Chapitre 3

22 minutes de lecture

La forêt brûlait encore.

Pas avec des flammes normales.

Des lignes rouges parcouraient parfois les troncs éventrés comme des braises vivantes avant de disparaître lentement sous l’écorce noire. L’air entier semblait chargé d’électricité depuis l’explosion de la brèche, et chaque respiration laissait dans la gorge un goût métallique désagréable.

Lythra avançait lentement parmi les ruines fumantes de la forêt, incapable de détacher complètement son regard du ciel.

Les fissures avaient grandi.

Certaines traversaient désormais presque tout l’horizon au-dessus des arbres bleus déracinés, laissant parfois entrevoir des fragments d’autres réalités derrière leurs déchirures rouges. Une mer agitée apparaissait brièvement entre deux nuages noirs avant de disparaître aussitôt. Plus loin, des éclairs blancs déchiraient un ciel étranger pendant quelques secondes avant que la faille ne se referme lentement.

Le monde donnait réellement l’impression de se briser morceau par morceau.

Et au milieu de ce chaos…

Vaelith marchait quelques mètres devant eux.

Ou plutôt :
il essayait de marcher.

Lythra remarquait désormais chacun de ses mouvements trop lents, chacun des tremblements qui traversaient parfois ses mains lorsqu’il pensait que personne ne le regardait. Sa magie avait disparu sous sa peau, mais elle avait laissé des marques rouges extrêmement fines courant encore légèrement le long de son cou avant de s’effacer progressivement.

Kael les observait lui aussi.

Et c’était probablement ça le pire.

Le silence entre eux avait changé depuis le combat.

Avant, Kael se méfiait de Vaelith parce qu’il était mystérieux.

Maintenant…
il le regardait comme quelqu’un capable de devenir dangereux à tout moment.

Le groupe traversa ce qui ressemblait autrefois à une immense clairière. Désormais, il ne restait plus qu’un cratère gigantesque rempli de troncs brisés et de pierre éclatée. Certaines portions du sol flottaient encore légèrement au-dessus des débris, traversées par de petites fissures lumineuses qui crépitaient faiblement dans l’air.

Puis Pollen poussa un petit bruit inquiet dans son sac.

Lythra tourna immédiatement la tête.

Quelque chose bougeait entre les arbres détruits.

Une silhouette.

Puis une autre.

Kael dégaina aussitôt sa lame.

— Elles nous suivent depuis tout à l’heure.

Sa voix était basse.
Tendue.

Vaelith s’arrêta sans se retourner.

Le vent souleva légèrement les pans noirs de ses vêtements tandis qu’il observait les fissures au-dessus d’eux.

Puis il murmura :

— Elles attendent surtout que je m’effondre.

Le silence retomba immédiatement.

Lythra sentit son ventre se nouer.

Parce qu’il ne plaisantait pas.

Puis une voix traversa soudain la forêt.

— …Lythra…

Elle se figea immédiatement.

Le souffle bloqué.

La voix venait de derrière les arbres.

Douce.
Presque familière.

Son cœur accéléra brutalement.

Parce qu’elle reconnaissait cette voix.

Sa mère.

Le silence sembla se déformer autour d’elle.

Puis Kael attrapa immédiatement son bras.

— Ne te retourne pas.

Sa voix claqua brusquement.

Et aussitôt d’autres murmures apparurent dans la forêt.

Des dizaines.

Certaines voix riaient doucement derrière les arbres.
D’autres murmuraient des mots incompréhensibles.

Puis une silhouette traversa lentement le brouillard entre deux troncs éventrés.

Le corps ressemblait vaguement à celui d’une femme.

Mais seulement vaguement.

Son visage semblait incomplet, constamment traversé de mouvements noirs instables comme si l’ombre sous sa peau essayait continuellement de changer de forme.

Puis elle murmura encore :

— …Lythra…

Le souffle de cette dernière se coupa.

Et l’ombre bondit.

Kael réagit immédiatement.

Sa lame traversa la créature dans une violente gerbe noire avant qu’il la projette contre un arbre éclaté. Mais déjà deux autres silhouettes surgissaient derrière eux.

Puis le ciel craqua.

Une fissure immense traversa brutalement les nuages rouges au-dessus de la forêt.

Et les ombres chargèrent toutes ensemble.

Le monde sembla exploser.

Vaelith leva brusquement la main.

Une vague écarlate traversa immédiatement les ruines dans une détonation monstrueuse. Plusieurs silhouettes furent arrachées du sol avant de se désintégrer contre les arbres flottants autour du cratère.

Mais cette fois…
la magie de Vaelith vacilla immédiatement après.

Lythra le vit clairement.

Son souffle se brisa une seconde.

Et les ombres le comprirent aussi.

Elles changèrent immédiatement de direction.

Toutes vers lui.

— Vaelith !

Une créature surgit sur sa gauche dans un hurlement de voix mélangées.

Il réussit à l’écraser contre le sol d’un geste brutal, mais une seconde ombre bondit déjà derrière lui.

Kael la trancha avant qu’elle ne l’atteigne.

Puis une troisième apparut littéralement au-dessus d’eux.

Lythra sentit la panique lui traverser le ventre.

Elles devenaient plus rapides.

Plus coordonnées.

Comme si les seuils apprenaient.

Puis le sol vibra brutalement sous leurs pieds.

Toutes les ombres se figèrent.

Même Vaelith releva brusquement les yeux.

Et au loin…

quelque chose s’ouvrait de nouveau.

Une faille.

Plus petite que la précédente.
Mais beaucoup plus instable.

La lumière blanche pulsait violemment entre les arbres détruits, déformant littéralement l’espace autour d’elle.

Puis une onde traversa la forêt.

Les arbres flottants explosèrent immédiatement.

Le groupe fut presque projeté au sol sous la violence du choc.

Vaelith jura à voix basse.

— Elle va s’effondrer.

Kael fronça les sourcils.

— Quoi ?

Mais Lythra comprenait déjà.

La faille tremblait.

Comme si elle essayait de s’ouvrir davantage sans réussir à supporter sa propre existence.

Et autour d’elle…
le monde commençait à se déchirer.

Des morceaux de forêt apparaissaient puis disparaissaient brutalement autour du seuil. Pendant une seconde, Lythra aperçut même une plage noire sous un ciel étranger à l’intérieur d’un arbre éventré avant que la vision ne disparaisse.

Vaelith avançait déjà vers la brèche.

— Qu’est-ce que tu fais ?!

Il ne ralentit même pas.

— Si elle implose, plusieurs réalités vont fusionner autour d’elle.

Sa voix était beaucoup trop calme.

— Et cette forêt cessera probablement d’exister.

Le vent devenait de plus en plus violent autour du seuil maintenant.

Les fissures du ciel pulsaient au même rythme que la faille.

Puis Vaelith s’arrêta devant elle.

La lumière blanche illuminait entièrement son visage désormais, et Lythra remarqua immédiatement quelque chose d’inquiétant :
les marques rouges revenaient sous sa peau.

Plus vite que tout à l’heure.

Kael le vit aussi.

— Tu n’es pas en état de recommencer.

Vaelith eut un rire faible.

Fatigué.

— Nous ne sommes plus vraiment dans un état acceptable depuis longtemps.

Puis il tendit lentement la main vers la faille.

L’air entier sembla retenir son souffle.

La lumière autour du seuil se mit immédiatement à réagir à sa présence. Les fissures rouges se tordirent autour de lui comme des veines vivantes tandis que le vent tournoyait brutalement dans la forêt détruite.

Puis Vaelith se tourna légèrement vers eux.

Et pour la première fois depuis longtemps…

Lythra vit de la peur dans ses yeux.

Une vraie peur.

— Écoutez-moi attentivement.

Sa voix était plus grave maintenant.
Presque instable.

— Si le seuil commence à absorber la forêt…

Il regarda brièvement Kael.

— Vous fuyez immédiatement.

Le silence retomba.

Puis la faille explosa de lumière.

La lumière engloutit immédiatement toute la forêt.

Lythra dut lever un bras devant ses yeux tandis qu’une onde brûlante traversait l’air autour du seuil. Les arbres déjà détruits vibraient violemment sous la pression de la faille, et certaines portions du sol commençaient littéralement à se désagréger en fragments lumineux avant d’être aspirées dans l’ouverture blanche.

Le monde se défaisait autour d’eux.

Puis Vaelith posa finalement sa main contre le bord du seuil.

Et le silence explosa.

Une vague de magie rouge traversa brutalement toute la clairière dans un grondement monstrueux. Les fissures du ciel pulsèrent aussitôt au même rythme que les marques écarlates apparaissant sous la peau de Vaelith, remontant le long de son bras jusque sous sa gorge comme des veines lumineuses.

Lythra sentit immédiatement son cœur accélérer.

Parce que le seuil réagissait à lui.

Non.

Il répondait à lui.

La lumière blanche se tordit violemment autour de sa main, comme si la faille essayait à la fois de l’absorber et de le rejeter.

Puis les voix commencèrent.

D’abord faibles.

Presque étouffées sous le vent.

Puis elles devinrent de plus en plus nombreuses.

Des murmures traversaient désormais la lumière du seuil, des fragments de phrases incompréhensibles glissant dans l’air autour du groupe avant de disparaître aussitôt. Certaines voix pleuraient. D’autres criaient quelque chose dans une langue inconnue.

Et au milieu de ce chaos, quelqu’un riait.

Un rire lointain.
Brisé.

Kael recula instinctivement d’un pas.

— C’est quoi ce bordel…?

Mais Vaelith ne semblait plus vraiment les entendre.

Il avait fermé les yeux.

Sa respiration devenait de plus en plus irrégulière maintenant tandis que le seuil continuait de trembler autour de lui.

Puis le sol s’ouvrit brutalement.

Une immense fissure traversa la clairière dans une explosion de pierre et de racines.

Lythra fut presque projetée au sol.

Et soudain, des silhouettes apparurent dans la lumière.

Pas des ombres cette fois.

Des gens.

Ou plutôt :
des fragments de gens.

Des corps translucides traversaient lentement le seuil comme des souvenirs arrachés à d’autres réalités. Une femme courait sous une pluie noire avant de disparaître brutalement. Un enfant pleurait au milieu d’une ville en flammes. Plus loin, un homme tendait désespérément la main vers quelque chose hors de la faille avant que son corps ne se déchire dans la lumière blanche.

Kael pâlit immédiatement.

— Ce sont des mondes…?

Vaelith ouvrit brutalement les yeux.

Et Lythra sentit immédiatement quelque chose changer.

Parce qu’ils brillaient entièrement de rouge maintenant.

Puis il parla.

Mais même sa voix semblait différente sous les pulsations du seuil.

Comme si plusieurs échos résonnaient légèrement derrière chacun de ses mots.

— Les seuils enregistrent tout ce qu’ils touchent.

Le vent tournoyait de plus en plus violemment autour de lui maintenant.

Des pierres flottaient légèrement autour de la faille.

— Chaque monde.
Chaque mort.
Chaque traversée.

Sa gorge se contracta faiblement.

— Rien ne disparaît vraiment.

Puis soudain, Vaelith hurla.

La lumière explosa immédiatement autour de lui.

Lythra sentit l’air entier vibrer sous l’impact tandis que des centaines de symboles rouges apparaissaient brutalement autour du seuil. Les marques lumineuses tournoyaient à une vitesse monstrueuse dans les airs, traversant les arbres détruits avant de se refermer lentement autour de la faille comme une cage gigantesque.

Le seuil poussa presque un cri.

Le son glaça immédiatement tout le corps de Lythra.

Parce qu’il ressemblait à quelque chose de vivant.

Puis les ombres attaquèrent de nouveau.

Des dizaines de silhouettes surgirent entre les arbres détruits dans une vague noire mouvante, leurs corps déformés glissant sur les pierres éclatées autour du groupe.

Kael dégaina aussitôt.

— Je m’occupe d’elles !

Une créature bondit immédiatement vers lui.

Il pivota brutalement avant de lui trancher le torse dans une gerbe noire qui éclaboussa les racines proches. Mais déjà une seconde silhouette apparaissait derrière lui.

Puis une troisième.

Et elles étaient différentes maintenant.

Plus rapides.

Plus stables.

Leurs corps ne vacillaient presque plus sous les fissures du ciel.

Comme si elles devenaient réelles.

Lythra sentit une montée de peur lui traverser le ventre.

Puis une voix murmura juste derrière elle.

— …Lythra…

Elle se retourna brusquement.

Son souffle se coupa immédiatement.

Une silhouette se tenait à quelques mètres d’elle entre les arbres détruits.

Et cette fois, elle ressemblait parfaitement à sa mère.

Même visage.
Même regard.
Même manière de se tenir.

Pendant une seconde entière, son cœur refusa simplement de comprendre.

Puis les yeux de la silhouette changèrent.

Le noir envahit brutalement ses pupilles.

Et la créature sourit.

Quelque chose de froid traversa immédiatement le corps de Lythra.

L’ombre bondit.

Mais avant qu’elle ne l’atteigne, une explosion rouge pulvérisa littéralement la créature.

Le corps éclata contre les arbres dans un cri mêlant plusieurs voix humaines avant de disparaître complètement.

Lythra tourna immédiatement les yeux vers Vaelith.

Et le souffle lui manqua presque.

Parce qu’il ne ressemblait plus vraiment à lui-même.

La lumière rouge traversait maintenant tout son corps comme des fissures ouvertes sous sa peau. Même ses cheveux noirs semblaient légèrement soulevés par l’énergie monstrueuse tournoyant autour du seuil.

Et surtout…

les fissures du ciel pulsaient exactement au même rythme que lui.

Puis la faille trembla brutalement.

Le groupe sentit immédiatement le changement.

Le seuil commençait enfin à céder.

Les symboles rouges tournoyaient de plus en plus vite autour de l’ouverture blanche tandis que la lumière semblait lentement se comprimer sur elle-même dans un bruit atroce de métal déchiré.

Puis quelque chose apparut dans la faille.

Le monde sembla ralentir une seconde.

Une silhouette.

Un homme.

Seulement visible quelques instants derrière la lumière.

Mais cette fois, Vaelith le vit aussi.

Et il se figea immédiatement.

Le souffle coupé.

Parce que l’homme le regardait.

Tristement.

Puis ses lèvres bougèrent.

Un prénom traversa faiblement la faille.

— …Vaelith…

La magie autour du seuil vacilla brutalement.

Erreur.

La faille explosa de nouveau.

L’onde projeta tout le monde au sol dans une détonation monstrueuse.

Les symboles rouges éclatèrent dans les airs.

Et la forêt entière sembla hurler.

Puis le seuil commença à s’ouvrir davantage.

Beaucoup davantage.

La lumière blanche déchira littéralement le ciel au-dessus de la clairière, reliant désormais les fissures rouges entre elles comme des veines lumineuses immenses traversant les nuages.

Kael releva difficilement la tête.

Et pâlit immédiatement.

Parce qu’au-dessus d’eux…

d’autres ouvertures apparaissaient maintenant dans le ciel.

Le ciel s’était ouvert au-dessus d’eux.

Pas entièrement.

Pas encore.

Mais suffisamment pour que Lythra comprenne, avec une terreur froide, que la forêt n’était plus seulement un lieu menacé par les seuils.

Elle était devenue un point de rupture.

Les ouvertures suspendues dans les nuages palpitaient lentement, comme des plaies blanches bordées de rouge, et chacune d’elles projetait sur les arbres bleus une lumière différente, malade, changeante, qui faisait vaciller les couleurs du monde. Par moments, les troncs semblaient presque noirs. Puis violets. Puis argentés comme s’ils appartenaient déjà à une autre réalité.

Vaelith était à genoux près de la faille principale.

Lythra se redressa difficilement, le souffle encore coupé par l’explosion. Ses oreilles bourdonnaient. Son épaule lui faisait mal. La poussière et les fragments de mousse lilas collaient à ses vêtements, mais elle ne regardait qu’une seule chose.

Lui.

Vaelith avait une main posée au sol, l’autre crispée contre sa poitrine, comme si quelque chose venait réellement de le frapper de l’intérieur. Les marques rouges sous sa peau tremblaient encore, mais elles ne brillaient plus avec la même puissance. Elles semblaient désordonnées désormais, cassées, comme si son propre corps ne savait plus quoi faire de toute cette magie.

Kael se releva à son tour en grimaçant.

— Il faut partir.

Sa voix était rauque.

Il regardait les ouvertures dans le ciel, puis les arbres, puis la faille qui continuait de respirer devant eux.

— Maintenant.

Lythra ne répondit pas tout de suite.

Elle s’approcha de Vaelith.

— Vaelith ?

Il ne bougea pas.

Son regard restait fixé sur l’endroit où la silhouette était apparue dans la lumière.

Arich.

Même si Lythra ne l’avait vu qu’un instant, elle avait compris. Pas seulement à cause du prénom. À cause de ce qui avait traversé le visage de Vaelith au même moment.

Une douleur ancienne.

Une douleur capable d’arrêter sa magie.

Kael attrapa le bras de Lythra.

— Lythra, on n’a pas le temps.

Elle se retourna vers lui.

— Je sais.

— Alors aide-moi à le relever.

Cette phrase sembla ramener Vaelith à lui.

Il cligna des yeux, lentement, puis tourna enfin la tête vers eux. Pendant une seconde, il sembla ne pas reconnaître l’endroit où ils se trouvaient. Puis la faille pulsa derrière lui, et son visage se referma.

Il se remit debout trop vite.

Lythra vit immédiatement qu’il vacillait.

Elle posa une main contre son bras.

— Tu ne peux pas recommencer maintenant.

Un rire faible, sans amusement, lui échappa.

— Je ne crois pas que le monde nous demande notre avis.

— Ce n’était pas une proposition.

Vaelith tourna les yeux vers elle.

La lumière instable des brèches dessinait des reflets rouges sur ses joues, accentuant les marques qui n’avaient pas encore disparu le long de son cou. Il avait l’air épuisé. Terriblement épuisé. Et pourtant, derrière cette fatigue, il y avait encore cette tension prête à se briser.

— Tu l’as vu, murmura-t-elle.

Le visage de Vaelith se figea.

Kael observa tour à tour Lythra et lui.

— Vu qui ?

Le silence retomba.

La forêt craqua autour d’eux.

Une branche énorme se détacha d’un arbre déformé avant de flotter quelques secondes dans l’air, comme suspendue par une force invisible, puis elle retomba brutalement sur le sol.

Vaelith ferma les yeux.

— On doit s’éloigner de cette faille.

Kael serra les dents.

— Réponds.

Vaelith ouvrit les yeux, et cette fois son regard était glacé.

— Si nous restons ici, elle va attirer d’autres ouvertures. Puis d’autres ombres. Puis ce qui se trouve derrière les ombres.

Kael pâlit légèrement malgré lui.

— Et ça veut dire quoi ?

Vaelith regarda le ciel.

— Que ce que nous venons d’affronter n’était probablement qu’un écho.

Le mot tomba comme une pierre dans la gorge de Lythra.

Un écho.

Ce monstre gigantesque, ces visages engloutis, ces voix, cette forêt éventrée…

Seulement un écho.

Ils partirent.

Pas en courant, parce que Vaelith n’en aurait pas eu la force, mais assez vite pour que la faille disparaisse peu à peu derrière les arbres tordus. Pendant longtemps, aucun d’eux ne parla. Le monde semblait instable autour d’eux ; certains buissons disparaissaient parfois sous leurs yeux avant de réapparaître légèrement plus loin, des pierres changeaient de texture au passage des fissures lumineuses, et une odeur d’eau salée traversa brusquement la forêt alors qu’aucune mer ne se trouvait à des jours de marche.

Pollen n’avait pas bougé depuis l’explosion.

Il restait enfoui dans son sac, ses petites tiges cotonneuses aplaties contre sa tête, tremblant à chaque grondement du ciel. Lythra passa parfois une main contre lui pour le rassurer, sans savoir si elle le faisait vraiment pour lui ou pour elle-même.

La nuit finit par tomber, ou du moins quelque chose qui y ressemblait.

Ils trouvèrent refuge dans les restes d’une ancienne tour couchée sur le flanc, à moitié engloutie sous des racines bleues. L’intérieur était assez grand pour les protéger du vent, et les fissures du ciel n’y apparaissaient qu’à travers une ouverture en hauteur, comme des éclairs silencieux derrière une blessure de pierre.

Kael alluma le feu avec des gestes brusques.

Vaelith s’assit contre le mur sans rien dire.

Lythra posa leur sac près de lui, puis sortit les restes de pain, quelques fruits pâles et un morceau de fromage dur récupéré avant leur départ. Personne ne semblait avoir faim, mais ils mangèrent tout de même, par nécessité, par automatisme, parce que leurs corps avaient besoin de quelque chose de simple alors que le monde, lui, refusait de l’être.

Pollen sortit enfin le museau de son sac.

Il renifla le pain.

Puis éternua faiblement.

Un minuscule nuage rose tomba mollement sur la botte de Kael.

Kael le regarda avec une fatigue immense.

— Même lui est déprimé.

Lythra eut un petit rire malgré elle.

Vaelith leva à peine les yeux.

— C’est probablement la première réaction raisonnable qu’il ait eue depuis que nous le connaissons.

Pollen poussa un bruit vexé.

Le silence qui suivit fut moins dur.

Pas léger.

Mais moins tranchant.

Kael mordit dans un morceau de pain avant de regarder Vaelith.

— C’était Arich.

Vaelith ne répondit pas.

Lythra sentit son propre souffle ralentir.

Kael ne le lâcha pas du regard.

— Dans la faille. C’était lui.

Vaelith fixa les flammes.

— Peut-être.

— Ne fais pas ça.

Sa voix claqua dans la tour effondrée.

— Ne réponds pas comme si tu n’étais pas certain alors que ton visage disait tout.

Lythra tourna les yeux vers Kael.

Elle s’attendait à de la colère, peut-être même à de la peur. Mais ce qu’elle vit sur son visage était plus compliqué. Il était encore méfiant, oui. Encore perdu. Mais il essayait aussi de comprendre.

Vaelith resta silencieux si longtemps que le feu eut le temps de s’affaisser légèrement entre les pierres.

Puis il dit :

— Arich est mort.

Kael répondit aussitôt :

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

Vaelith releva enfin les yeux vers lui.

La lueur du feu rendait son regard presque noir.

— Si. C’est exactement ce que tu demandes.

Kael ouvrit la bouche, puis la referma.

Lythra posa doucement sa main sur le sol, près de celle de Vaelith, sans le toucher.

— Tu peux nous dire ce que tu crois avoir vu.

Il baissa les yeux vers leurs mains.

Sa gorge bougea légèrement.

— Une partie de lui.

Le silence devint dense.

Dehors, une fissure traversa le ciel, illuminant brièvement l’intérieur de la tour en blanc.

Vaelith continua, plus bas :

— Ou ce qu’il en reste.

Kael fronça les sourcils.

— Comment c’est possible ?

Vaelith eut un rire si bref qu’il ressemblait presque à une douleur.

— Parce que j’ai été assez arrogant pour croire que je pouvais ramener quelqu’un depuis l’autre côté.

Le feu crépita.

Pollen se roula lentement contre le sac de Lythra, comme s’il sentait que le moment n’était plus aux bruits absurdes.

— Quand Arich est mort, reprit Vaelith, je n’ai pas accepté ce que tout le monde accepte un jour.

Sa voix se fit plus sourde.

— J’ai volé ce qu’il me fallait. Des potions de vitalité. De reconstruction. De forme. Des restes de ses cheveux. Des notes du palais. Des accès que je n’aurais jamais dû utiliser.

Kael le regardait sans ciller.

Lythra, elle, sentit son cœur se serrer.

Elle connaissait déjà une partie de cette histoire, mais l’entendre maintenant, après avoir vu cette silhouette dans la faille, rendait tout beaucoup plus réel.

— Je voulais lui rendre un corps, murmura Vaelith. Une forme stable. Un passage. Je pensais que si je récupérais suffisamment de traces de lui, les seuils pourraient suivre le chemin inverse.

Il ferma les yeux.

— Mais les seuils ne rendent pas ce qu’ils prennent.

Lythra reconnut la phrase.

Elle l’avait déjà entendue près de la tombe d’Arich.

Mais cette fois, elle sonnait comme une condamnation.

Kael demanda doucement :

— Alors la créature…

Vaelith rouvrit les yeux.

Et pendant une seconde, Lythra vit toute sa honte.

— Une partie de lui est revenue dedans.

Le silence se fit brutal.

Même Kael sembla oublier de respirer.

Vaelith continua, d’une voix presque vide :

— Pas lui. Pas entièrement. Des morceaux. Des réflexes. Des phrases. Des souvenirs mal accrochés à quelque chose qui n’aurait jamais dû vivre.

Il passa une main contre son visage.

— Et une autre partie est restée coincée dans les seuils.

Lythra sentit un froid lui traverser la poitrine.

— Le chant…

Vaelith tourna lentement la tête vers elle.

Il n’eut pas besoin de répondre.

Elle comprit.

Le chant que Selen entendait peut-être.
Les voix dans les fissures.
Les âmes fragmentées.

Et Arich quelque part au milieu.

Kael baissa les yeux vers le feu.

— Donc ton ami est…

Il chercha ses mots.

Il ne les trouva pas.

Vaelith les donna à sa place.

— Déchiré.

Le mot resta suspendu entre eux.

Puis Kael murmura :

— Et tu vis avec ça depuis combien de temps ?

Vaelith fixa les flammes.

— Trop longtemps.

Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde, Kael ne répondit pas avec colère.

Il resta simplement là, assis de l’autre côté du feu, son visage éclairé par les braises, regardant Vaelith comme s’il voyait enfin autre chose que la légende monstrueuse.

Pas encore de la confiance.

Mais une fissure dans la méfiance.

Lythra sentit ce changement comme une respiration fragile dans l’air.

Puis Vaelith ajouta, presque inaudible :

— Le pire, c’est que je ne sais toujours pas s’il veut être sauvé.

Personne ne parla après ça.

Dehors, les fissures continuaient de pulser.

Et pendant que la nuit s’enfonçait autour d’eux, Lythra resta éveillée plus longtemps qu’elle ne l’aurait voulu, à écouter le feu mourir lentement, le souffle irrégulier de Kael, le silence de Vaelith, et très loin au-delà des murs brisés de la tour, ce grondement sourd qui ressemblait de plus en plus à un chant.

Le matin suivant ne ressembla pas vraiment à un matin.

Le ciel était couvert d’une lumière grise, mais les fissures rouges restaient visibles derrière les nuages, comme si la nuit n’avait pas entièrement quitté le monde. L’air était lourd. Immobile. Lythra se réveilla avec une sensation de pression contre les tempes, comme si quelque chose appuyait doucement sur son crâne depuis l’intérieur.

Vaelith était déjà debout.

Évidemment.

Kael rangeait les affaires près du feu mort sans parler.

Quelque chose avait changé entre eux depuis la conversation de la veille. Ce n’était pas une paix. Pas encore. Mais Kael ne regardait plus Vaelith exactement de la même manière. Sa méfiance restait là, visible, tendue, mais elle s’était mélangée à autre chose.

Une compréhension embarrassée.

Une compassion qu’il n’osait pas encore montrer.

Ils reprirent la route en silence.

La forêt semblait plus humide ce matin-là. Les feuilles bleues brillaient sous une rosée étrange, presque argentée, et l’herbe lilas ondulait parfois sans vent. Au loin, les fissures du ciel pulsaient doucement, moins violentes que la veille, mais beaucoup plus nombreuses.

Puis la première goutte tomba.

Lythra leva les yeux.

— Il pleut ?

La goutte qui venait de toucher sa main n’était pas froide.

Elle n’était même pas liquide.

C’était un petit fragment de lumière.

Il resta quelques secondes posé contre sa peau, vibrant faiblement, puis disparut en laissant derrière lui une chaleur désagréable.

Vaelith pâlit immédiatement.

— Ne laissez pas ça vous toucher.

Kael leva brusquement la tête.

— Quoi ?

Puis une deuxième goutte tomba.

Puis une troisième.

Puis des dizaines.

Le ciel commença à pleuvoir des éclats de seuil.

Chaque fragment lumineux tombait lentement entre les arbres, comme une neige blanche et rouge, magnifique et atrocement silencieuse. Lorsqu’un éclat touchait le sol, l’herbe se tordait autour de lui, la terre se fendait, et une minuscule ouverture apparaissait parfois pendant une seconde, révélant derrière elle un autre paysage avant de disparaître aussitôt.

Lythra recula.

— Vaelith…

— Courez.

Cette fois, personne ne discuta.

Ils partirent à travers la forêt.

La pluie lumineuse s’intensifia autour d’eux, tombant entre les branches bleues dans un spectacle presque sublime si chaque éclat n’avait pas menacé d’ouvrir une faille sous leurs pieds. Kael attrapa Lythra par le bras pour l’éviter lorsqu’un fragment s’écrasa juste devant elle.

Le sol s’ouvrit aussitôt.

Une main noire surgit de la petite déchirure.

Lythra hurla.

Vaelith lança un sort sans même se retourner.

La main fut coupée net dans une explosion rouge, et la faille se referma aussitôt dans un bruit de chair écrasée.

Mais d’autres s’ouvraient.

Partout.

Un éclat toucha un tronc à leur droite. L’écorce se fendit immédiatement, révélant l’intérieur d’une pièce inconnue derrière le bois, une chambre abandonnée où des rideaux flottaient dans un vent impossible. Puis une ombre apparut dans la chambre et tendit la tête vers eux.

La faille se referma.

Trop tard.

La créature avait vu.

Les branches éclatèrent.

L’ombre surgit hors du tronc comme une masse noire liquide, tombant dans l’herbe lilas avant de se redresser dans un mouvement désarticulé.

Kael jura.

— Elles peuvent sortir de n’importe où maintenant ?!

Vaelith leva les deux mains.

Une barrière rouge se déploya au-dessus d’eux, arrêtant plusieurs fragments lumineux qui éclatèrent contre elle comme des gouttes de verre brûlant.

— La pluie crée des ouvertures temporaires.

Sa voix était tendue.

— Ne vous arrêtez pas !

Ils coururent.

La forêt devint un chaos de lumière et d’ombre.

Des mini-seuils s’ouvraient au sol, sur les troncs, parfois même directement dans l’air. Certains ne montraient rien d’autre que des couloirs vides ou des paysages étranges, mais d’autres vomissaient des silhouettes noires à demi formées qui se mettaient aussitôt à les poursuivre.

Kael combattait en courant, frappant les créatures qui s’approchaient trop près. Sa lame n’était pas toujours suffisante, mais il apprenait vite : viser les zones où les lignes rouges pulsaient dans leurs corps semblait les ralentir. Lythra, elle, serrait Pollen contre elle, évitant les éclats lumineux, lançant parfois une pierre ou une branche pour détourner une ombre au dernier instant.

Puis un fragment tomba directement devant Vaelith.

Il s’arrêta net.

La lumière s’ouvrit sous ses pieds.

Et une voix monta de la faille.

— Vaelith…

Il se figea.

Lythra sentit immédiatement la peur la traverser.

— Non !

La voix revint.

Plus douce.

Plus proche.

— Tu réfléchis trop…

Arich.

Kael comprit en même temps qu’elle.

Il fit un pas vers Vaelith.

— Ne l’écoute pas !

Mais Vaelith ne bougeait plus.

La faille sous ses pieds s’élargissait lentement, remontant comme une lumière liquide autour de ses bottes.

Puis une main apparut dans l’ouverture.

Pas noire.

Pâle.

Humaine.

Lythra sentit son cœur s’arrêter.

Les doigts tremblaient légèrement, tendus vers Vaelith comme s’ils cherchaient à l’atteindre.

Vaelith murmura :

— Arich…

Et toutes les ombres autour d’eux s’arrêtèrent.

Pendant une seconde, la forêt entière sembla écouter.

Puis les fissures du ciel pulsèrent ensemble.

La main pâle se tordit brutalement.

Des lignes noires envahirent sa peau.

Et la voix changea.

— Pourquoi… tu nous as laissés…

Vaelith recula comme si on venait de le frapper.

La faille explosa.

Une ombre gigantesque surgit du sol entre eux, plus grande que les autres, le corps traversé de visages incomplets qui s’ouvraient et disparaissaient dans sa masse.

Kael attrapa Lythra par la taille et la tira violemment en arrière.

La créature frappa.

Le sol éclata là où elle se trouvait une seconde plus tôt.

Vaelith leva brutalement les deux mains.

Sa magie explosa en cercle autour de lui, repoussant la pluie lumineuse, les ombres, les fragments de seuils. Pendant quelques secondes, il devint le centre d’une tempête rouge, les marques sous sa peau rallumées, les yeux envahis par cette lueur ancienne qui avait déjà terrifié Lythra.

Mais cette fois, il ne perdit pas totalement le contrôle.

Lythra le vit serrer les dents.

Lutter.

Rester là.

Présent.

— Kael ! cria-t-il.

Kael releva la tête.

— Quoi ?!

— Les lignes rouges dans leur corps ! Coupe-les quand elles apparaissent !

Kael ne discuta pas.

Il bondit sur une ombre qui surgissait sur leur gauche, attendit que les fissures rouges traversent son torse, puis frappa exactement au bon endroit. La créature hurla dans plusieurs voix avant de se défaire en fumée noire.

— Ça marche ! cria-t-il.

Vaelith referma violemment une petite faille d’un geste sec avant d’en écraser une autre sous un cercle magique.

Mais la pluie continuait.

Et chaque fragment tombé au sol ouvrait une nouvelle menace.

Lythra sentit quelque chose changer en elle au milieu du chaos. Ce n’était pas de la magie comme celle de Vaelith. Pas encore. Mais à force de voir les seuils s’ouvrir et se refermer, elle commençait à sentir leur rythme.

Comme une respiration.

Une brèche s’ouvrit juste devant elle.

Avant même qu’une ombre en sorte, elle sut où elle allait apparaître.

— Kael, à droite !

Il pivota aussitôt.

Sa lame trancha la créature au moment exact où elle traversait la lumière.

Kael la fixa une demi-seconde.

— Comment tu as su ?

Lythra n’eut pas le temps de répondre.

Vaelith, lui, avait tourné les yeux vers elle.

Et dans son regard, entre l’épuisement et la peur, elle vit quelque chose de plus inquiétant encore.

Il avait compris.

Les seuils commençaient aussi à lui répondre à elle.

Puis un grondement immense déchira le ciel.

La pluie lumineuse s’arrêta d’un coup.

Toutes les petites ouvertures se refermèrent presque en même temps, coupant des cris, des mains, des silhouettes encore à moitié sorties.

Le silence retomba brutalement.

La forêt fumait autour d’eux.

Lythra respirait avec difficulté, Pollen serré contre elle, ses jambes tremblantes sous l’effort.

Kael s’appuya contre un tronc, couvert de poussière noire.

Vaelith resta debout quelques secondes de plus.

Puis il tomba à genoux.

Lythra se précipita vers lui.

— Vaelith !

Il leva une main pour l’arrêter, mais le geste était faible.

Son regard resta fixé sur elle.

Pas sur les ombres.

Pas sur les fissures.

Sur elle.

— Tu l’as senti.

Lythra ne répondit pas.

Parce qu’elle avait peur de la réponse.

Vaelith inspira difficilement.

Puis murmura :

— On ne peut plus attendre.

Kael releva lentement les yeux.

— Attendre quoi ?

Le ciel pulsa au-dessus d’eux.

Vaelith serra les poings contre le sol humide.

— Vous devez apprendre à les fermer.

Le silence tomba.

Et cette fois, même Kael ne trouva rien à répondre.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0