Chapitre 4

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Le monde semblait épuisé.

C’était la première pensée qui traversa réellement l’esprit de Lythra lorsqu’ils quittèrent les restes fumants de la forêt au matin suivant.

Les fissures rouges traversaient toujours le ciel, immenses cicatrices ouvertes au-dessus des arbres bleus, mais quelque chose avait changé depuis la pluie des seuils. Les pulsations étaient plus lentes désormais. Plus faibles. Comme si les failles elles-mêmes avaient dépensé une quantité monstrueuse d’énergie avant de retomber momentanément dans une forme de sommeil instable.

Momentanément seulement.

Parce que le monde continuait malgré tout de se déformer autour d’eux.

Par endroits, l’air devenait flou quelques secondes avant de revenir à la normale. Certains troncs disparaissaient brutalement pour laisser apparaître, derrière eux, des fragments d’autres paysages : une plage sombre balayée par des vagues noires, une cité de pierre blanche sous trois lunes immobiles, ou encore des montagnes couvertes d’éclairs silencieux.

Puis tout revenait.

Comme si les réalités glissaient brièvement les unes contre les autres avant de se séparer de nouveau.

Le groupe avançait lentement au bord d’un immense lac couvert de brume.

L’eau était parfaitement immobile.

Pas une vague.
Pas un souffle.

La surface noire reflétait les fissures rouges du ciel comme un miroir brisé, donnant parfois l’impression qu’un second monde fissuré existait sous leurs pieds.

Lythra marchait légèrement derrière Vaelith.

Et malgré elle, son regard revenait constamment vers lui.

Elle revoyait encore la forêt se plier autour de lui, les arbres bleus courbés sous une magie rouge qui avait fait trembler l’air comme avant un orage. Elle revoyait ses mains levées vers la faille, les marques écarlates remontant sous sa peau, les fissures du ciel battant au même rythme que sa respiration. Elle revoyait aussi l’instant où tout s’était arrêté, où un simple prénom — Arich — avait suffi à briser ce visage presque inhumain pour y faire apparaître une douleur nue, ancienne, beaucoup trop vivante.

Et c’était peut-être cela qui la bouleversait le plus.

Pas ce qu’il pouvait détruire.

Mais ce qui pouvait encore le détruire, lui.

Vaelith marchait lentement au bord du lac, une main parfois posée contre les symboles gravés à certaines pierres traversant les rives. Sa magie ne brillait plus sous sa peau, mais Lythra remarquait encore les traces laissées par les seuils :
de très fines lignes rouges au creux de son cou,
presque invisibles désormais.

Le vent souleva légèrement ses cheveux noirs courts.

Et pendant une seconde, il eut simplement l’air fatigué.

Pas ancien.
Pas monstrueux.
Pas lié aux mondes mourants.

Juste…
fatigué.

Kael les observait lui aussi.

Depuis leur conversation dans la tour effondrée, quelque chose s’était déplacé dans son regard. La méfiance était toujours là, bien sûr, mais elle semblait moins brutale maintenant, comme fissurée par ce qu’il avait appris sur Arich.

Et surtout…
Kael voyait certaines choses.

Comme la manière dont Lythra ralentissait instinctivement lorsque Vaelith ralentissait.
Ou la façon dont leurs regards se cherchaient parfois sans qu’aucun des deux ne s’en rende compte.

Pollen poussa un petit bruit en dépassant maladroitement du sac de Lythra.

Une de ses oreilles cotonneuses retomba mollement contre sa joue.

Kael souffla finalement :

— Donc… les fissures se calment ?

Vaelith leva lentement les yeux vers le ciel.

Une immense faille rouge traversait encore les nuages au-dessus du lac, mais elle ne pulsait plus avec la violence de la veille.

— Non.

Sa voix était basse.

— Elles respirent simplement moins vite.

Le silence retomba.

Kael fronça légèrement les sourcils.

— Tu peux éviter de parler des seuils comme de créatures vivantes pendant au moins une heure ?

Lythra eut un très léger sourire.

Même Vaelith sembla hésiter une seconde avant de répondre :

— Je pourrais.
Puis vous mentirait probablement.

Kael leva les yeux au ciel.

— Génial.

Ils continuèrent d’avancer encore plusieurs minutes dans le silence.

Puis Vaelith s’arrêta brusquement.

Le groupe leva immédiatement les yeux.

Devant eux, légèrement en hauteur au-dessus des rives du lac, des ruines apparaissaient entre les arbres bleus.

D’anciennes arches de pierre blanche.
Des colonnes brisées.
Et surtout :
des dizaines de symboles gravés partout sur les murs encore debout.

Lythra sentit immédiatement quelque chose en approchant.

Une vibration.

Très faible.

Comme lorsque les seuils s’ouvraient…
mais beaucoup plus calme.

Vaelith monta lentement les marches effondrées des ruines avant de poser une main contre un mur couvert de marques anciennes.

Puis il ferma brièvement les yeux.

Le silence autour d’eux devint presque étrange.

Même le lac semblait retenir son souffle.

Puis Vaelith murmura :

— Ici.

Kael monta à son tour.

— Ici quoi ?

Vaelith rouvrit les yeux.

— Les seuils sont faibles ici.

Sa main glissa lentement sur les symboles.

— Suffisamment faibles pour apprendre.
Pas suffisamment instables pour nous tuer immédiatement.

Kael croisa les bras.

— Le “immédiatement” ne me rassure pas beaucoup.

Cette fois, Lythra entendit clairement le souffle amusé de Vaelith.

Très léger.

Presque absent.

Mais présent.

Puis il se tourna finalement vers eux.

Et quelque chose dans son expression changea légèrement.

Comme une hésitation.

Une fatigue plus profonde.

— Nous ne pouvons plus continuer comme avant.

Le vent traversa lentement les ruines autour d’eux.

— Les seuils réagissent déjà à vous.

Son regard se posa brièvement sur Lythra.

Puis sur Kael.

— Et plus ils s’ouvrent…
plus vous serez forcés de les comprendre.

Kael fronça les sourcils.

— Donc maintenant tu décides de nous apprendre la magie.

Vaelith soutint son regard plusieurs secondes.

Puis répondit simplement :

— Oui.

Le silence retomba.

Lythra observa les symboles autour d’eux.

Ils semblaient presque bouger sous certaines pulsations rouges du ciel.

Puis Vaelith descendit lentement au centre des ruines.

Une immense dalle circulaire couverte de marques blanches y était encore intacte malgré les siècles.

— Approchez.

Kael échangea un regard avec Lythra avant de soupirer.

— Si je me transforme en monstre d’ombre je t’en voudrai énormément.

— C’est rassurant de voir que tes priorités restent cohérentes.

Kael s’assit finalement sur la dalle dans un bruit de tissu froissé.

Lythra vint s’installer en face de lui.

Vaelith resta debout quelques secondes avant de parler.

Sa voix avait changé.

Plus calme maintenant.
Plus posée.

Comme quelqu’un revenant à quelque chose qu’il connaissait depuis très longtemps.

— La plupart des gens pensent que la magie consiste à contrôler.

Il leva lentement une main.

Une faible lumière rouge apparut entre ses doigts avant de disparaître presque aussitôt.

— C’est faux.

Le vent traversa doucement les ruines.

— Les seuils ne se contrôlent pas.

Son regard glissa vers les fissures du ciel.

— Ils s’écoutent.

Le silence devint immédiatement plus attentif autour d’eux.

Même Kael arrêta de plaisanter.

Vaelith s’agenouilla lentement devant les symboles gravés au centre de la dalle.

Puis posa sa main contre la pierre.

— Fermez les yeux.

Kael souffla.

— Je sens déjà que ça va mal finir.

— Kael.

— Oui oui.

Ils fermèrent finalement les yeux.

Lythra sentit immédiatement le froid de la pierre sous ses jambes.
Le vent sur sa peau.
L’odeur humide du lac.

Puis la voix de Vaelith résonna de nouveau.

Plus basse.

Plus proche.

— N’essayez pas de chercher les seuils.

Le silence dura quelques secondes.

— Ressentez simplement ce qui ne semble pas appartenir au monde.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

Au début…
elle ne sentit rien.

Seulement le vent.
Le lac.
Les ruines.

Puis lentement…

quelque chose apparut.

Une vibration presque imperceptible dans l’air.

Comme un battement très lointain.

Son souffle ralentit légèrement.

Le battement revenait.
Encore.
Puis encore.

Et plus elle l’écoutait…
plus elle réalisait qu’il était partout.

Dans les pierres.
Dans le ciel.
Dans le vent.

Les seuils.

Puis elle entendit la voix de Kael.

— Je crois que je sens un truc.

— Ne force pas.

Vaelith parlait doucement maintenant.

Presque différemment avec eux.

— Les seuils réagissent mal à la contrainte.

Le battement dans l’air devenait plus clair autour de Lythra.

Et soudain, elle sentit quelque chose glisser sous sa peau.

Son souffle se coupa immédiatement.

Une chaleur étrange traversa brièvement ses doigts avant de disparaître.

Elle ouvrit brutalement les yeux.

Vaelith la regardait déjà.

Et son expression avait changé.

De la surprise.
Non.

De l’inquiétude.

Puis Kael ouvrit aussi les yeux.

— Pourquoi elle a déjà réussi quelque chose ?!

Lythra baissa lentement les yeux vers ses mains.

De très fines lignes lumineuses blanches apparaissaient encore brièvement contre sa peau avant de s’effacer.

Le silence retomba dans les ruines.

Puis Vaelith détourna légèrement les yeux vers le lac.

Sa gorge bougea faiblement.

Et lorsqu’il parla de nouveau…
sa voix semblait traversée d’un regret immense.

— J’aurais dû commencer plus tôt.

Le soleil n’existait plus réellement dans ce monde.

Pas comme avant.

La lumière changeait simplement de teinte au fil des heures, glissant lentement d’un gris pâle à des nuances plus froides pendant que les fissures rouges continuaient de battre au-dessus du ciel comme des blessures incapables de cicatriser.

Lythra était assise au bord des ruines, les jambes repliées contre elle, observant sa main ouverte avec une concentration presque frustrée.

Rien.

Absolument rien.

Le vent faisait doucement onduler les herbes lilas autour des anciennes pierres blanches, et le lac noir derrière elle reflétait les fissures rouges dans un silence irréel.

Plus tôt, elle avait senti quelque chose.
Une vibration.
Une chaleur.
Comme si les seuils avaient brièvement glissé sous sa peau.

Mais maintenant…

plus rien.

Kael, lui, était étalé quelques mètres plus loin contre une colonne écroulée.

— Je déteste la magie.

Sa voix résonna mollement dans les ruines.

Vaelith leva à peine les yeux depuis les symboles qu’il observait au sol.

— Ça tombe bien.
Elle ne semble pas encore beaucoup t’apprécier non plus.

Kael lui lança un regard outré.

— Ah donc maintenant les seuils ont une personnalité ?

— Plusieurs, probablement.

— Fantastique.

Lythra étouffa un petit rire.

Et pendant une seconde, le poids des derniers jours sembla légèrement s’éloigner.

Très légèrement.

Vaelith finit par se relever lentement avant de marcher jusqu’au centre de la dalle couverte de symboles.

Le vent souleva légèrement les pans noirs de ses vêtements tandis qu’il tendait une main vers eux.

— Recommencez.

Kael poussa immédiatement un bruit dramatique.

— J’ai déjà recommencé huit fois.

— Et huit fois tu as essayé de forcer le seuil.

— Parce qu’attendre qu’il “me ressente émotionnellement” ne fonctionne pas beaucoup mieux.

Vaelith soupira lentement.

Puis il s’accroupit devant les marques gravées dans la pierre.

— Les seuils ne répondent pas à la volonté brute.

Sa main glissa sur les symboles.

Une faible lumière blanche traversa aussitôt certaines lignes gravées.

— Ils réagissent à l’équilibre.

Kael croisa les bras.

— Ça ne veut rien dire.

— Si.
Tu refuses juste d’écouter.

Kael ouvrit la bouche pour répondre, puis renonça finalement avec un regard épuisé vers Lythra.

— Je te jure qu’il parle comme un vieux fantôme.

— Techniquement—

— Ne commence pas.

Cette fois, même Vaelith eut un léger sourire.

Petit.
Fatigué.
Mais réel.

Puis il tendit finalement la main vers une petite fissure blanche suspendue à quelques centimètres au-dessus des symboles.

Lythra la remarqua aussitôt.

Une micro-faille.

Minuscule.
Instable.
Presque invisible tant elle vibrait faiblement dans l’air.

Le seuil ressemblait davantage à une déchirure lumineuse qu’à une véritable ouverture, mais en le regardant trop longtemps, Lythra avait l’impression que l’espace autour se pliait légèrement.

— Touchez-la.

Kael le fixa comme s’il venait de proposer quelque chose de profondément stupide.

— Absolument pas.

— Kael.

— La dernière fois que j’ai touché un seuil, une main a essayé de m’arracher le visage.

Vaelith haussa légèrement un sourcil.

— Ce qui reste, statistiquement, une assez bonne expérience comparé à certaines autres.

— Tu es la personne la moins rassurante de ce monde.

Lythra finit par tendre lentement la main vers la petite faille.

La lumière vibra immédiatement.

Et elle sentit encore cette sensation étrange.

Comme une respiration.

Très faible.
Très lente.

Puis la voix de Vaelith résonna derrière elle.

— Ne pense pas à fermer le seuil.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Alors à quoi ?

— Écoute-le.

Le silence retomba dans les ruines.

Le vent.
Le lac.
Les fissures rouges.

Puis le battement revint.

Plus net cette fois.

Lythra sentit quelque chose bouger dans l’air autour de ses doigts.

Comme si la faille hésitait entre s’ouvrir davantage ou disparaître complètement.

Et instinctivement…

elle souffla doucement.

La lumière se stabilisa immédiatement.

Très légèrement.

Le souffle de Vaelith sembla se bloquer une seconde.

Kael se redressa aussitôt.

— Attends, pourquoi ça marche pour elle ?!

Lythra tourna les yeux vers la faille.

La déchirure blanche vibrait encore entre ses doigts, mais elle était plus calme maintenant.

Moins agressive.

Puis Kael tendit brusquement la main à son tour.

Erreur.

La faille explosa.

Un bruit sec traversa les ruines tandis qu’une vague blanche projeta Kael en arrière dans un juron catastrophique. Pollen surgit aussitôt du sac de Lythra dans une pluie de pollen rose avant de rebondir lamentablement contre une colonne.

— PAR LES MONDES—

Kael s’écrasa contre les pierres dans un bruit étouffé.

Lythra éclata de rire avant même de réussir à se retenir.

Un vrai rire cette fois.

Brusque.
Nerveux.
Mais vivant.

Même Pollen poussa un petit bruit outré en roulant maladroitement dans les herbes lilas.

Kael se redressa en se tenant les côtes.

— Elle m’a attaqué !

Vaelith détourna légèrement le visage, mais Lythra vit clairement le sourire qui lui échappa finalement.

Petit.
Très discret.

Mais assez réel pour lui couper brièvement le souffle.

Puis Kael pointa immédiatement un doigt accusateur vers la faille désormais disparue.

— Cette magie me déteste personnellement.

— C’est possible, admit Vaelith.

— Je vais te frapper.

— Ce serait probablement ton sort le plus stable aujourd’hui.

Lythra dut détourner le visage pour cacher un nouveau rire.

Et pendant quelques secondes…

ils ressemblèrent presque à des gens normaux.

Pas à des survivants au milieu d’un monde qui se fissurait lentement.

Puis Vaelith regarda de nouveau Lythra.

Et quelque chose dans son expression redevint sérieux.

— Encore une fois.

Elle hocha lentement la tête.

Cette fois, une autre micro-faille apparut entre les symboles.

Plus fine encore.

Lythra s’approcha lentement.

Elle pouvait sentir le regard de Vaelith sur elle maintenant.

Pas oppressant.

Mais attentif.
Trop attentif.

Comme s’il surveillait quelque chose qu’il craignait de voir apparaître.

Elle posa doucement ses doigts près de la faille.

Le battement revint immédiatement.

Plus fort cette fois.

Et soudain, la lumière changea.

Le monde disparut autour d’elle.

Pas entièrement.

Seulement pendant une seconde.

Mais ce fut suffisant.

Lythra vit un ciel immense couvert d’anneaux blancs.
Une mer argentée.
Des silhouettes traversant des ponts suspendus dans le vide.

Puis une ville apparut.

Gigantesque.

Construite directement dans des falaises lumineuses.

Le vent portait des voix inconnues.

Et pendant un instant impossible à mesurer…

elle eut l’impression que quelqu’un la regardait depuis cette autre réalité.

Puis tout disparut brutalement.

Lythra recula d’un coup.

Le souffle coupé.

Les ruines revinrent autour d’elle.
Le lac.
Le ciel fissuré.
Le vent.

Kael s’était relevé immédiatement.

— Lythra ?

Elle cligna plusieurs fois des yeux.

Son cœur battait beaucoup trop vite.

— J’ai vu…

Sa gorge se noua légèrement.

— Un autre monde.

Le silence retomba.

Puis elle tourna lentement les yeux vers Vaelith.

Et elle comprit immédiatement qu’il avait peur.

Pas d’elle.

De ce que cela signifiait.

Parce qu’il la regardait exactement comme quelqu’un observant une porte commencer à s’ouvrir.

Le soir tomba lentement sur les ruines.

Le lac noir semblait absorber les dernières lueurs grises du ciel pendant que les fissures rouges continuaient de pulser faiblement au-dessus de l’eau immobile. Le feu allumé par Kael projetait une lumière chaude contre les pierres anciennes, mais même cette chaleur paraissait fragile dans ce monde.

Lythra n’arrivait pas à dormir.

Les visions revenaient sans cesse derrière ses paupières :
la ville lumineuse,
les ponts suspendus,
la sensation d’avoir été observée.

Et surtout…

le regard de Vaelith après.

Elle finit par quitter silencieusement les couvertures improvisées près du feu.

Kael dormait déjà contre une colonne écroulée, Pollen roulé en boule contre son bras dans une étrange trêve végétale.

Vaelith, lui, avait disparu.

Lythra le trouva au bord du lac.

Il était assis sur une pierre blanche à moitié immergée dans l’eau noire, les mains jointes devant lui, le regard perdu dans les fissures du ciel.

Le vent faisait légèrement onduler ses cheveux courts.

Et dans la lumière rouge des failles…

il avait l’air terriblement seul.

Lythra s’approcha lentement.

Les herbes lilas bruissèrent doucement sous ses pas.

Vaelith parla sans se retourner :

— Tu devrais dormir.

Sa voix était calme.

Fatiguée.

— Toi aussi.

Un léger silence suivit.

Puis elle vint finalement s’asseoir à côté de lui.

Le lac noir s’étendait devant eux comme une mer immobile, reflétant les cicatrices rouges du ciel avec une précision presque inquiétante.

Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla.

Puis Vaelith murmura :

— Tu as vu beaucoup trop de choses aujourd’hui.

Lythra tourna légèrement la tête vers lui.

— Tu parles de la vision ?

Il hocha lentement la tête.

— Les seuils ne devraient pas s’ouvrir aussi facilement à quelqu’un qui débute.

Le vent traversa doucement le lac.

Lythra baissa les yeux vers ses mains.

— J’ai cru sentir…
quelque chose m’appeler.

Le silence se tendit légèrement.

Puis Vaelith demanda :

— Tu as eu peur ?

Elle réfléchit quelques secondes.

Puis souffla :

— Oui.
Mais pas de la vision.

Cette fois, il tourna enfin les yeux vers elle.

Et Lythra sentit immédiatement son souffle ralentir.

Parce qu’il la regardait autrement maintenant.

Plus vraiment comme quelqu’un qu’il devait protéger.

Mais comme quelqu’un qu’il craignait de perdre.

— Alors de quoi ? demanda-t-il plus bas.

Lythra hésita.

Puis répondit finalement :

— De te voir avoir peur.

Le silence tomba immédiatement entre eux.

Plus dense cette fois.

Vaelith détourna lentement les yeux vers le lac.

Sa gorge bougea légèrement.

— Les seuils changent les gens.

Sa voix était devenue plus basse.

— Lentement au début.
Puis de moins en moins lentement.

Les fissures rouges pulsaient doucement dans ses yeux.

— Et je refuse qu’ils te prennent comme ils m’ont pris.

Le cœur de Lythra se serra immédiatement.

— Ils ne t’ont pas pris.

Un très léger rire lui échappa.

Triste.

Fatigué.

— Lythra…

Elle tendit lentement la main.

Et cette fois…
ses doigts touchèrent les siens.

Vaelith se figea immédiatement.

Le contact était léger.
Presque hésitant.

Mais il ne recula pas.

Le vent glissa doucement autour d’eux.

Le lac noir reflétait les fissures du ciel comme des braises mouvantes.

Et pendant quelques secondes…
plus rien ne sembla exister autour d’eux.

Ni les seuils.
Ni les ombres.
Ni les mondes mourants.

Seulement cette proximité fragile au bord d’un monde qui s’effondrait lentement.

Puis très loin derrière eux…

une branche craqua doucement.

Kael venait de les voir.

Le lendemain matin, une brume épaisse recouvrait entièrement le lac.

Les ruines semblaient flotter au milieu d’un océan blanc immobile, et seules les fissures rouges visibles à travers les nuages rappelaient encore que le ciel continuait lentement de se déchirer au-dessus d’eux. L’air était froid. Humide. Chaque pierre couverte de mousse pâle brillait légèrement sous la lumière grise du matin.

Lythra se réveilla avant le reste du groupe.

Enfin…
presque.

Vaelith était déjà debout.

Évidemment.

Il se tenait au centre de la dalle couverte de symboles, les manches sombres de sa tenue légèrement soulevées par le vent humide venant du lac. Certaines marques gravées dans la pierre pulsaient faiblement sous ses doigts pendant qu’il murmurait quelque chose à voix basse dans cette langue étrange qu’elle entendait de plus en plus souvent autour des seuils.

Et le pire…

c’était qu’elle commençait parfois à reconnaître certains sons.

Pas les comprendre totalement.

Mais les reconnaître.

Cette idée lui donna immédiatement un frisson.

Vaelith releva lentement les yeux lorsqu’il sentit sa présence derrière lui.

Pendant une seconde, son regard s’attarda sur son visage fatigué, les ombres sous ses yeux, les mèches noires légèrement emmêlées tombant contre ses épaules après une nuit trop courte.

Puis il demanda doucement :

— Tu n’as presque pas dormi.

Lythra s’approcha lentement des symboles blancs traversant la dalle.

— Toi non plus.

Le silence retomba quelques secondes entre eux.

Le brouillard glissait lentement entre les colonnes effondrées autour des ruines, donnant parfois l’impression que le monde entier respirait encore dans son sommeil.

Vaelith détourna légèrement le regard vers le lac.

— J’avais besoin de vérifier les seuils autour de l’eau.

Sa voix semblait plus rauque ce matin.
Plus fatiguée encore que la veille.

Lythra observa les très fines marques rouges encore visibles contre sa gorge.

Elles avaient presque disparu maintenant.

Presque.

— Et ? demanda-t-elle.

Le vent fit doucement onduler la surface noire du lac.

Un des symboles gravés sous la main de Vaelith s’éclaira légèrement avant de s’éteindre.

— Ils se sont calmés.

Sa gorge bougea faiblement.

— Pour l’instant.

Ces deux mots restèrent suspendus entre eux.

Pour l’instant.

Comme si plus rien dans leur monde ne pouvait réellement durer désormais.
Ni le calme.
Ni la stabilité.
Ni même les frontières entre les réalités.

Puis des pas résonnèrent derrière eux.

Kael apparaissait entre les colonnes brisées.

Il avait déjà remis son équipement malgré l’heure encore grise du matin, sa lame attachée dans son dos, les sangles de cuir soigneusement ajustées comme s’il avait besoin que certaines choses restent parfaitement à leur place dans un monde qui ne cessait de se fissurer.

Ses cheveux châtains étaient encore légèrement désordonnés par le sommeil, mais son regard, lui, était déjà éveillé.

Lucide.

Il ralentit légèrement en approchant.

Ses yeux passèrent brièvement sur la proximité entre Lythra et Vaelith avant de glisser vers les symboles lumineux au centre des ruines.

Puis il souffla :

— Vous avez recommencé sans moi.

Sa voix était calme.
Mais quelque chose dessous restait tendu.

Pas agressif.

Prudent.

Vaelith se redressa lentement.

— Tu dormais.

Kael haussa un sourcil.

— Et toi tu ne dors jamais.

— J’essaie d’éviter certaines expériences traumatisantes.

Un souffle amusé échappa malgré lui à Lythra.

Kael leva immédiatement les yeux vers elle avec un air faussement offensé.

— Ah parfait.
Maintenant vous vous moquez de moi ensemble.

Pollen surgit alors brusquement des couvertures abandonnées près du feu éteint dans un petit bruit végétal outré avant de rouler maladroitement sur les pierres humides.

Kael le rattrapa instinctivement avant qu’il ne tombe entre deux dalles fissurées.

— Toi aussi tu devrais dormir plus.

Pollen poussa un son vexé.

Puis il s’installa immédiatement contre le bras de Kael comme si rien ne venait de se passer.

Le silence redevint plus calme autour des ruines.

Moins lourd que les jours précédents.

Puis Vaelith tendit finalement une main vers le centre des symboles.

Et l’air changea immédiatement.

Lythra sentit le battement revenir autour d’eux.

Cette vibration étrange sous les pierres.
Dans le vent.
Dans le ciel.

Les seuils.

Ils semblaient plus stables ce matin.
Plus silencieux.

Mais toujours présents.

Toujours vivants quelque part sous le monde.

Vaelith observa quelques secondes leurs réactions avant de parler :

— Aujourd’hui, vous allez essayer de refermer un seuil.

Kael eut immédiatement un mouvement de recul.

— Un vrai seuil ?

— Une micro-faille.

— Tu dis ça comme si c’était supposé me rassurer.

Vaelith ignora complètement la remarque.

Sa main glissa lentement au-dessus des symboles blancs.

Une petite déchirure lumineuse apparut aussitôt dans l’air.

Fine.
Fragile.
Presque transparente.

Mais même minuscule…
la faille déformait légèrement l’espace autour d’elle.

Le brouillard derrière semblait se tordre lorsqu’on la regardait trop longtemps.

Puis Vaelith tourna légèrement la tête vers eux.

— Ne cherchez pas à la forcer.

Sa voix s’était faite plus basse maintenant.

Plus sérieuse.

— Écoutez son rythme.

Kael croisa les bras.

— Tu répètes ça depuis hier mais ça reste extrêmement flou.

Vaelith observa quelques secondes la petite faille blanche.

Puis il leva lentement la main vers elle.

La lumière vibra immédiatement autour de ses doigts sans qu’il la touche réellement.

— Un seuil cherche toujours à s’ouvrir davantage.

Les symboles gravés sous leurs pieds commencèrent à pulser faiblement.

— Le refermer…
ce n’est pas lutter contre lui.

Le silence devint plus attentif autour des ruines.

Même Kael ne plaisantait plus.

Le regard de Vaelith resta fixé sur la faille pendant qu’il poursuivait :

— C’est lui rappeler où s’arrête le monde.

Le vent traversa doucement les colonnes brisées.

Puis Vaelith recula légèrement.

— Kael.

Kael cligna lentement des yeux.

— Pourquoi moi en premier ?

— Parce que Lythra écoute déjà les seuils trop facilement.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans son ventre.

Vaelith avait dit cela calmement.

Mais elle entendait encore cette inquiétude derrière sa voix.
Cette peur discrète qu’il essayait continuellement d’étouffer depuis la veille.

Kael soupira finalement avant d’avancer vers la micro-faille.

Il s’arrêta juste devant elle.

Immobile.

Concentré.

Lythra l’observait attentivement maintenant.

Kael ne ressemblait pas du tout à elle face aux seuils.

Là où elle avançait surtout à l’instinct…
Kael analysait tout.

Ses yeux suivaient les vibrations de la lumière.
Les pulsations.
Les réactions du brouillard autour de la faille.

Comme s’il cherchait une logique solide dans quelque chose qui refusait naturellement d’en avoir une.

Il tendit lentement la main.

La faille vibra immédiatement.

Plus fort.

Kael fronça les sourcils.

— Je sens…

Il hésita légèrement.

Puis reprit :

— Comme une pression.

Vaelith hocha doucement la tête.

— Bien.
Ne lutte pas contre elle.

Kael inspira lentement.

Le silence autour du lac semblait retenir son souffle avec lui.

Puis très progressivement…

la lumière de la faille ralentit.

Ses pulsations devinrent moins instables.
Moins agressives.

Lythra sentit immédiatement le changement dans l’air.

Et Vaelith aussi.

Parce qu’elle vit clairement la surprise traverser son regard.

Kael ouvrit brusquement les yeux.

— Attends.
J’ai réussi ?

Puis la faille explosa.

Une onde blanche traversa immédiatement les ruines dans un bruit sec avant de projeter Kael plusieurs mètres plus loin au milieu des pierres.

Pollen bondit dans une pluie rose catastrophique.

Lythra éclata de rire avant même de réussir à se retenir.

Même Vaelith détourna légèrement le visage pour cacher un sourire fatigué.

Kael se redressa difficilement au milieu des débris.

— Je déteste profondément cette magie.

Kael resta plusieurs secondes assis au milieu des pierres éclatées après l’explosion de la micro-faille, les mains encore appuyées contre le sol humide pendant que de petits fragments lumineux disparaissaient lentement autour de lui.

Pollen roulait nerveusement dans les herbes lilas en laissant derrière lui des nuages roses catastrophiques.

Et Lythra riait.

Pas discrètement cette fois.

Un vrai rire qui lui échappait encore par vagues malgré ses efforts pour se calmer.

Kael releva lentement les yeux vers elle.

— C’est bien.
Je suis heureux de voir que mon humiliation participe à l’ambiance générale.

Lythra plaqua immédiatement une main contre sa bouche, mais ses épaules tremblaient encore légèrement.

Même Vaelith détourna un instant le visage vers le lac.

Et ce simple mouvement troubla Kael davantage que l’explosion elle-même.

Parce qu’il comprenait maintenant à quoi ressemblait Vaelith lorsqu’il relâchait réellement sa garde.

Pas complètement.

Jamais complètement.

Mais suffisamment pour laisser apparaître autre chose que cette silhouette tendue avançant constamment comme si chaque bruit autour d’eux pouvait annoncer une catastrophe.

Kael repensait encore à la forêt.
À la lumière rouge traversant sa peau.
Aux arbres qui s’étaient pliés sous sa magie.
À ce regard devenu presque inhumain lorsque les seuils avaient commencé à répondre à sa voix.

Puis juste après…

Arich.

Ce prénom avait suffi à fissurer tout le reste.

Et depuis, Kael n’arrivait plus à assembler correctement les morceaux.

Le Vaelith qui pouvait immobiliser des ombres entières d’un geste ressemblait-il vraiment à celui qui restait éveillé toute la nuit pour surveiller les seuils autour du lac ?

Le même homme qui avait failli éventrer une faille à mains nues était-il réellement celui qui regardait Lythra avec cette inquiétude silencieuse dès qu’elle approchait trop près des seuils ?

Kael se redressa finalement dans un soupir avant d’épousseter sa veste.

Puis il observa Vaelith plus attentivement.

Le vent humide venant du lac faisait légèrement bouger les pans noirs de ses vêtements pendant qu’il regardait encore les symboles gravés sur la dalle. Sa posture semblait calme au premier regard, mais Kael remarquait maintenant des choses qu’il ignorait avant :
la tension permanente dans ses épaules,
ses doigts qui se crispaient parfois légèrement après avoir utilisé la magie,
et surtout cette manière étrange qu’il avait de fixer les fissures du ciel comme quelqu’un attendant continuellement qu’elles s’ouvrent davantage.

Comme s’il savait déjà ce qui finirait par en sortir.

Puis il y avait Lythra.

Kael remarquait aussi ça désormais.

Les regards trop longs.
Les silences qui changeaient lorsqu’ils étaient proches.
La façon dont Vaelith surveillait instinctivement chacun de ses mouvements lorsqu’un seuil apparaissait.

Et le pire…
c’était probablement que Lythra faisait exactement la même chose avec lui.

Kael passa lentement une main contre sa nuque.

Puis souffla finalement :

— Plus je te regarde…
moins je comprends ce que t’es censé être.

Le silence retomba doucement autour des ruines.

Lythra leva légèrement les yeux vers lui.

Mais Kael continuait de fixer Vaelith.

— Une minute t’as l’air de vouloir arracher les seuils du ciel.
La suivante…

Il hésita brièvement.

Son regard glissa vers les symboles encore fumants au sol.

— T’as juste l’air fatigué.

Vaelith resta silencieux plusieurs secondes.

Le vent traversa lentement le brouillard du lac derrière eux.

Puis il répondit sans quitter les fissures rouges du ciel des yeux :

— Ces deux choses ne sont pas incompatibles.

Kael eut un très léger rire sans joie.

— Ouais.
C’est justement ça qui devient inquiétant.

Lythra sentit immédiatement la tension revenir légèrement dans l’air.

Pas une menace.

Plutôt…
une prudence constante.

Kael ne savait toujours pas où placer Vaelith dans son esprit.

Pas après la forêt.
Pas après Arich.
Pas après avoir vu les seuils réagir à lui comme à quelque chose qu’ils connaissaient déjà.

Et pourtant…

il ne pouvait plus non plus le regarder comme un simple danger.

Parce qu’aucun monstre ne regardait quelqu’un avec autant de peur silencieuse que Vaelith regardait parfois Lythra.

Le silence dura encore quelques secondes.

Puis Kael demanda finalement, plus bas :

— T’as toujours été comme ça ?

Cette fois, Vaelith tourna lentement les yeux vers lui.

— Comme quoi ?

Kael chercha ses mots.

Mais aucun ne semblait juste.

Alors il finit simplement par hausser légèrement les épaules.

— Comme quelqu’un qui attend en permanence que tout s’effondre.

Le vent s’arrêta presque autour du lac.

Lythra vit immédiatement quelque chose passer dans le regard de Vaelith.

Pas de la colère.

Quelque chose de beaucoup plus vieux.

Puis il détourna lentement les yeux vers les fissures rouges au-dessus d’eux.

Et lorsqu’il répondit…
sa voix semblait soudain beaucoup plus fatiguée.

— Après un moment…
on finit par reconnaître le bruit que fait un monde avant de se briser.

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