Chapitre 4

15 minutes de lecture

La forêt changeait encore.

Même après plusieurs jours passés à traverser des régions déformées par les seuils, Lythra n’arrivait toujours pas à s’habituer à cette sensation étrange : celle d’avancer dans un monde qui semblait lentement oublier sa propre forme.

Les arbres bleus autour d’eux étaient plus grands ici.
Trop grands.

Leurs troncs pâles montaient si haut qu’ils disparaissaient presque dans les nappes de brume suspendues entre les branches, et certaines racines traversaient désormais les pierres noires du sol comme des veines ouvertes. Par endroits, l’écorce semblait avoir fusionné avec autre chose : des morceaux de métal ancien, des fragments de murs, parfois même des objets impossibles à reconnaître entièrement tant ils paraissaient fondus dans le bois.

Le ciel, lui, restait fissuré.

Les longues déchirures rouges pulsaient faiblement derrière les nuages gris, et leur lumière glissait parfois sur la forêt comme un battement immense.

Kael avançait quelques mètres devant Lythra, une main posée contre la garde de sa lame pendant qu’il observait silencieusement les alentours.

Depuis le matin, il parlait peu.

Pas à cause de Vaelith cette fois.

Quelque chose d’autre semblait l’occuper.

Lythra finit par ralentir légèrement jusqu’à marcher à sa hauteur.

— Tu réfléchis trop fort.

Kael souffla du nez sans quitter la forêt des yeux.

— Merci.
Ton analyse est fascinante.

— Je suis sérieuse.

Il finit par lui lancer un regard rapide avant de détourner de nouveau les yeux vers les arbres.

Le vent humide faisait légèrement bouger ses cheveux châtains.

Puis il murmura :

— Cet endroit me rappelle Ren.

Lythra cligna légèrement des yeux.

Kael parlait rarement de lui.

Très rarement.

— Pourquoi ?

Le silence dura quelques secondes pendant qu’ils contournaient un immense tronc éventré de l’intérieur.

Puis Kael haussa légèrement les épaules.

— Parce qu’il détestait le silence.

Sa voix s’était faite plus basse maintenant.

— Quand on traversait les forêts près de l’académie, il parlait tout le temps.
Même juste pour dire des trucs inutiles.

Un léger sourire fatigué traversa brièvement son visage.

— Une fois il a essayé de convaincre Torvan que les arbres bougeaient la nuit.

Lythra eut un petit rire.

— Et Torvan a réagi comment ?

Kael souffla doucement.

— Il a passé trois heures à surveiller les arbres avec une lance.

Cette fois, Lythra rit franchement.

Et Kael finit lui aussi par sourire légèrement avant que quelque chose dans son regard ne se voile de nouveau.

— Ren trouvait ça hilarant.

Le silence retomba doucement entre eux.

Derrière eux, Vaelith avançait plus lentement ce matin-là, ses doigts glissant parfois contre certaines pierres couvertes de symboles comme s’il écoutait encore les seuils autour de la forêt.

Kael jeta un bref regard dans sa direction avant de reprendre :

— Torvan disait toujours que Ren allait finir par provoquer une catastrophe juste parce qu’il était incapable de rester sérieux plus de dix minutes.

Le vent traversa les branches bleues au-dessus d’eux.

— Et maintenant j’ai l’impression qu’il manque du bruit partout.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Parce qu’elle comprenait exactement ce qu’il voulait dire.

Depuis l’ouverture des seuils…
le monde semblait rempli de sons,
de voix,
de grondements,
de chants.

Mais malgré ça…

certaines absences faisaient encore plus de bruit que le reste.

Kael ralentit légèrement.

Son regard venait de se fixer sur le sol devant eux.

Lythra suivit immédiatement la direction de ses yeux.

Et sentit son ventre se nouer.

Des traces.

Immenses.

La terre noire était profondément creusée comme si quelque chose de beaucoup trop lourd avait traversé cette partie de la forêt récemment. Les empreintes n’étaient pas réellement humaines, mais elles essayaient de l’être :
une forme de pied,
des proportions presque correctes,
puis soudain des marques irrégulières,
comme si le corps avait changé de structure au milieu de sa marche.

Kael s’accroupit lentement près d’une empreinte.

Puis il passa deux doigts contre la boue sombre encore humide.

— Récent.

Lythra observa silencieusement les traces.

Elles continuaient entre les arbres.

Et plus loin…

quelque chose d’autre apparut.

Une silhouette.

Elle était immobile contre un tronc bleu, à moitié dissimulée par les racines épaisses.

Au début, Lythra crut voir une personne.

Puis elle comprit.

Une ombre.

Mais figée.

Complètement.

Son corps noirâtre semblait durci dans une position tordue, les bras levés devant son visage comme si elle avait tenté de se protéger avant de mourir. Des fissures blanches traversaient sa peau sombre, et une partie entière de son torse semblait avoir été écrasée de l’intérieur.

Kael se releva immédiatement.

Son expression venait de changer.

— Qu’est-ce qui a fait ça…?

Vaelith arriva finalement derrière eux.

Et se figea aussitôt.

Le silence tomba brutalement dans la forêt.

Même le vent semblait avoir disparu.

Lythra regarda autour d’eux.

Puis elle remarqua les autres.

Il y avait d’autres ombres entre les arbres.

Des dizaines.

Toutes immobiles.

Certaines à moitié enfoncées dans la terre.
D’autres agrippées aux troncs.
Une semblait même avoir essayé de grimper avant de rester figée dans cette position.

Comme si quelque chose les avait arrêtées au milieu de leur fuite.

Le souffle de Kael ralentit légèrement.

— Elles avaient peur.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Son regard restait fixé sur les corps immobiles.

Puis il murmura finalement :

— Oui.

Sa voix semblait plus tendue maintenant.

Lythra sentit immédiatement le changement.

Vaelith connaissait ce genre de traces.

Et cette pensée la glaça davantage que le reste.

Ils continuèrent d’avancer.

Plus lentement cette fois.

Les ombres figées apparaissaient partout maintenant dans la forêt malade.

Certaines semblaient presque humaines dans leur posture.
D’autres étaient complètement déformées.

Mais toutes partageaient cette même immobilité étrange.

Comme si quelque chose avait traversé la forêt…
et que même les créatures des seuils avaient essayé de lui échapper.

Le silence devenait de plus en plus lourd.

Puis un bruit traversa doucement les arbres.

Un rire.

Lythra s’arrêta immédiatement.

Le son avait été très bref.
Très loin.

Mais parfaitement humain.

Kael leva aussitôt la tête.

Vaelith se figea complètement derrière eux.

Puis le rire revint.

Plus faible cette fois.

Comme un souvenir porté par le vent.

Et Lythra vit immédiatement le visage de Vaelith changer.

Pas brutalement.

Pas comme dans la forêt pendant les combats.

Quelque chose de beaucoup plus discret.

Mais plus douloureux encore.

Parce que pendant une seconde…
il avait réellement espéré.

Kael le remarqua lui aussi.

Et son propre visage se tendit légèrement.

Le rire disparut.

Puis une voix traversa lentement les arbres bleus.

Une voix masculine.

Brisée par moments.
Comme si plusieurs souffles parlaient en même temps.

— …Vaelith…

Le silence explosa dans la poitrine de Lythra.

Vaelith fit un pas.

Instinctivement.

Comme quelqu’un avançant avant même d’avoir réfléchi.

Puis la forêt bougea.

Des branches craquèrent brutalement au loin.

Quelque chose d’immense traversait les arbres.

Les branches continuaient de craquer au loin.

Pas comme lorsqu’une ombre surgissait des seuils.

C’était plus lourd.
Plus irrégulier.

Quelque chose traversait réellement la forêt.

Lythra sentit immédiatement sa respiration ralentir tandis que le bruit se rapprochait entre les arbres bleus. Les racines épaisses vibraient légèrement sous leurs pieds, et plusieurs oiseaux translucides cachés dans les hauteurs s’envolèrent brusquement dans un bruissement paniqué.

Kael dégaina immédiatement sa lame.

Le métal produisit un son sec dans le silence devenu oppressant de la forêt.

Puis il se plaça instinctivement légèrement devant Lythra.

Pas de façon théâtrale.
Pas comme un héros.

Simplement parce que son corps le faisait avant même qu’il y réfléchisse.

Son regard restait fixé entre les troncs.

Calculant déjà :
les distances,
les angles,
les mouvements possibles.

Vaelith, lui, ne bougeait presque plus.

Lythra le remarqua aussitôt.

Il regardait la forêt comme quelqu’un reconnaissant déjà ce qui approchait.

Puis le bruit s’arrêta.

Brutalement.

Le silence qui suivit fut pire.

Même les fissures rouges du ciel semblaient s’être immobilisées au-dessus d’eux.

Puis une silhouette apparut lentement entre les arbres.

Et le souffle de Lythra se coupa.

Parce que la créature essayait encore d’être humaine.

C’était probablement ça le plus terrible.

Elle avait grandi depuis la dernière fois.
Pas énormément.

Peut-être trente centimètres de plus tout au plus.

Mais son corps semblait plus stable maintenant.

Plus cohérent.

Deux jambes.
Deux bras.
Un torse.
Une tête.

Comme si quelque chose avait tenté de reconstruire une forme humaine à partir de souvenirs incomplets.

Mais rien n’était totalement correct.

La peau pâle recouvrant certaines parties de son corps semblait trop tendue à certains endroits, absente à d’autres. Des lignes noires traversaient son cou comme des fissures ouvertes sous la chair, et son bras gauche paraissait légèrement trop long, ses doigts s’arrêtant presque au niveau de son genou.

Son visage…

Lythra sentit un froid lui traverser le ventre en le voyant.

Parce qu’il changeait encore.

Les traits bougeaient lentement sous la peau comme si plusieurs visages tentaient parfois de remonter à la surface avant de disparaître aussitôt.

Mais il y avait malgré tout quelque chose de stable désormais.

Les yeux.

Ils n’étaient plus entièrement noirs.

Une couleur gris pâle apparaissait parfois derrière les fissures sombres.

Et cette simple chose rendait la créature infiniment plus dérangeante.

Le silence écrasa la forêt entière.

Puis la créature regarda Vaelith.

Seulement lui.

Son corps eut un léger mouvement étrange, presque hésitant, comme si elle essayait de se souvenir de la bonne façon de tenir debout.

Puis ses lèvres bougèrent lentement.

Le son qui sortit de sa gorge ressemblait à une voix humaine passée à travers quelque chose de brisé.

— …Tu…

Le mot sembla lui coûter un effort monstrueux.

Kael resserra immédiatement sa prise sur sa lame.

Lythra sentit sa propre gorge se nouer.

Parce qu’au milieu de cette voix déformée…

quelque chose ressemblait réellement à un homme essayant encore de parler.

La créature fit un autre pas.

Les ombres figées autour des arbres semblaient presque se recroqueviller davantage sur elles-mêmes à son passage.

Puis elle murmura encore :

— …pourquoi…

Sa tête se pencha légèrement de côté dans un mouvement beaucoup trop lent.

Comme quelqu’un cherchant un souvenir perdu.

Puis soudain, la peau de son visage se déforma brutalement.

Des lignes noires traversèrent sa mâchoire.
Son œil gauche changea de forme.
Quelque chose sembla bouger sous sa gorge.

Et plusieurs voix parlèrent en même temps.

— …mal…
— …froid…
— …Vaelith…

Lythra sentit immédiatement le souffle de Vaelith se briser.

Pas physiquement.

Mais intérieurement.

Elle le voyait.

Ses épaules s’étaient légèrement tendues.
Sa main tremblait faiblement contre sa manche.

Puis il fit un pas vers la créature.

Kael réagit immédiatement.

— Non.

Sa voix claqua dans la forêt.

Vaelith ne détourna même pas les yeux.

— Écarte-toi.

— Absolument pas.

La créature les observait maintenant tous les deux.

Ses yeux gris pâles bougeaient légèrement trop vite dans leurs orbites, comme si elle avait encore du mal à contrôler sa propre vision.

Puis elle fixa de nouveau Vaelith.

Et quelque chose passa sur son visage.

Une expression.

Minuscule.
Presque invisible.

Mais humaine.

De la souffrance.

— …ça fait…

Sa gorge produisit un bruit atroce.
Comme quelque chose se déchirant sous sa peau.

Puis :

— …mal…

Le silence qui suivit fut probablement pire que les combats précédents.

Parce qu’aucun d’eux ne pouvait réellement regarder cette chose comme un simple monstre.

Lythra sentit quelque chose se serrer violemment dans sa poitrine.

Et lorsqu’elle tourna légèrement les yeux vers Vaelith…

elle comprit immédiatement qu’il était en train de craquer.

Pas extérieurement.

Pas encore.

Mais elle voyait cette expression maintenant.
Cette manière qu’il avait de fixer la créature comme s’il cherchait désespérément à retrouver quelqu’un à l’intérieur.

Puis tout bascula.

La créature poussa soudain un hurlement.

Pas un cri animal.

Un vrai hurlement de douleur.

Son corps entier se plia brutalement en avant pendant que les lignes noires sous sa peau commençaient à pulser violemment.

Et autour d’eux, les seuils réagirent.

Le ciel craqua.

Une fissure rouge traversa brutalement les nuages au-dessus de la forêt dans une explosion lumineuse.

Puis une autre.

Et soudain les arbres commencèrent à se déformer.

L’espace se plia autour de la créature comme si sa souffrance ouvrait directement les seuils.

Kael attrapa immédiatement le bras de Lythra.

— Recule !

Une faille s’ouvrit brutalement dans le sol à quelques mètres d’eux.

Puis une autre dans un arbre.

Et une troisième directement dans l’air.

Des fragments d’autres mondes apparurent aussitôt autour de la forêt :
une rue noyée sous une pluie noire,
des escaliers suspendus dans le vide,
une mer rouge sous un ciel blanc.

La créature hurla de nouveau.

Et les ombres arrivèrent.

Elles surgirent des seuils ouverts dans tous les sens, rampant entre les racines bleues, tombant des fissures suspendues dans l’air, glissant contre les arbres comme des silhouettes liquides.

Kael se plaça immédiatement devant Lythra.

Sa lame traversa la première ombre dans une gerbe noire avant même qu’elle ne l’atteigne.

Puis il cria :

— Vaelith !

Mais Vaelith ne bougeait presque plus.

Il regardait encore la créature.

Comme s’il n’arrivait plus à choisir entre :
la sauver,
ou arrêter ce qu’elle était devenue.

Une ombre bondit vers lui.

Lythra réagit avant même de réfléchir.

— Vaelith !

Le cri sembla enfin le ramener brutalement au présent.

Sa magie explosa immédiatement autour de lui.

Une vague rouge traversa la forêt dans un grondement monstrueux avant de pulvériser plusieurs ombres contre les arbres déformés.

Mais cette fois…

il retenait sa puissance.

Lythra le voyait clairement.

Même au milieu du chaos,
même avec les seuils qui s’ouvraient partout,
même avec cette chose portant encore des morceaux d’Arich devant lui…

il essayait de ne pas perdre le contrôle.

Puis la créature leva brusquement la tête vers le ciel fissuré.

Et pendant une seconde…

son visage redevint presque humain.

Le temps sembla ralentir.

Ses traits cessèrent de bouger.
Ses yeux gris pâles se stabilisèrent.

Et lorsqu’elle regarda Vaelith cette fois…

Lythra sentit immédiatement quelque chose changer.

Parce que ce regard-là n’était pas celui d’un monstre.

C’était celui de quelqu’un qui souffrait depuis beaucoup trop longtemps.

Puis la créature murmura faiblement :

— …aide-moi…

Le mot resta suspendu dans la forêt comme une plaie ouverte.

— …aide-moi…

Même les ombres semblaient avoir ralenti autour d’eux.

Pendant une seconde impossible à mesurer, plus rien ne bougea réellement. Les fissures rouges pulsaient au-dessus des arbres bleus, les seuils déformaient encore l’air entre les troncs, mais tout paraissait plus lointain maintenant.

Parce que Vaelith venait d’arrêter de respirer.

Lythra le vit immédiatement.

Sa magie vacilla autour de ses mains.
Les lignes rouges sous sa peau tremblèrent brutalement.

Et en face de lui…

la créature essayait encore de rester debout.

Son corps entier semblait lutter contre lui-même désormais. Certaines parties de sa peau se déformaient lentement avant de reprendre une apparence presque humaine, puis les fissures noires revenaient aussitôt comme quelque chose cherchant continuellement à la déchirer de l’intérieur.

Ses doigts se crispèrent faiblement.

Comme si elle essayait réellement de tendre la main vers lui.

Puis une nouvelle faille s’ouvrit brutalement dans le ciel.

La forêt explosa de lumière rouge.

Le hurlement des seuils traversa immédiatement les arbres pendant qu’une pluie de fragments lumineux tombait entre les branches bleues. Les ombres recommencèrent à surgir partout autour du groupe, glissant hors des ouvertures comme des silhouettes noyées essayant d’atteindre la rive.

Kael jura aussitôt.

Sa lame traversa une créature qui bondissait vers Lythra avant qu’il ne la repousse brutalement contre un tronc éventré.

— Vaelith !

Mais cette fois encore…

Vaelith ne répondait pas.

Il avançait.

Lentement.

Vers la créature.

Lythra sentit immédiatement la peur lui traverser le ventre.

Parce qu’elle connaissait cette expression maintenant.

Cette façon qu’il avait de regarder quelque chose comme si le reste du monde cessait soudain d’exister autour.

Comme lorsqu’il parlait d’Arich.
Comme dans la tour.
Comme devant la faille.

Et les seuils réagissaient déjà à ça.

Le sol vibra violemment sous leurs pieds.

Des fissures blanches remontèrent entre les racines bleues pendant que plusieurs portions de forêt disparaissaient brièvement avant de revenir sous une autre forme.

Une ombre surgit derrière Vaelith.

Kael la vit immédiatement.

Il bondit sans réfléchir.

Sa lame traversa la créature dans une gerbe noire avant qu’il ne rattrape brutalement Vaelith par l’épaule.

— Regarde autour de toi !

Le choc sembla enfin ramener ce dernier au présent.

Ses yeux quittèrent la créature une seconde.

Une seule.

Mais ce fut suffisant pour qu’il réalise ce qui était en train de se produire.

La forêt entière devenait instable.

Les seuils s’ouvraient partout autour de la créature maintenant comme si son existence elle-même arrachait des morceaux au monde.

Et pourtant…

elle ne bougeait presque plus.

Elle restait là, légèrement penchée en avant, ses yeux gris fixés sur Vaelith avec une souffrance tellement humaine que Lythra sentit sa gorge se nouer.

Puis la créature trembla brutalement.

Ses doigts se crispèrent contre son propre torse.

Et un cri déchira soudain sa gorge.

Pas un cri de rage.

Un cri de douleur pure.

Son corps se plia violemment pendant que les lignes noires sous sa peau remontaient le long de son cou comme des racines vivantes.

Puis plusieurs voix sortirent en même temps de sa bouche.

— …ça brûle…
— …arrête…
— …Vaelith…
— …je veux rentrer…

Lythra sentit quelque chose se briser dans le regard de Vaelith.

Et cette fois…

Kael le vit aussi.

Pas le mage.
Pas la créature liée aux seuils.
Pas l’homme capable d’ouvrir le ciel.

Seulement quelqu’un regardant un être qu’il avait aimé souffrir à cause de lui.

Puis Vaelith arracha brutalement son bras à la prise de Kael.

— Écartez-vous.

Sa voix avait changé.

Plus grave.
Traversée par quelque chose de dangereux.

Kael fronça immédiatement les sourcils.

— Non.

Une faille éclata juste derrière eux dans un grondement monstrueux.

Des ombres commencèrent à sortir par dizaines maintenant, rampant entre les racines, glissant contre les arbres, certaines tombant directement des ouvertures rouges suspendues dans le ciel.

Mais Vaelith ne les regardait même plus.

Sa magie recommençait déjà à monter autour de lui.

Lythra sentit immédiatement la pression changer dans l’air.

Le vent tournoya brutalement autour des ruines de la forêt.

Les fissures rouges pulsèrent plus violemment.

Kael fit un pas devant Lythra.

Instinctivement.

Protecteur.

Mais son regard restait fixé sur Vaelith maintenant.

Et cette fois…

il avait peur de ce qu’il allait faire.

— Vaelith.

Sa voix claqua plus durement.

— Regarde-la.

La créature continuait de trembler.

Son visage changeait sans cesse sous la peau déformée :
des traits inconnus,
puis soudain quelque chose ressemblant réellement à Arich,
avant que tout ne se brise encore.

Kael serra les dents.

— Tu crois vraiment qu’il voudrait ça ?

Le silence explosa dans le regard de Vaelith.

Puis sa magie vacilla brutalement.

Une ombre bondit immédiatement vers eux.

Lythra réagit cette fois avant tout le monde.

Le battement des seuils pulsa sous sa peau.

Et instinctivement, elle tendit la main.

La faille derrière l’ombre se contracta brusquement.

La créature noire fut aspirée violemment en arrière avant que le seuil ne se referme dans une détonation blanche.

Le silence tomba une seconde.

Même Kael se retourna vers elle.

Lythra resta figée.

Son cœur battait beaucoup trop vite.

Parce qu’elle n’avait pas réfléchi.

Elle avait simplement senti le seuil.

Puis Vaelith la regarda.

Et cette fois…
elle vit une peur réelle traverser son visage.

Pas à cause des ombres.

À cause d’elle.

Puis la créature hurla de nouveau.

Le son déchira littéralement la forêt.

Tous les seuils autour d’eux s’ouvrirent davantage en même temps.

Et quelque chose apparut dans le ciel.

Deux immenses fissures rouges venaient de s’arracher au-dessus des arbres bleus.

Pas comme les autres.

Celles-ci étaient énormes.

Assez larges pour laisser apparaître des morceaux entiers d’autres mondes derrière elles :
une ville blanche en ruines,
et un océan noir traversé d’éclairs rouges.

Les ombres commencèrent immédiatement à tomber des deux ouvertures.

Des dizaines.

Puis des centaines.

Kael pâlit.

— Par les mondes…

Vaelith leva brutalement les yeux.

Et Lythra comprit immédiatement qu’ils n’étaient plus capables de gérer ça seuls.

Le ciel semblait littéralement saigner au-dessus de la forêt maintenant.

Les ombres pleuvaient entre les arbres dans des cris déformés pendant que les seuils secondaires s’ouvraient partout au sol sous leur passage.

Kael attrapa immédiatement le bras de Lythra.

— On bouge !

Mais la créature releva soudain la tête vers les fissures géantes.

Puis quelque chose changea.

Son corps se figea entièrement.

Les lignes noires sous sa peau ralentirent.

Ses yeux gris pâles s’ouvrirent davantage.

Et très loin…

un son traversa les seuils.

Le chant.

Cette fois, il était différent.

Plus clair.

Plus triste.

Pas seulement une mélodie portée par les failles.

Une voix.

Lointaine.
Immense.
Brisée.

La forêt entière sembla retenir son souffle.

Même les ombres s’arrêtèrent.

Lythra sentit immédiatement le changement dans l’air.

Les créatures suspendues aux arbres,
celles rampant hors des seuils,
même celles tombant encore du ciel…

toutes ralentissaient.

Le chant traversait les fissures rouges comme une onde douce au milieu du chaos.

Et la créature…

la créature pleurait.

Lythra le comprit seulement lorsqu’elle vit les traces sombres glisser lentement le long de son visage déformé.

Puis très lentement…

les ombres commencèrent à reculer.

Certaines se tournèrent vers les seuils ouverts derrière elles.
D’autres s’immobilisèrent complètement avant de disparaître dans une fumée noire.

Puis, une par une…

elles retournèrent dans les failles.

Comme si quelque chose les appelait à rentrer.

Le chant continua encore quelques secondes.

Et au milieu des seuils ouverts, de la forêt éventrée et des fissures du ciel…

la créature leva lentement les yeux vers les brèches rouges au-dessus d’elle.

Comme quelqu’un reconnaissant enfin une voix perdue depuis longtemps.

Puis elle murmura faiblement :

— …Arich…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0