Prologue
Le froid fut la première chose qu’elle ressentit.
Pas un froid normal.
Un froid vide.
Comme si l’air lui-même était mort depuis longtemps.
Selen ouvrit difficilement les yeux.
Sa vision resta floue plusieurs secondes tandis qu’un sifflement aigu résonnait encore dans sa tête, mélange de lumière, de douleur et de cette sensation horrible de chute interminable qu’elle avait ressentie au moment où le portail s’était fracturé autour d’elle.
Puis les souvenirs revinrent brutalement.
Le seuil.
Kael devant elle.
La lumière qui changeait.
Quelque chose qui tirait son corps ailleurs.
Son souffle se bloqua immédiatement.
Elle se redressa d’un mouvement brusque avant de grimacer de douleur.
Le sol sous ses mains était glacé, recouvert d’une poussière sombre qui s’accrochait à sa peau comme une fine couche de cendre humide. L’air possédait une odeur étrange et lourde, un mélange de pierre ancienne rongée par le temps, d’humidité stagnante et d’un parfum métallique presque imperceptible qui semblait flotter partout dans les ruines. Chaque inspiration lui donnait l’impression de respirer un endroit abandonné depuis des siècles… mais qui refusait malgré tout de mourir complètement.
Autour d’elle s’étendaient des ruines immenses.
Son cœur ralentit brutalement.
Le lieu ressemblait aux restes d’une cité gigantesque entièrement dévorée par le temps. Des colonnes brisées émergeaient du brouillard grisâtre qui recouvrait le sol, certaines penchées contre des structures effondrées couvertes de racines blanches immenses. Plus loin, des arches monumentales disparaissaient dans l’obscurité, tordues comme si une force colossale avait tenté d’arracher la ville elle-même hors du monde.
Et le ciel…
Selen sentit sa gorge se serrer.
Le ciel n’existait presque plus.
D’immenses fissures rouges traversaient l’obscurité au-dessus des ruines, palpitant lentement comme des plaies ouvertes dans la réalité. À travers certaines déchirures, elle apercevait parfois des fragments d’autres horizons apparaître puis disparaître aussitôt : une étendue d’eau noire balayée par des vagues immenses sous un ciel sans étoiles, des tempêtes blanches éclatant au milieu d’un vide irréel, ou encore des silhouettes lointaines courant entre les carcasses déformées de villes qu’elle ne reconnaissait pas. Chaque vision ne durait qu’un instant avant de s’effondrer dans les fissures, comme si les mondes eux-mêmes glissaient lentement les uns contre les autres derrière le ciel brisé.
Le silence autour d’elle était immense.
Trop immense.
Pas un oiseau.
Pas de vent.
Rien.
Seulement ce grondement sourd et lointain qui semblait parfois traverser les profondeurs des ruines.
Quelque chose bougea au loin.
Selen se figea immédiatement.
Son souffle ralentit brutalement tandis que ses yeux parcouraient les ruines noyées dans le brouillard grisâtre. Pendant une seconde, elle crut avoir imaginé le mouvement, simple illusion née de la fatigue et de la peur qui serraient déjà son ventre depuis son réveil.
Puis elle le revit.
Une silhouette.
Très loin entre les colonnes effondrées.
Elle avançait lentement dans la brume, haute et anormalement mince, son corps semblant parfois se déformer légèrement lorsque les fissures rouges du ciel pulsaient au-dessus des ruines. Selen sentit immédiatement un frisson glacé glisser le long de ses bras.
Ce n’était pas humain.
La silhouette s’arrêta brusquement.
Même à cette distance, Selen eut l’impression horrible qu’elle venait de tourner la tête dans sa direction.
Son cœur bondit violemment.
Puis une seconde forme apparut plus loin entre les arches détruites.
Et une troisième.
Le brouillard semblait bouger autour d’elles comme une matière vivante tandis qu’elles traversaient lentement les ruines dans un silence absolu. Certaines marchaient. D’autres semblaient presque glisser au-dessus du sol sans réellement le toucher. À chaque pulsation des fissures dans le ciel, leurs silhouettes devenaient plus nettes pendant une fraction de seconde avant de redevenir floues et instables.
Selen recula instinctivement d’un pas.
Une pierre roula sous sa chaussure.
Le bruit résonna immédiatement dans les ruines.
Les ombres s’immobilisèrent toutes au même instant.
Le souffle de Selen se coupa.
Puis, prise de panique, elle se jeta derrière une immense colonne fissurée recouverte de racines blanches, écrasant ses mains contre la pierre glacée pour empêcher son corps de trembler davantage.
Le silence devint insupportable.
Elle entendait son propre cœur battre beaucoup trop fort.
Chaque respiration lui paraissait énorme dans l’immobilité des ruines.
Puis quelque chose changea.
Un bruit.
Très léger.
Comme un frottement humide contre la pierre.
Selen ferma brièvement les yeux avant d’oser tourner très légèrement la tête pour observer l’extérieur depuis le bord du pilier.
Les ombres s’étaient rapprochées.
Beaucoup rapprochées.
Elles se tenaient désormais entre les colonnes effondrées à quelques dizaines de mètres seulement, immobiles sous les fissures rouges du ciel. Leurs corps paraissaient incomplets, comme assemblés à partir de fumée noire et de silhouettes humaines mal reconstruites. Certaines possédaient encore des formes vaguement reconnaissables, des épaules, des bras, des visages presque humains… tandis que d’autres semblaient continuellement se défaire puis se reformer dans l’obscurité.
Mais aucune ne parlait.
Aucune ne l’attaquait.
Elles regardaient simplement les ruines.
Comme si elles cherchaient quelque chose.
Ou quelqu’un.
Puis soudain, l’une d’elles tourna lentement la tête vers le pilier derrière lequel Selen était cachée.
Son ventre se glaça immédiatement.
Elle ne distinguait pas réellement son visage.
Seulement une forme sombre traversée parfois de fines lignes rouges lorsque le ciel se fissurait au-dessus d’elle.
Mais Selen sentit malgré tout quelque chose de profondément dérangeant dans cette présence.
Pas seulement de la violence.
De la tristesse.
Une tristesse immense.
Puis un grondement résonna soudain au loin dans les profondeurs des ruines.
Toutes les ombres se figèrent.
Et immédiatement, elles reculèrent.
Pas lentement.
Brusquement.
Comme terrifiées.
Le brouillard se mit à trembler légèrement autour des colonnes tandis que les silhouettes disparaissaient rapidement entre les structures effondrées.
Selen resta immobile plusieurs longues secondes.
Puis elle l’entendit.
Un pas.
Lourd.
Immense.
Très loin encore.
Mais suffisamment puissant pour faire vibrer faiblement la pierre sous ses doigts.
Le souffle de Selen se bloqua immédiatement.
Quelque chose approchait.
Quelque chose devant lequel même les ombres avaient fui.

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