité” entre deux mails sponsorisés. Une fille en jogging à 200 dollars explique à son pote qu’elle “travaille sur elle”. Traduction : elle paye un coach pour l’aider à se regarder dans la glace sans pleurer.

Je note mentalement : New York est une salle de sport pour ego. Chacun transpire pour garder sa place dans le miroir.

Et puis… elle.

Je ne sais pas d’où elle sort. Blond long, robe sombre, démarche droite comme une promesse qu’on ne peut pas tenir. Elle passe derrière moi, commande un café au comptoir. Et puis, hasard ou pas, elle se cale à deux tables. Son regard croise le mien une demi-seconde, mais assez pour que je la classe : encore une riche exilée, fausse artiste, belle mais vide.

Je retourne à mon carnet. Une phrase me sort toute seule :

Les blondes new-yorkaises sont des musées ambulants. On les regarde, on ne les touche pas.

Et là, ça part. Une nana derrière nous, deux influenceuses locales, ricanent à haute voix sur leurs projets. Je lâche un commentaire, assez fort pour que tout le café entende :

— Génial. Après les selfies en piscine, vous devriez lancer les selfies aux enterrements. Là au moins, vous seriez originales.

Silence. Tout le monde se crispe. Sauf elle. Elena. Qui éclate de rire. Pas un petit rire. Pas un sourire poli. Un rire franc, énorme, cassé, comme quelqu’un qui n’avait pas ri depuis des années et qui se venge d’un coup.

Je la regarde. Je comprends. Je me suis planté. Elle n’est pas une vitrine. Elle est une faille. Et c’est moi qui viens d’y tomber.

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