Chapitre 5

11 minutes de lecture

Le sanctuaire n’avait pas cessé de vibrer depuis le départ des ombres.

Selen avançait derrière le vieil homme dans un couloir de pierre noire, une main effleurant parfois le mur pour ne pas perdre l’équilibre sur les marches irrégulières. L’air s’était chargé d’humidité à mesure qu’ils descendaient, une humidité froide, presque salée, qui collait à sa gorge et rendait chaque inspiration plus lourde que la précédente. Derrière eux, très loin, les fissures rouges du ciel ne projetaient plus qu’une lumière affaiblie à travers les brèches du plafond effondré, et bientôt il ne resta plus que les lueurs blanches courant dans les symboles gravés sous leurs pieds.

— Où est-ce qu’on va ? murmura-t-elle.

Le vieil homme ne répondit pas tout de suite.

Son bâton frappait lentement les marches, toujours avec le même rythme précis, mais Selen remarqua qu’il gardait désormais la tête légèrement tournée vers la profondeur du couloir, comme s’il écoutait autre chose que leurs pas.

— Là où ceux qui sont tombés ici ont laissé ce qu’ils ne pouvaient plus porter.

Selen fronça les sourcils.

— Des affaires ?

Un rire très sec lui échappa.

— Des mots.

Ils atteignirent une immense salle à moitié noyée.

Selen s’arrêta net.

L’endroit ressemblait à une bibliothèque engloutie dans les profondeurs du sanctuaire. Des arches noires se dressaient au-dessus d’un bassin d’eau sombre qui recouvrait presque tout le sol. Des étagères de pierre sortaient de l’eau comme des tombes verticales, chargées de livres gonflés par l’humidité, de rouleaux scellés dans des tubes de métal, de tablettes fissurées et de carnets suspendus à des crochets rouillés. À certains endroits, la lumière blanche des symboles descendait depuis les murs et se reflétait dans l’eau immobile, donnant l’impression que des phrases brisées flottaient sous la surface.

— Les archives noyées, souffla le vieil homme.

Selen avança d’un pas. L’eau frémit autour de sa botte, froide jusque dans ses os.

— Qui a fait tout ça ?

— Personne et tout le monde.

Elle tourna la tête vers lui.

Il posa sa main contre une étagère de pierre, ses doigts glissant sur les dos trempés des carnets sans hésiter, comme s’il les voyait autrement.

— Les voyageurs écrivent quand ils comprennent qu’ils ne rentreront pas tout de suite. Puis ils écrivent encore quand ils comprennent qu’ils ne rentreront peut-être jamais.

Selen sentit sa gorge se serrer.

Elle pensa à Lythra.
À Kael.
À la lumière qui l’avait arrachée au passage.

— Vous avez écrit aussi ?

Le vieil homme resta immobile.

Longtemps.

Puis il tira un petit carnet protégé dans une gaine de cuir noirci et le tendit vers elle.

— Plus au début qu’à la fin.

Selen le prit avec précaution.

Le cuir était froid, mais sec à l’intérieur. Les pages, jaunies et gondolées, portaient une écriture serrée, parfois tremblante. Elle n’osa pas lire immédiatement. Il y avait quelque chose d’intime dans ces lignes, comme si elle ouvrait une partie de quelqu’un qui avait déjà commencé à disparaître.

— Je peux ?

— Si je t’ai amenée ici, ce n’est pas pour regarder l’eau.

Elle eut presque un sourire.

Presque.

Puis elle ouvrit le carnet.

Les premières pages racontaient l’arrivée du vieil homme dans ce monde. Une chute à travers un seuil rouge. Une forêt blanche sous un ciel noir. Les jours passés à croire qu’il trouverait rapidement une sortie. Puis les semaines. Puis cette phrase :

Le temps ne s’écoule pas correctement ici. Ou alors c’est nous qui cessons de nous écouler avec lui.

Selen tourna lentement la page.

Plus elle avançait dans le carnet, plus l’écriture changeait. Les lignes devenaient plus irrégulières, certaines phrases s’arrêtaient brusquement au milieu d’un mot avant de reprendre plus bas comme si la pensée avait glissé ailleurs.

Puis elle tomba sur une phrase gravée presque violemment dans le papier.

Les seuils ne sont pas des portes. Les portes oublient ceux qui les traversent. Les seuils, eux, gardent tout.

Selen releva lentement les yeux.

— C’est vous qui avez écrit ça ?

Le vieil homme hocha doucement la tête.

— Je le pensais comme une image à l’époque.

— Et maintenant ?

Il tourna son visage aveugle vers l’eau noire.

— Maintenant je crois que les seuils digèrent les mondes sans jamais réellement les avaler.

Un frisson traversa les bras de Selen.

Elle rendit doucement le carnet, mais le vieil homme referma ses doigts autour des siens.

— Garde-le.
Tu regardes encore ce monde comme un endroit qu’on peut comprendre.

Sa gorge se noua légèrement.

— Et vous ?

Le silence dura quelques secondes.

Puis il répondit simplement :

— Moi, je l’écoute surtout quand il se tait.

Ils avancèrent plus profondément dans les archives noyées.

L’eau leur arrivait désormais presque aux chevilles, et les symboles blancs gravés le long des murs se reflétaient sous la surface noire comme des constellations brisées. Selen passait lentement ses doigts sur les livres préservés dans leurs protections métalliques, découvrant des écritures différentes à chaque étagère :
certaines élégantes,
d’autres presque illisibles,
certaines écrites dans des langues qu’elle ne reconnaissait pas.

Partout…
des voyageurs.

Des gens tombés ici avant elle.

Un carnet racontait un désert de verre où les seuils apparaissaient sous le sable.
Un autre parlait d’une ville suspendue au-dessus d’un océan sans fond.
Plus loin, une femme avait rempli des pages entières en décrivant les voix qui l’appelaient chaque nuit avec le visage de son frère mort.

Puis Selen trouva un ouvrage plus épais que les autres.

La couverture autrefois blanche avait été tachée par l’humidité, mais les pages à l’intérieur étaient étonnamment bien conservées.

Elle s’accroupit lentement contre une étagère effondrée avant de commencer à lire.

— “Le chant revient lorsque les ombres deviennent trop nombreuses.”

Le vieil homme s’immobilisa légèrement plus loin.

Selen continua plus bas :

— “Elles ne le craignent pas comme une bête craint le feu. Elles l’écoutent comme des enfants reconnaissent une voix oubliée.”

Le silence sembla se tendre autour d’eux.

L’eau noire frémit doucement près des colonnes.

— “J’ai vu trois ombres retourner d’elles-mêmes dans une faille après avoir entendu le chant. L’une d’elles pleurait.”

Le souffle de Selen ralentit légèrement.

Elle leva les yeux vers le vieil homme.

— Vous connaissez ce texte ?

Il hocha lentement la tête.

— Celui-là était déjà ici quand je suis arrivé.

— Qui l’a écrit ?

— Personne ne le sait.

Selen baissa de nouveau les yeux vers les pages.

L’écriture devenait plus nerveuse au fil des paragraphes. Certains mots semblaient avoir été réécrits plusieurs fois, comme si leur auteur avait oublié ce qu’il voulait dire avant de s’en souvenir brutalement.

Puis une phrase attira son regard.

Il existe une forme qui essaie encore de devenir humaine.

Un froid traversa immédiatement sa poitrine.

Elle continua de lire.

— “Elle marche désormais sur deux jambes. Elle observe les voyageurs avant de disparaître. Les ombres s’écartent lorsqu’elle approche.”

Selen sentit ses doigts se crisper contre le papier.

— “Parfois son visage change au milieu d’une phrase.”

Le vieil homme s’était rapproché silencieusement derrière elle.

— Ce n’est pas une ombre, murmura-t-il.

Selen releva lentement la tête.

— Alors quoi ?

Le silence pesa quelques secondes.

Puis :

— Quelque chose qui n’aurait jamais dû revenir.

L’eau noire vibra légèrement autour d’eux.

Selen baissa de nouveau les yeux vers le texte.

Les phrases suivantes étaient presque illisibles, rayées par endroits, comme si l’auteur avait hésité à les laisser.

Puis un nom apparut au milieu d’une page.

Arich.

Selen fronça immédiatement les sourcils.

Le mot était isolé.
Écrit plus sombrement que le reste.

Puis juste en dessous :

Il répond encore quand le chant traverse les seuils.

Le silence tomba brutalement dans les archives noyées.

— Arich… répéta-t-elle doucement.

Le nom lui était totalement inconnu.

Et pourtant…
quelque chose dans la manière dont il avait été écrit lui donna un profond malaise.

Comme si ce simple mot portait déjà trop de poids.

— Vous savez qui c’est ?

Le vieil homme ne répondit pas immédiatement.

Son visage aveugle resta tourné vers les profondeurs des archives pendant plusieurs longues secondes.

Puis il murmura :

— Non.

Sa voix s’était faite plus basse maintenant.

— Mais ce monde, lui, semble le savoir.

Un frisson traversa immédiatement Selen.

Elle regarda de nouveau le nom inscrit sur la page.

Arich.

Puis les symboles blancs gravés dans les murs s’allumèrent brutalement.

L’eau noire vibra autour d’eux.

Et très loin sous les archives noyées…

quelque chose battit lentement.

Le battement résonna une seconde fois sous les archives noyées.

Lent.

Immense.

Comme si quelque chose de colossal dormait sous l’eau noire et venait simplement de remuer dans son sommeil.

Selen se redressa brusquement, le carnet serré contre elle.

L’eau autour de ses jambes vibrait encore en fines ondulations circulaires, déformant les reflets des symboles blancs sur les murs. Pendant une seconde, elle eut réellement l’impression que les profondeurs sous leurs pieds bougeaient.

Le vieil homme avait cessé de respirer.

Ou du moins…
il semblait écouter si intensément que son propre corps s’était immobilisé avec le reste du sanctuaire.

Puis le battement disparut.

Le silence revint brutalement.

Mais pas le même silence qu’avant.

Celui-ci semblait plein de quelque chose.

D’attente.

Selen déglutit difficilement.

— Qu’est-ce que c’était…?

Le vieil homme tourna lentement la tête vers l’eau noire.

— Une mauvaise habitude de ce monde.

Sa voix était plus tendue maintenant.

— Quand certains noms sont prononcés trop près des seuils…
quelque chose répond parfois.

Selen regarda de nouveau la page ouverte entre ses mains.

Arich.

Le mot paraissait presque plus sombre depuis quelques secondes.

Comme si l’encre venait d’être réécrite.

Un frisson remonta immédiatement le long de ses bras.

Puis elle remarqua autre chose.

Le texte avait changé.

Pas entièrement.

Seulement une ligne.

Selen en était certaine.

Elle avait déjà lu cette page.

Et pourtant…

une phrase qui n’était pas là auparavant apparaissait désormais entre deux paragraphes rayés.

Il cherche encore son nom dans les seuils.

Le souffle de Selen se bloqua.

— …Non.

Le vieil homme releva légèrement la tête.

— Qu’y a-t-il ?

Elle approcha instinctivement le carnet de la lumière blanche traversant les symboles.

La phrase était réelle.

Écrite avec la même encre vieillie que le reste du texte.

Comme si elle avait toujours existé.

Mais elle savait qu’elle ne l’avait pas vue.

— Le livre a changé.

Le silence retomba.

Puis le vieil homme tendit lentement la main.

— Donne-moi.

Selen lui plaça le carnet entre les doigts.

Ses mains âgées parcoururent lentement la page.

Pas comme quelqu’un lisant.
Comme quelqu’un cherchant une blessure invisible.

Puis sa gorge bougea légèrement.

— Oui.

Selen sentit immédiatement son ventre se nouer.

— Vous me croyez ?

Un très léger rire sans joie lui échappa.

— Ici, je crois surtout les choses qui ne devraient pas exister.

Le silence s’alourdit encore.

Puis un bruit résonna dans les profondeurs des archives.

Un bruit humide.

Comme quelque chose avançant lentement dans l’eau.

Selen tourna immédiatement la tête.

Les rangées d’étagères noyées disparaissaient dans l’obscurité plus loin, et la lumière des symboles n’atteignait pas les dernières arches effondrées au fond de la salle.

Le bruit revint.

Plus proche cette fois.

L’eau bougeait.

Très légèrement.

Le vieil homme attrapa aussitôt son bras.

— Ne fais pas de bruit.

Sa voix était devenue presque un souffle.

Selen sentit immédiatement la tension dans ses doigts.

Il avait peur.

Pas une inquiétude prudente comme d’habitude.

Une vraie peur.

Ils restèrent immobiles entre les étagères noyées.

Le bruit continuait lentement dans l’eau noire.

Un pas.
Puis un autre.

Irrégulier.

Comme quelque chose apprenant encore à marcher correctement.

Le cœur de Selen battait beaucoup trop vite maintenant.

Puis une silhouette apparut entre deux arches effondrées au fond des archives.

Son souffle se coupa immédiatement.

Une forme humaine.

Presque.

La silhouette avançait lentement dans l’eau noire, vacillant légèrement à chaque mouvement. Sa taille semblait normale au premier regard, mais quelque chose dans ses proportions restait faux :
des bras un peu trop longs,
une nuque trop rigide,
des mouvements légèrement décalés.

Et surtout…

son visage changeait.

Les traits glissaient lentement sous la peau pâle comme des reflets sur l’eau.

Un homme.
Puis un autre.
Puis quelque chose d’incomplet.

Selen sentit son corps entier se figer.

Parce qu’elle comprenait immédiatement ce qu’elle regardait.

La forme qui essayait encore de devenir humaine.

La créature s’arrêta brusquement.

Très loin encore dans les archives.

Mais sa tête se tourna lentement dans leur direction.

Comme si elle les avait sentis malgré l’obscurité.

Le vieil homme serra immédiatement le bras de Selen plus fort.

— Ne parle pas.

Le silence devint insupportable.

Puis la créature fit un pas de plus.

L’eau noire remua autour de ses jambes dans un bruit lent.

Et Selen vit enfin ses yeux.

Gris pâle.

Traversés parfois par de fines fissures sombres.

Son souffle se coupa brutalement.

Parce qu’ils n’étaient pas vides.

Ils souffraient.

La créature continua d’avancer encore un peu.

Puis elle s’arrêta de nouveau.

Et très lentement…

ses lèvres bougèrent.

Le son qui sortit de sa gorge ressemblait à une voix humaine noyée sous d’autres voix.

— …où…

Sa tête se pencha légèrement de côté.

Les traits de son visage changèrent encore.

Puis :

— …est…

Le silence autour des archives sembla se déformer.

L’eau vibra doucement.

Puis plusieurs voix traversèrent brutalement sa gorge en même temps.

— …le chant…
— …le chant…
— …je l’entends plus…

Selen sentit une douleur étrange lui traverser la poitrine.

Pas de la peur.

Quelque chose de pire.

De la pitié.

La créature leva lentement une main vers son propre visage comme si elle essayait de retenir les changements sous sa peau.

Puis soudain, quelque chose bougea dans les profondeurs sous l’eau.

Un grondement immense traversa les archives noyées.

La créature se figea immédiatement.

Les fissures noires sous sa peau recommencèrent à pulser violemment.

Et cette fois…

elle eut l’air terrifiée.

Le vieil homme murmura aussitôt :

— Recule.

Mais Selen n’arrivait plus à détourner les yeux.

Parce qu’au milieu des changements de visage…

pendant une seconde entière…

la créature avait ressemblé à quelqu’un de parfaitement humain.

Puis les lumières blanches des murs s’éteignirent toutes en même temps.

Le noir engloutit brutalement les archives.

Selen sentit immédiatement le vieil homme tirer violemment sur son bras.

— Cours.

Le grondement sous l’eau explosa.

Quelque chose remonta des profondeurs.

L’eau noire se souleva brutalement derrière eux dans une vague monstrueuse pendant que les symboles blancs recommençaient à s’allumer par éclairs irréguliers sur les murs.

Selen courut.

L’eau éclaboussait violemment autour de ses jambes tandis qu’ils traversaient les archives noyées entre les étagères effondrées. Derrière eux, quelque chose avançait sous la surface dans un mouvement colossal.

Pas la créature.

Autre chose.

Quelque chose d’ancien.

Puis le chant résonna soudain dans les profondeurs.

Faible.
Lointain.
Brisé.

Mais suffisant.

Le silence tomba immédiatement derrière eux.

Le grondement cessa.

Même l’eau sembla se calmer d’un coup.

Selen ralentit brutalement, le souffle coupé.

Le vieil homme aussi s’était arrêté.

Puis très lentement…

les lumières blanches revinrent sur les murs.

Les archives noyées réapparurent autour d’eux.

Immobiles.

Vides.

Comme si rien n’avait bougé.

Selen respirait difficilement maintenant.

Puis elle murmura :

— Qu’est-ce qu’il y avait sous l’eau…?

Le vieil homme resta silencieux longtemps.

Beaucoup trop longtemps.

Puis il répondit enfin :

— Une raison de ne jamais rester ici quand les lumières s’éteignent.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0