Chapitre 1

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Le matin paraissait faux.

Lythra le sentit immédiatement au moment où elle ouvrit les yeux.

La lumière traversant les arbres possédait quelque chose d’anormal, une teinte pâle et instable qui changeait presque imperceptiblement d’une minute à l’autre, comme si le ciel hésitait encore entre plusieurs réalités différentes. Par moments, les rayons devenaient légèrement rouges avant de retrouver leur couleur habituelle. D’autres fois, ils semblaient traversés de fines lignes blanches semblables à des fissures.

Le monde respirait mal.

Le feu du camp n’était plus qu’un amas de braises fumantes, et l’air humide de la forêt transportait une odeur étrange depuis l’aube. Pas seulement celle de la mousse ou de la terre mouillée après la nuit.

Quelque chose d’autre.

Une odeur métallique.
Électrique presque.
Comme après un orage.

Lythra se redressa lentement contre le tronc où elle s’était assoupie quelques heures plus tôt.

Kael dormait encore non loin du feu, une couverture jetée sur les épaules, le visage fermé même dans son sommeil. Depuis son arrivée dans ce monde, il semblait constamment tendu, comme si son corps refusait encore d’accepter ce qu’il voyait autour de lui.

Et honnêtement…
elle le comprenait.

Même la forêt avait changé depuis la veille.

Des filaments argentés couraient désormais sur certains troncs d’arbres, brillant faiblement sous la lumière mouvante du matin. Les feuilles des hautes branches prenaient parfois des couleurs impossibles lorsqu’une fissure traversait le ciel :
bleu lumineux,
violet sombre,
ou rouge profond pendant quelques secondes avant de redevenir normales.

Pollen dormait contre le sac de Vaelith, roulé en boule dans son petit tissu de transport, ses minuscules oreilles frémissant parfois dans son sommeil.

Et Vaelith…

Lythra tourna lentement les yeux vers lui.

Il se trouvait à quelques mètres du camp, debout au bord d’une pente rocheuse surplombant la forêt. Le vent soulevait légèrement ses vêtements noirs tandis qu’il observait silencieusement l’horizon.

Ou plutôt :
les fissures.

Depuis leur réveil après l’arrivée de Kael, il n’avait pratiquement pas cessé de les surveiller.

Lythra se leva doucement avant de le rejoindre.

Plus elle approchait, plus elle comprenait pourquoi son visage semblait aussi fermé depuis l’aube.

Le paysage au loin avait changé.

Des lignes lumineuses traversaient désormais certaines parties de la forêt comme des cicatrices ouvertes dans le décor lui-même. Par endroits, l’air semblait se déformer légèrement, donnant l’impression que le monde respirait de travers.

Et très loin à l’horizon…
une immense faille blanche flottait au-dessus des montagnes.

Lythra sentit son ventre se nouer.

— Elle n’était pas là hier…

Vaelith ne détourna pas les yeux du paysage.

— Non.

Sa voix était basse.
Fatiguée.

Le silence s’installa quelques secondes.

Puis une fissure traversa brusquement le ciel au-dessus d’eux.

Le bruit ressemblait à du verre immense craquant lentement.

Lythra leva immédiatement les yeux.

Pendant une fraction de seconde, quelque chose apparut derrière la déchirure.

Une ville.

Ou ce qu’il en restait.

D’immenses tours noires penchées au-dessus d’un océan agité sous une pluie blanche irréelle.

Puis la vision disparut brutalement.

Le ciel se referma.

Mais le souffle de Lythra restait bloqué dans sa gorge.

— Chaque fois…

Elle regardait encore l’endroit où la fissure venait de disparaître.

— Chaque fois j’ai l’impression que le monde va se casser complètement.

Vaelith eut un léger mouvement des épaules.

Pas vraiment un rire.

Quelque chose de plus triste.

— C’est probablement ce qui est en train d’arriver.

Le silence retomba.

Le vent traversa lentement les arbres bleus de la forêt, faisant frissonner les hautes branches au-dessus d’eux.

Puis Lythra observa de nouveau Vaelith.

Ses yeux étaient cernés.

Et pour la première fois depuis longtemps…
il avait réellement l’air épuisé.

Pas physiquement.

Plus profondément.

Comme si les souvenirs revenus depuis les archives continuaient de le dévorer de l’intérieur.

Puis Kael arriva derrière eux.

— J’espère que vous avez de meilleures nouvelles que vos têtes le laissent penser.

Sa voix était encore enrouée par le sommeil.

Lythra se retourna légèrement.

Kael avait replacé maladroitement sa veste bleue froissée après la nuit, ses cheveux châtains encore désordonnés. Il paraissait moins fragile qu’à son arrivée à travers le portail… mais seulement un peu.

Ses yeux glissèrent immédiatement vers les nouvelles fissures visibles au loin.

Puis son visage se ferma légèrement.

— Ah.

Vaelith finit enfin par se tourner vers eux.

Le vent fit légèrement bouger quelques mèches cendrées dans ses cheveux noirs courts tandis qu’il observait Kael plusieurs secondes avant de parler.

— Les brèches se multiplient plus vite que prévu.

Kael croisa les bras.

— Ça veut dire quoi exactement ?

Vaelith désigna lentement l’horizon.

— Les seuils étaient déjà fragiles avant l’ouverture du portail principal.

Sa voix restait calme.
Mais Lythra sentait la tension derrière chaque mot.

— Maintenant… ils commencent à réagir entre eux.

Kael fronça légèrement les sourcils.

— Réagir comment ?

Vaelith resta silencieux une seconde.

Comme s’il réfléchissait à la manière de l’expliquer.

Puis il répondit :

— Les mondes ne sont plus correctement séparés.

Le vent souffla plus fort.

Une nouvelle fissure apparut au loin entre deux montagnes avant de disparaître lentement.

— Certaines réalités commencent à entrer en contact les unes avec les autres.

Kael observa longuement l’horizon.

Puis il souffla :

— Donc tout ça…

Il désigna les failles dans le ciel.

— C’est juste le début ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Et ce simple silence suffit.

Le ventre de Lythra se serra davantage.

Puis quelque chose attira son regard dans la forêt en contrebas.

Des animaux.

Une dizaine au moins.

Ils traversaient rapidement les bois dans la même direction :
cerfs,
petites créatures aux longues oreilles,
oiseaux noirs.

Tous fuyaient.

Kael les remarqua aussi.

— Ils vont où…?

Puis le sol vibra légèrement sous leurs pieds.

Très faiblement.

Mais suffisamment pour faire tomber quelques petits cailloux le long de la pente rocheuse.

Le silence retomba immédiatement.

Pollen poussa un petit bruit inquiet derrière eux.

Et soudain, un bruit immense résonna au loin dans la forêt.

Comme quelque chose se déchirant.

Tous tournèrent brusquement les yeux vers l’ouest.

Une lumière blanche venait d’apparaître entre les arbres.

Non.

Pas une lumière.

Une brèche.

Elle s’ouvrait lentement au milieu de la forêt.

L’air autour semblait se tordre tandis que les arbres proches commençaient déjà à se déformer sous la pression du seuil.

Lythra sentit immédiatement son souffle s’accélérer.

Parce qu’elle voyait autre chose aussi.

Des silhouettes.

À l’intérieur de la faille.

Quelque chose bougeait derrière la lumière.

Kael recula légèrement d’un pas.

— Dites-moi que ce n’est pas normal.

Vaelith observait déjà la brèche avec une concentration inquiétante.

Puis il murmura :

— Elle est beaucoup trop grande…

Le vent changea brutalement.

L’air devint glacé.

Et soudain la forêt entière sembla retenir son souffle.

Puis une voix résonna.

Faible.
Lointaine.

Comme un murmure porté par le seuil.

Lythra sentit immédiatement un frisson glisser le long de sa nuque.

Parce qu’elle avait reconnu la voix.

— …Selen ?

Kael se figea brutalement.

Son visage pâlit immédiatement.

— Quoi ?

Le murmure résonna de nouveau.

Faiblement.

Presque étouffé par le vent.

Mais cette fois, Kael l’entendit aussi.

Son cœur sembla s’arrêter.

Parce que c’était bien sa voix.

— Kael…

Il fit immédiatement un pas vers la pente.

— SELEN !

Vaelith l’attrapa brutalement par le bras avant qu’il ne descende.

— Non.

Kael se retourna violemment vers lui.

— Lâche-moi !

— Ce n’est pas elle.

Le silence explosa.

Kael fixa Vaelith avec une colère immédiate.

— Tu crois que je ne reconnais pas sa voix ?!

La brèche pulsa violemment.

Et le murmure résonna encore.

Plus proche cette fois.

Plus déformé aussi.

— …Kael…

Le ventre de Lythra se glaça complètement.

Parce que quelque chose n’allait pas.

La voix ressemblait à Selen.

Mais elle sonnait…
cassée.

Comme plusieurs sons mélangés ensemble.

Puis les silhouettes dans la lumière bougèrent davantage.

Et Vaelith pâlit brusquement.

— Reculez.

Sa voix avait changé.

Lythra sentit immédiatement la peur traverser tout son corps.

Puis quelque chose commença lentement à sortir de la brèche.

Personne ne bougea.

Le vent semblait lui-même s’être arrêté autour de la brèche.

Lythra fixait la silhouette qui émergeait lentement de la lumière blanche tandis qu’un froid étrange remontait le long de ses bras. La faille pulsait derrière la créature comme une blessure vivante ouverte au milieu de la forêt, déformant les arbres autour d’elle. Certaines branches s’étaient déjà tordues dans des angles impossibles, et l’herbe lilas près du seuil noircissait lentement à mesure que la lumière la touchait.

Puis la silhouette avança encore.

Et Lythra sentit immédiatement son souffle ralentir.

Parce qu’elle ne possédait pas réellement de forme stable.

Par moments, elle ressemblait à une personne recouverte d’ombre. Puis son corps se déformait légèrement, comme si quelque chose sous sa peau essayait de changer constamment d’apparence sans jamais réussir à se fixer complètement.

Mais le pire…

C’était son visage.

Ou plutôt l’absence de visage.

Seulement cette masse sombre traversée parfois de fines lignes rouges lorsque la brèche pulsait derrière elle.

Puis la voix revint.

Plus distincte.

— …Kael…

Kael fit immédiatement un mouvement vers la pente.

— Selen !

Vaelith le retint encore plus violemment cette fois.

— Ne t’approche pas.

— C’est elle !

La colère dans la voix de Kael résonna immédiatement dans les ruines naturelles de la pente rocheuse.

— Tu l’as entendue comme moi !

Vaelith ne le regardait même plus.

Ses yeux restaient fixés sur la créature.

Et Lythra comprit immédiatement pourquoi.

Parce que quelque chose changeait.

La silhouette venait de s’arrêter brusquement.

Puis sa tête se pencha lentement sur le côté.

Comme un animal observant quelque chose qu’il ne comprenait pas.

Le silence autour d’eux devenait insupportable.

Puis la créature murmura de nouveau :

— …Kael…

Mais cette fois, la voix n’était plus uniquement celle de Selen.

D’autres sons semblaient mélangés derrière.

D’autres murmures.

D’autres tonalités.

Comme plusieurs voix essayant de parler ensemble à travers la même gorge.

Le visage de Kael pâlit immédiatement.

Lythra sentit son propre ventre se tordre.

Parce qu’elle comprenait enfin ce que Vaelith avait vu avant eux.

Ce n’était pas Selen.

Quelque chose imitait sa voix.

Puis la créature fit encore un pas hors de la brèche.

Et immédiatement, l’air autour changea.

Un grondement sourd traversa les arbres.

Les fissures dans le ciel pulsèrent violemment.

Puis des murmures commencèrent à résonner dans la forêt entière.

Faibles.
Presque incompréhensibles.

Lythra tourna brutalement la tête autour d’elle.

Les voix semblaient venir de partout.

Entre les arbres.
Sous le vent.
Derrière les pierres.

Comme si la forêt murmurait elle-même.

Kael recula finalement d’un pas.

La colère sur son visage avait disparu.

Il regardait maintenant la silhouette avec une peur grandissante.

— …Qu’est-ce que c’est…?

Vaelith répondit sans quitter la créature des yeux :

— Une résonance.

Sa voix semblait tendue.

Presque froide.

— Les seuils récupèrent parfois des fragments.

Le silence retomba une seconde.

Puis Lythra comprit.

Les voix.

Les souvenirs.

Les gens absorbés par les failles.

Le souffle lui manqua légèrement.

Puis la créature leva lentement le bras dans leur direction.

Et les murmures explosèrent.

Des dizaines de voix résonnèrent brutalement dans la forêt.

Certaines pleuraient.
D’autres suppliaient.
D’autres riaient.

Lythra porta immédiatement les mains contre ses oreilles.

Kael étouffa un juron.

Pollen poussa un cri aigu dans son sac.

Puis la créature avança brusquement.

Le mouvement fut anormalement rapide.

L’air sembla se déchirer autour d’elle.

Vaelith réagit immédiatement.

Sa magie explosa dans une violente lumière rouge autour de sa main avant qu’il projette brutalement une onde contre la créature.

L’impact fit trembler les arbres.

La silhouette fut projetée plusieurs mètres plus loin avant de heurter violemment un tronc noirci.

Mais elle se releva immédiatement.

Comme si le choc n’avait rien changé.

Kael recula encore.

— Elle aurait dû être morte après ça !

— Ce n’est pas vivant normalement.

Vaelith respirait plus lourdement maintenant.

Ses yeux restaient fixés sur la silhouette.

— Pas complètement.

Puis quelque chose bougea dans la brèche.

Lythra sentit immédiatement son sang se glacer.

D’autres formes apparaissaient dans la lumière.

Pas une.

Plusieurs.

Des silhouettes noires immobiles derrière le seuil.

Comme si elles observaient la scène depuis l’autre côté.

Le vent devint brutalement glacé.

Puis la première créature poussa un bruit étrange.

Pas un cri.

Puis la créature poussa un son.

Le bruit traversa immédiatement toute la forêt.

Lythra sentit son estomac se tordre.

Pendant une seconde, elle eut l’impression d’entendre quelqu’un pleurer très loin derrière elle. Puis un rire étouffé résonna au même moment, aussitôt recouvert par une respiration sifflante beaucoup trop proche. D’autres murmures se mêlèrent encore au son, des mots incomplets, des voix d’hommes, de femmes, certaines jeunes, d’autres si rauques qu’elles semblaient déchirer l’air en parlant.

Comme si des dizaines de personnes tentaient d’utiliser la même gorge au même instant.

Puis, au milieu de ce chaos de voix déformées, un mot réussit finalement à émerger plus clairement que les autres :

— …ouvrez…

Le silence sembla exploser autour d’eux.

Vaelith pâlit immédiatement.

— Reculez.

Sa voix était beaucoup plus grave maintenant.

Lythra sentit immédiatement la peur traverser tout son corps.

Parce qu’elle le connaissait assez désormais pour comprendre une chose :

Vaelith avait peur.

Vraiment peur.

Puis la brèche pulsa violemment.

Et les silhouettes derrière la lumière commencèrent à avancer elles aussi.

La forêt semblait respirer autour d’eux.

Pas comme un lieu vivant normal.

Quelque chose de plus lent.
De plus malade.

À chaque nouvelle fissure traversant le ciel rougeâtre au-dessus des arbres bleus, l’air vibrait légèrement, et les ombres projetées entre les troncs changeaient brièvement de forme avant de retrouver leur apparence habituelle. Même l’herbe lilas sous leurs pieds paraissait différente depuis leur fuite de la brèche : certaines zones noircissaient lentement près des racines, comme si la terre elle-même réagissait à l’ouverture des seuils.

Mais personne ne parlait.

Depuis la créature.

Depuis la voix de Selen.

Depuis ce regard vide qui avait utilisé son prénom comme un piège.

Kael avançait quelques mètres devant eux, trop vite, ses épaules tendues à l’extrême. Il ne regardait presque plus autour de lui désormais. Ses doigts restaient crispés autour de la poignée de sa lame comme s’il craignait qu’une autre silhouette surgisse à chaque instant entre les arbres.

Lythra observait son dos en silence.

Elle comprenait ce qu’il ressentait.

L’espoir brutal.
Puis cette honte immédiate de s’être laissé tromper aussi facilement.

Et derrière eux, Vaelith surveillait constamment les fissures visibles à travers les branches. Son visage semblait encore plus fermé depuis leur fuite. Par moments, une faible lumière rouge traversait brièvement ses mains avant de disparaître aussitôt sous sa peau.

Lythra ralentit légèrement pour marcher près de lui.

Le vent faisait doucement bouger quelques mèches cendrées dans ses cheveux noirs courts tandis qu’il observait l’horizon avec une concentration presque inquiétante.

— Tu savais ce que c’était.

Ce n’était pas réellement une question.

Vaelith resta silencieux plusieurs secondes.

Le craquement lointain d’une fissure résonna quelque part au-dessus de la forêt.

Puis il finit par répondre :

— Pas exactement.

Sa voix paraissait plus fatiguée que d’habitude.

— Mais j’ai déjà vu des seuils faire ça.

Kael ralentit brutalement devant eux avant de se retourner.

— “Faire ça” ?

Sa colère éclata immédiatement dans le silence des bois.

— Tu savais que ces choses existaient et tu ne nous as rien dit ?!

Vaelith soutint son regard sans bouger.

— Je n’étais pas certain qu’elles puissent réapparaître.

Kael eut un rire nerveux.

Un rire vide.

— Eh bien maintenant tu peux être sûr.

Le vent souffla plus fort entre les arbres.

Une pluie de feuilles bleues tomba lentement autour du groupe tandis que Vaelith observait quelques secondes les fissures rouges visibles entre les branches.

Puis il parla plus lentement.

Comme quelqu’un essayant d’expliquer quelque chose qu’il détestait lui-même comprendre.

— Quand un seuil reste ouvert trop longtemps…

Sa gorge se contracta légèrement.

— Il ne laisse pas seulement passer des corps.

Le silence retomba immédiatement.

Lythra sentit son ventre se nouer.

Vaelith détourna un instant les yeux vers l’obscurité entre les arbres avant de continuer :

— Les traversées laissent parfois des traces derrière elles. Certaines brèches finissent par retenir des fragments de ceux qui les ont traversées… une voix entendue, une peur trop forte, un souvenir qui refuse de disparaître.

Son regard vacilla légèrement.

— Et maintenant que les seuils deviennent instables… tout ce qui était enfermé dedans recommence à ressortir.

Kael détourna lentement les yeux.

Lythra comprit exactement à quel moment la colère laissait place à quelque chose de pire.

La peur.

Parce qu’il venait de réaliser une chose :
la voix de Selen avait réellement traversé cette brèche.

Même si ce n’était pas elle.

Puis soudain, Pollen poussa un cri aigu dans son sac.

Tout le monde se figea immédiatement.

La forêt venait de changer.

Lythra le sentit avant même de comprendre pourquoi.

Le vent s’était arrêté.

Complètement.

Même les branches ne bougeaient plus.

Puis un craquement résonna au loin.

Lourd.

Profond.

Comme un arbre immense qu’on tordait lentement.

Vaelith leva immédiatement la tête.

Et son visage changea aussitôt.

— Non…

Le craquement revint.

Beaucoup plus proche cette fois.

Puis un second.

Puis plusieurs autres.

Quelque chose avançait dans la forêt.

Et ce n’était pas discret.

Les arbres commencèrent à vibrer légèrement autour d’eux tandis qu’une brume sombre glissait lentement entre les troncs bleus.

Puis les premières silhouettes apparurent.

Lythra sentit immédiatement son souffle ralentir.

Les ombres se déplaçaient entre les arbres dans un silence irréel, leurs corps noirs semblant parfois se défaire avant de se reformer quelques mètres plus loin. Certaines possédaient encore des formes vaguement humaines, des épaules, des bras trop longs, des visages incomplets traversés de lignes rouges pulsantes.

Et elles étaient nombreuses.

Beaucoup trop nombreuses.

Kael recula instinctivement.

— On ne peut pas tous les affronter.

Mais Vaelith ne répondait déjà plus.

Son regard venait de se fixer derrière les créatures.

Puis le sol trembla légèrement sous leurs pieds.

Lythra sentit immédiatement son estomac se nouer.

Quelque chose de gigantesque approchait.

Les arbres au loin commencèrent soudain à se pencher les uns après les autres.

Puis une immense silhouette traversa lentement le brouillard.

Le souffle de Lythra disparut complètement.

La chose dépassait largement les cimes bleues de la forêt. Son corps semblait constitué d’ombre liquide continuellement mouvante, comme si des centaines de silhouettes tentaient de se former puis se dissolvaient sans arrêt dans sa masse noire. Des lignes rouges brillaient parfois sous sa peau instable à chaque pulsation des fissures dans le ciel.

Et pire encore, des visages apparaissaient brièvement dans son corps.

Des visages humains.

Terrifiés.

Hurlants.

Puis immédiatement engloutis de nouveau dans l’obscurité mouvante.

Kael pâlit brutalement.

— Par tous les dieux…

La créature tourna lentement ce qui ressemblait vaguement à une tête dans leur direction.

Puis les fissures rouges du ciel pulsèrent toutes ensemble.

Et le rugissement qui suivit déchira littéralement la forêt.

Lythra sentit immédiatement une douleur traverser ses oreilles.

Les arbres explosèrent autour d’eux sous l’onde.

Le sol se fissura.

Et toutes les ombres chargèrent en même temps.

Le monde sembla basculer.

La première créature bondit entre les troncs dans une vitesse monstrueuse.

Vaelith leva brutalement la main.

Une explosion rouge traversa immédiatement les bois.

L’onde pulvérisa plusieurs arbres sur son passage avant de frapper l’ombre de plein fouet. Son corps éclata dans une pluie noire qui se dispersa violemment contre les racines environnantes.

Mais déjà deux autres surgissaient sur leur droite.

Kael dégaina aussitôt sa lame.

Lythra le vit hésiter une fraction de seconde lorsque l’une des silhouettes ouvrit une bouche incomplète.

— …Kael…

La voix de Selen.

Encore.

Déformée.

Brisée.

Mais suffisamment réelle pour lui couper le souffle.

Erreur.

La créature bondit immédiatement sur lui.

Lythra hurla son prénom.

Mais Vaelith apparut brutalement entre eux dans une lumière écarlate aveuglante.

Sa main traversa littéralement le torse de l’ombre.

Des dizaines de voix explosèrent aussitôt dans la forêt dans un mélange de cris, de pleurs et de murmures étranglés tandis que la lumière rouge déchirait la créature de l’intérieur.

Puis Vaelith projeta violemment son corps contre un arbre.

Le tronc éclata sous l’impact.

Kael respirait beaucoup trop vite maintenant.

— Elles utilisent nos souvenirs…

Vaelith observait déjà les autres silhouettes avançant autour d’eux.

— Ne les écoutez surtout pas.

Puis le sol trembla de nouveau.

Beaucoup plus violemment.

L’immense créature avançait enfin vers eux.

Chaque pas faisait vibrer la forêt entière.

Puis elle parla.

Ou essaya de parler.

Le son qui sortit d’elle fit immédiatement se glacer le sang de Lythra.

Des dizaines de voix semblaient s’écraser les unes contre les autres à l’intérieur du même souffle, certaines hurlant, d’autres murmurant, d’autres encore répétant des mots incompréhensibles dans une langue inconnue.

Puis au milieu de ce chaos, un prénom émergea.

Clair.

Distinct.

— …Vaelith…

Le monde sembla s’arrêter une seconde.

Vaelith se figea brutalement.

Et la créature murmura encore :

— …Pourquoi…?

Le souffle de Vaelith se coupa.

Puis la créature chargea.

La forêt explosa autour d’elle.

Les arbres furent arrachés sur son passage tandis que son immense corps traversait le brouillard dans une vague d’ombre mouvante. Les fissures rouges du ciel pulsaient de plus en plus vite maintenant, comme si elles répondaient à sa présence.

— À TERRE !

Lythra s’écrasa immédiatement au sol au moment où Vaelith leva les deux bras.

Sa magie éclata.

Pas comme avant.

Cette fois, ce fut une véritable tempête écarlate.

Des centaines de symboles rouges surgirent brutalement dans les airs autour de lui avant de tournoyer à une vitesse monstrueuse. Puis une vague de lumière explosa dans toute la forêt.

Le choc fut titanesque.

Le sol se souleva.

Les arbres furent déracinés.

Kael fut projeté plusieurs mètres plus loin avant de rouler violemment contre une racine gigantesque.

Lythra sentit l’air quitter brutalement ses poumons.

Et au centre du chaos, Vaelith brillait presque entièrement de rouge maintenant.

Sa magie traversait littéralement l’air autour de lui comme des fissures vivantes.

Puis il tendit brutalement la main vers la créature.

Et l’espace devant lui se déforma.

Une immense lance écarlate apparut avant de traverser la forêt à une vitesse impossible.

Elle percuta le monstre en plein torse.

L’explosion illumina toute la forêt rouge et blanche.

La créature poussa un hurlement si violent que plusieurs fissures s’ouvrirent instantanément dans le ciel au-dessus d’eux.

Puis quelque chose changea dans le regard de Vaelith.

La peur.

Parce que le trou béant dans le corps du monstre…
commençait déjà à se refermer.

Le trou dans le torse de la créature se referma complètement.

Sous leurs yeux.

Lentement.

Comme si l’ombre liquide composant son corps refusait simplement de rester détruite.

Le silence qui suivit dura à peine une seconde.

Puis Kael jura brutalement en se relevant difficilement parmi les racines arrachées.

— Elle se régénère ?!

La créature poussa un grondement si profond que les arbres encore debout vibrèrent autour d’eux. Des morceaux d’ombre glissaient continuellement le long de son immense silhouette avant de remonter lentement vers la blessure refermée.

Et derrière elle, la brèche grandissait encore.

Lythra la voyait désormais beaucoup plus clairement entre les arbres déracinés.

La faille ne ressemblait plus à une simple ouverture.

Le ciel semblait littéralement déchiré.

D’immenses morceaux de lumière blanche traversés de fissures rouges pulsaient au milieu de la forêt comme un organe vivant. Et derrière cette lumière…

des silhouettes continuaient d’apparaître.

Des dizaines.

Peut-être des centaines.

Le souffle de Lythra ralentit brutalement.

— Vaelith…

Il ne répondit pas.

Sa magie était devenue instable autour de lui.

Trop instable.

Des lignes rouges traversaient maintenant tout son cou jusque sous sa mâchoire tandis que l’air lui-même se déformait autour de son corps. Le vent tournoyait violemment autour de lui comme si les seuils réagissaient directement à sa présence.

Puis la créature chargea de nouveau.

Cette fois, le monde sembla réellement trembler.

Les arbres explosèrent sur son passage tandis que son immense silhouette d’ombre traversait la forêt dans un vacarme monstrueux.

Kael bondit immédiatement sur le côté.

— ELLE ARRIVE !

Vaelith leva brutalement une main.

Le sol éclata.

Une immense vague écarlate jaillit devant eux, traversant littéralement la terre dans une explosion de racines et de pierre.

La créature heurta le sort de plein fouet.

Le choc fut titanesque.

Une onde traversa immédiatement toute la forêt, arrachant les branches des arbres bleus dans un bruit assourdissant.

Mais cette fois, le monstre ne fut pas arrêté.

Son immense bras d’ombre traversa la vague rouge.

Puis il frappa.

Lythra vit Vaelith être projeté violemment contre les ruines naturelles de la pente rocheuse.

Le bruit de l’impact lui coupa presque le souffle.

— VAELITH !

Le monde sembla hésiter une seconde.

Puis les ombres chargèrent de nouveau.

Des dizaines de silhouettes surgirent entre les arbres dans des mouvements désarticulés, leurs corps noirs glissant parfois littéralement entre les troncs avant de se reformer plus loin.

Kael attrapa immédiatement Lythra par le bras.

— Bouge !

Une ombre bondit directement vers eux.

Kael frappa sans hésiter.

Sa lame traversa le corps de la créature dans un cri déformé mêlant plusieurs voix ensemble. Mais déjà une seconde silhouette surgissait derrière lui.

Puis une troisième.

Lythra sentit la panique remonter brutalement dans sa poitrine.

Elles étaient beaucoup trop nombreuses.

Et derrière elles, la brèche continuait de grandir.

Le ciel craqua de nouveau.

Une immense fissure rouge traversa les nuages au-dessus de la forêt, illuminant brièvement le chaos d’une lumière sanglante.

Puis quelque chose explosa.

Une vague de magie rouge pulvérisa soudain plusieurs ombres d’un seul coup.

Kael tourna immédiatement la tête.

Et le souffle de Lythra se coupa.

Vaelith s’était relevé.

Mais quelque chose avait changé.

Complètement changé.

Sa magie n’entourait plus seulement ses mains désormais.

Elle traversait tout son corps.

Des marques écarlates brillaient sous sa peau jusque sur son visage, remontant le long de son cou comme des fissures lumineuses. Ses yeux eux-mêmes semblaient avoir changé, entièrement envahis d’une lueur rouge instable.

Et surtout…

la forêt réagissait à lui.

Les arbres vibraient.
Le vent hurlait.
Les fissures pulsaient de plus en plus vite.

Comme si les seuils le reconnaissaient.

Puis Vaelith leva lentement les yeux vers la brèche.

Et Lythra sentit immédiatement un frisson glacé lui traverser le dos.

Parce que son regard n’avait plus rien d’humain.

Pas monstrueux.

Pire.

Vide.

Ancien.

Comme si quelque chose en lui venait de s’ouvrir avec les seuils.

Puis il parla.

Et même sa voix semblait différente.

Plus grave.

Traversée d’un écho étrange.

— Reculez.

Kael hésita immédiatement.

— Vaelith—

— RECULEZ !

La forêt entière trembla sous le hurlement.

Même les ombres semblèrent hésiter une seconde.

Puis Vaelith tendit brutalement les deux bras vers la brèche.

Le monde explosa.

La magie écarlate jaillit littéralement du sol autour de lui dans une tempête monstrueuse. Des centaines de symboles rouges apparurent dans les airs, tournoyant à une vitesse impossible tandis que les arbres se courbaient sous la pression.

Puis les fissures du ciel commencèrent à répondre.

Lythra sentit son souffle se bloquer.

Parce qu’elles pulsaient maintenant au même rythme que lui.

Comme un cœur immense battant au-dessus du monde.

La créature géante poussa un rugissement terrible avant de charger une nouvelle fois.

Mais Vaelith ne bougea pas.

Même lorsque le monstre traversa la forêt dans un déluge d’ombre et de destruction.

Puis il referma brutalement les mains.

Et l’espace autour de la créature se déchira.

Lythra entendit un bruit impossible.

Comme la réalité elle-même qu’on arrachait violemment.

Des fissures rouges explosèrent soudain tout autour du monstre avant de se refermer brutalement sur lui comme des mâchoires gigantesques.

Le hurlement qui suivit glaça immédiatement toute la forêt.

Les ombres s’effondrèrent autour d’eux dans des cris déformés.

Puis Vaelith leva lentement les yeux vers la brèche principale.

Et quelque chose dans son expression terrifia réellement Lythra cette fois.

Parce qu’il avait l’air…
furieux.

Pas une colère humaine.

Une rage froide.
Immense.

Comme si toute sa culpabilité,
toute sa peur,
tout ce qu’il retenait depuis des siècles…

était en train de céder.

Puis il leva une main vers le ciel.

Et la brèche commença à se refermer.

Lentement.

Dans un hurlement de lumière blanche.

La forêt entière tremblait maintenant.

Le sol se fissurait sous leurs pieds.

Kael regardait Vaelith avec stupeur.

Parce qu’il comprenait enfin quelque chose.

Ce n’était pas seulement un homme lié aux seuils.

Les seuils répondaient à lui.

Puis la créature géante poussa soudain un rugissement de douleur. Et au milieu des centaines de voix déformées,

un prénom traversa brutalement la forêt.

— …Arich…

Vaelith se figea immédiatement.

Le monde sembla s’arrêter.

Puis la créature releva lentement ce qui ressemblait à un visage vers lui.

Et cette fois, Lythra vit clairement des traits humains apparaître brièvement dans l’ombre mouvante.

Un homme.

Terrifié.

Suppliant.

Puis tout disparut.

Le souffle de Vaelith se coupa brutalement.

Erreur.

La brèche explosa de nouveau.

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