Chapitre 6

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La vallée apparaissait presque irréelle après les derniers jours.

Le vent faisait onduler lentement les hautes herbes lilas jusqu’aux collines noires bordant l’horizon, et de longues fleurs pâles poussaient entre les pierres sombres comme si la lumière des fissures rouges avait fini par prendre racine dans la terre elle-même. Plus loin, les arbres bleus s’élevaient calmement sous le ciel déchiré, immenses silhouettes aux branches translucides laissant tomber de fines feuilles lumineuses qui dérivaient dans l’air avant de disparaître contre le sol.

Pendant quelques minutes…

le monde sembla presque respirer normalement.

Kael avançait légèrement devant eux, ses bottes écrasant doucement les fleurs sauvages au passage pendant que son regard parcourait continuellement les reliefs autour de la vallée. Même ici, son corps restait tendu. Ses doigts passaient régulièrement près de la garde de sa lame sans même qu’il y pense réellement, comme un réflexe devenu trop naturel depuis les seuils.

Lythra marchait plus lentement.

Depuis la forêt et la créature, quelque chose avait changé dans sa manière de ressentir le monde autour d’elle. Le silence n’était plus vraiment silencieux désormais. Derrière le souffle du vent, derrière les mouvements des arbres, elle percevait constamment autre chose :
une vibration lointaine,
presque imperceptible,
comme si quelque chose battait très loin sous la réalité.

Par moments, elle croyait même sentir les seuils avant qu’ils ne s’ouvrent.

Et cette pensée seule suffisait à lui nouer l’estomac.

Elle leva légèrement les yeux vers les fissures rouges traversant les nuages.

Une lumière pâle glissait parfois derrière les déchirures du ciel, donnant l’impression que quelque chose bougeait de l’autre côté.

Puis le vent s’arrêta.

Brutalement.

Les herbes lilas cessèrent de bouger d’un seul coup.

Les longues branches bleues au-dessus d’eux se figèrent dans le silence.

Même les feuilles lumineuses suspendues dans les airs semblèrent ralentir.

Kael s’immobilisa immédiatement.

Son regard balaya la vallée.

— Vous avez senti ça ?

Lythra sentit son cœur ralentir.

Le battement revenait.

Plus fort cette fois.

Comme quelque chose approchant lentement derrière un mur invisible.

Vaelith releva aussitôt la tête.

Et cette simple réaction suffit à glacer Lythra.

Parce qu’il avait déjà compris avant eux.

Puis l’air devant elle se fendit.

Pas violemment.

Le monde sembla simplement céder.

Une fine ligne blanche apparut à quelques centimètres de son visage dans un léger craquement humide, comme si la réalité elle-même venait de se déchirer sous une pression invisible. La faille flottait devant elle entre les fleurs lilas, pulsant doucement dans le silence figé de la vallée.

Lythra recula instinctivement.

Mais Vaelith fut plus rapide.

Sa main attrapa immédiatement son bras.

— Recule.

Sa voix avait changé.

Basse.
Tendue.
Presque brutale.

Lythra sentit ses doigts trembler légèrement contre sa peau.

Puis elle réalisa quelque chose d’encore pire :

la faille bougeait.

Très légèrement.

Elle suivait son mouvement.

Comme attirée.

Le souffle de Kael se coupa immédiatement.

Sa lame quitta son fourreau dans un bruit sec.

— Vaelith.

Mais ce dernier ne regardait plus que le seuil.

Puis Lythra.

Et cette expression…

elle ne l’avait encore jamais vue sur son visage.

Pas avec les ombres.
Pas avec la créature.
Pas même lorsqu’Arich avait parlé à travers ce corps déformé.

Cette fois…

Vaelith avait réellement peur.

La faille pulsa une dernière fois.

Une lumière blanche glissa brièvement sur le visage de Lythra avant que la fissure ne se referme lentement dans un souffle presque vivant.

Puis le vent revint.

Les herbes recommencèrent à onduler.
Les branches bleues frémirent de nouveau.

Mais le silence entre eux restait intact.

Kael regardait encore l’endroit où la faille venait de disparaître.

Puis il tourna lentement les yeux vers Vaelith.

— Tu savais.

Le mot tomba lourdement dans la vallée.

Vaelith relâcha finalement le bras de Lythra.

Trop lentement.

Comme s’il n’était pas encore certain que le seuil ait réellement disparu.

Puis il détourna légèrement les yeux vers les collines.

— Je craignais quelque chose.

Kael eut un rire bref.
Sec.

— Fascinant.
Et ça devait suffire comme explication ?

Lythra sentit immédiatement la tension monter.

Le vent traversait maintenant les fleurs lilas par vagues irrégulières autour d’eux, et très loin dans le ciel, les fissures rouges pulsaient plus lentement.

Kael fit un pas vers Vaelith.

— Depuis combien de temps ?

Vaelith ne répondit pas.

Erreur.

Kael la remarqua immédiatement.

— Depuis combien de temps tu sais que quelque chose change chez elle ?

Le silence dura plusieurs secondes.

Puis :

— Depuis la forêt.

Kael serra immédiatement la mâchoire.

— Depuis qu’elle a fermé un seuil sans réfléchir ?

— Oui.

— Et tu n’as rien dit.

Vaelith leva finalement les yeux vers lui.

Et cette fois, Lythra sentit la pression revenir dans l’air autour d’eux.

Comme lorsque les seuils s’ouvraient trop près.

— Parce que je ne comprenais pas encore.

Kael s’approcha davantage.

Son regard ne quittait plus Vaelith maintenant.

— Et maintenant ?

Le vent glissa brutalement entre eux.

Puis Vaelith regarda Lythra.

Seulement elle.

Sa gorge bougea légèrement avant qu’il ne réponde :

— Maintenant les seuils réagissent à sa présence.

Le silence sembla immédiatement se refermer autour du groupe.

Lythra sentit son ventre se nouer.

Réagir.

Pas “s’approcher”.
Pas “s’ouvrir”.

Réagir.

Comme quelque chose de vivant.

— Qu’est-ce que ça veut dire…? murmura-t-elle.

Vaelith détourna immédiatement les yeux.

Et Kael explosa.

— Non.

Sa voix claqua violemment dans la vallée.

— Arrête ça.

Vaelith fronça légèrement les sourcils.

— Kael—

— Non.

Il désigna brutalement les fissures rouges au-dessus d’eux.

— Depuis le début tu regardes ces choses comme si tu savais exactement ce qu’elles peuvent faire.
Comme si t’attendais juste le moment où elles finiraient par tout prendre.

Sa respiration devenait plus lourde.

Pas incontrôlée.

Retenue.

— Alors arrête de décider seul ce qu’on a le droit de savoir.

Le silence tomba lourdement entre eux.

Lythra comprenait maintenant.

Ce n’était plus seulement de la méfiance.

Kael avait peur que Vaelith recommence exactement ce qui avait créé la créature :
attendre,
cacher,
espérer contrôler quelque chose qui le dépassait déjà.

Puis Kael reprit plus bas :

— Je t’ai vu dans la forêt.

Le regard de Vaelith se durcit immédiatement.

— Kael—

— Tu la regardais comme si tu pouvais encore le ramener.

Le vent se leva brutalement autour d’eux.

Les hautes herbes lilas se couchèrent presque sous la pression soudaine.

Et pendant une seconde…

Lythra sentit réellement les seuils vibrer sous le monde.

Puis Vaelith répondit enfin.

Très bas.

Mais chaque mot semblait arraché de force.

— Parce qu’il reste encore quelqu’un à l’intérieur.

Kael soutint son regard plusieurs longues secondes.

Puis demanda :

— Et si essayer de le sauver finit par la détruire elle aussi ?

Le silence qui suivit fut insupportable.

Parce que Vaelith n’avait pas de réponse.

Le sentier serpentait désormais entre d’immenses falaises noires qui découpaient le paysage comme des lames gigantesques dressées vers le ciel fissuré. Des lignes blanches traversaient parfois la roche en longues nervures lumineuses, pulsant faiblement sous la pierre comme si quelque chose circulait encore à l’intérieur de la montagne.

Le vent était revenu.

Mais plus froid maintenant.

Il descendait des hauteurs en sifflant contre les parois, faisant vibrer les longues herbes pâles poussant entre les rochers. Par moments, des fragments de poussière lumineuse tombaient des falaises avant de disparaître dans le vide.

Kael avançait devant Lythra sans réellement s’éloigner d’elle.

Depuis la vallée, quelque chose avait changé dans sa manière de marcher. Il ralentissait inconsciemment dès que le terrain devenait plus étroit, tournait régulièrement la tête vers elle au moindre bruit inhabituel, et gardait désormais sa main beaucoup plus près de sa lame.

Pas parce qu’il pensait qu’elle allait lui faire du mal.

Parce qu’il ne savait plus exactement ce que les seuils pouvaient lui faire à elle.

Lythra essayait de ne pas y penser.

Mais depuis l’ouverture de la faille dans la vallée, elle sentait constamment quelque chose au bord de son esprit.

Comme une présence juste derrière un mur.

Parfois, lorsqu’elle tournait légèrement la tête, elle avait presque l’impression que le décor autour d’elle hésitait.
Que les falaises devenaient autre chose pendant une fraction de seconde avant de revenir normales aussitôt.

Et le pire…

c’était qu’elle commençait à s’habituer à cette sensation.

Vaelith avançait plusieurs mètres derrière eux.

Silencieux.

Trop silencieux.

Lythra ne l’avait presque pas entendu parler depuis leur dispute avec Kael, mais elle sentait continuellement son regard revenir vers elle lorsqu’il croyait qu’elle ne le remarquait pas.

Pas un regard froid.

Pas distant.

Quelque chose de beaucoup plus lourd.

Comme quelqu’un observant lentement une catastrophe qu’il avait espéré éviter.

Le chemin se rétrécit brusquement entre deux falaises immenses.

L’air devint plus froid.

Puis le chant revint.

Très faiblement.

Au début, Lythra pensa que le vent produisait simplement un écho étrange entre les parois rocheuses.

Puis elle entendit une voix.

— …Lythra…

Elle s’arrêta net.

Le monde bascula immédiatement.

Le souffle se coupa dans sa gorge.

Les falaises noires disparurent.

Le vent aussi.

Une lumière blanche immense l’engloutit d’un seul coup.

Lythra resta immobile.

Le ciel au-dessus d’elle était gigantesque.
D’une blancheur presque irréelle.
Traversé par des anneaux lumineux tournant lentement dans les nuages comme des constellations vivantes.

Elle ne se trouvait plus dans les montagnes.

D’immenses structures suspendues flottaient désormais dans le vide autour d’elle. Des arches translucides reliaient des tours impossibles construites à même la lumière, et des silhouettes avançaient lentement sur des ponts immenses disparaissant dans les nuages.

Tout semblait silencieux.

Et pourtant…

le chant résonnait partout.

Pas triste cette fois.

Immense.

Comme si des milliers de voix chantaient ensemble sous le monde.

Lythra fit un pas.

Puis un autre.

Le sol sous ses pieds ressemblait à du verre pâle traversé de lumière mouvante.

Et devant elle…

quelqu’un apparut.

Une silhouette.

Grande.
Floue.
Impossible à distinguer correctement.

Mais elle la regardait.

Lythra le sentit immédiatement.

Puis la voix revint.

Tout près cette fois.

— Lythra.

Une main attrapa brutalement son poignet.

Le monde explosa.

Les falaises revinrent d’un seul coup autour d’elle.

Le vent.
La roche.
Le ciel fissuré.

Lythra trébucha violemment contre la pierre avant de reprendre son souffle dans un mouvement paniqué.

Kael était devant elle.

Sa main serrait encore son bras.

— Hé.
Regarde-moi.

Sa voix semblait lointaine au début.

Le chant disparaissait encore lentement dans sa tête.

Elle cligna plusieurs fois des yeux.

Les montagnes restaient stables maintenant.
Réelles.

Mais son cœur battait tellement fort qu’elle avait l’impression qu’il allait déchirer sa poitrine.

Kael s’accroupit immédiatement devant elle.

L’inquiétude sur son visage n’avait plus rien de discret maintenant.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Lythra ouvrit la bouche.

Aucun son ne sortit.

Parce qu’elle revoyait encore :
les structures suspendues,
les silhouettes dans les nuages,
la lumière immense sous ses pieds.

Puis Vaelith arriva derrière eux.

Et dès qu’il vit son visage…

quelque chose se brisa immédiatement dans son regard.

Pas de surprise.

De la reconnaissance.

Comme s’il connaissait déjà cette expression.

Comme s’il avait déjà vu quelqu’un revenir d’un endroit semblable.

— Le chant ? demanda-t-il aussitôt.

Sa voix était trop calme.

Et cette fausse maîtrise terrifia Lythra davantage que la vision elle-même.

Elle hocha lentement la tête.

Le vent soufflait violemment entre les falaises maintenant, faisant vibrer les longues fissures blanches dans la roche autour d’eux.

Puis elle murmura difficilement :

— Il connaissait mon prénom.

Le silence tomba immédiatement.

Kael releva lentement les yeux vers Vaelith.

Et cette fois…

la peur était visible sur son visage.

Pas seulement de l’inquiétude.

Une vraie peur.

— Explique.

Vaelith détourna brièvement les yeux vers les hauteurs rocheuses.

Erreur.

Kael se redressa immédiatement.

— Non.

Sa voix résonna brutalement contre les falaises.

— Tu vas arrêter ça maintenant.

Le vent sembla ralentir autour d’eux.

— Chaque fois qu’un seuil réagit à elle, t’as cette tête comme si tu savais déjà exactement ce qui arrive.

Vaelith serra légèrement la mâchoire.

Mais Kael continua.

— Dans la vallée tu savais déjà que cette faille n’était pas normale.
Et là…

Il désigna brusquement Lythra.

— Elle vient littéralement de disparaître devant moi.

Sa respiration devenait plus lourde maintenant.

Pas incontrôlée.

Retenue de force.

— Alors arrête de nous regarder comme si on allait comprendre tout seuls.

Le silence tomba lourdement.

Lythra observait Vaelith maintenant.

Elle remarquait enfin des choses qu’elle n’avait pas vues avant :
la tension constante dans ses épaules,
sa manière de surveiller les fissures du ciel,
la fatigue dans ses yeux dès qu’un seuil s’ouvrait près d’elle.

Puis il regarda enfin Lythra.

Et cette fois…

elle vit réellement sa peur.

Pas la peur des ombres.

Pas celle des seuils.

La peur de quelqu’un qui voyait une autre personne s’approcher lentement d’un chemin qu’il connaissait déjà.

Puis il murmura :

— Les seuils commencent à t’entendre.

Le ventre de Lythra se serra violemment.

— Qu’est-ce que ça veut dire…?

Vaelith hésita.

Très légèrement.

Puis il leva lentement les yeux vers les fissures rouges au-dessus des falaises.

— Les seuils ne s’ouvrent pas seulement avec la magie.

Le vent glissa entre les roches dans un long sifflement.

— Parfois…
ils s’attachent à certaines personnes.

Kael eut immédiatement un rire bref.
Sans joie.

— “S’attachent”.

Sa voix devenait plus dure maintenant.

— Tu parles de ces choses comme si elles étaient vivantes.

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Peut-être qu’elles le sont.

Le silence sembla se resserrer autour du groupe.

Lythra sentit quelque chose vibrer sous ses pieds.

Très faiblement.

Comme un battement immense loin sous la montagne.

Puis Vaelith reprit plus bas :

— Chaque passage laisse une trace.

Son regard revint vers elle.

— Et certaines traces…
finissent par répondre quand les seuils appellent.

Le souffle de Lythra ralentit.

Elle repensa à la vallée.
À la faille qui avait bougé vers elle.
À la voix dans le chant.
À cette sensation étrange d’avoir été reconnue dans cet autre monde.

Puis elle demanda finalement :

— Et si ça continue ?

Cette fois…

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Et ce silence-là glaça complètement Kael.

Parce qu’il fit aussitôt un pas devant elle.

Instinctivement.

Protecteur.

Son regard ne quittait plus Vaelith maintenant.

Puis il demanda d’une voix beaucoup plus basse :

— Qu’est-ce qu’un écho devient à la fin ?

Le vent mourut brutalement entre les falaises.

Même les fissures blanches dans la roche cessèrent de pulser une seconde.

Et Vaelith…

Vaelith eut enfin l’air réellement terrifié.

Le silence continua de peser entre les falaises longtemps après la question de Kael.

Le vent était revenu, mais plus faiblement maintenant, glissant contre les parois noires dans un murmure presque étouffé. Les longues fissures blanches courant dans la roche pulsaient parfois sous la pierre comme des souffles lumineux, et chaque battement semblait résonner jusque dans le ventre de Lythra.

Vaelith n’avait toujours pas répondu.

Kael le regardait fixement.

Immobile.

Comme s’il refusait désormais de détourner les yeux tant qu’il n’aurait pas obtenu une vraie réponse.

Puis Vaelith finit par parler.

Très bas.

— Un écho cesse progressivement d’appartenir entièrement à son propre monde.

Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.

Kael, lui, ne bougea pas.

Mais sa mâchoire se crispa légèrement.

Vaelith détourna lentement les yeux vers les falaises.

— Les seuils laissent des fragments derrière eux quand quelqu’un les traverse trop souvent.
Des traces.
Des résonances.

Le vent souleva légèrement ses cheveux noirs.

— Et parfois…
ces traces commencent à répondre.

Le silence retomba.

Puis Kael demanda immédiatement :

— Répondre à quoi ?

Cette fois, Vaelith hésita réellement.

Lythra le voyait.

Il cherchait ses mots avec une prudence inhabituelle, comme si parler de certaines choses risquait presque de les rendre plus réelles.

Puis il finit par murmurer :

— Aux autres mondes.

Le souffle de Lythra ralentit.

Elle repensa aussitôt à ce qu’elle avait vu :
les structures suspendues,
les silhouettes avançant dans la lumière,
la voix qui connaissait son prénom.

Ce n’avait pas ressemblé à une simple vision.

C’était ça qui l’effrayait le plus.

Elle avait eu l’impression…
d’y être réellement.

Kael passa une main contre son visage avant de reprendre plus durement :

— Et qu’est-ce qui arrive quand les seuils “répondent” complètement ?

Le vent s’arrêta presque autour d’eux.

Puis Vaelith répondit enfin :

— Je ne sais pas.

Kael eut un rire bref.
Amer.

— Mensonge.

Vaelith releva immédiatement les yeux vers lui.

Et cette fois…

quelque chose se tendit réellement dans l’air entre eux.

Pas de colère explosive.

Quelque chose de beaucoup plus dangereux.

Parce que Kael avait touché juste.

— Tu sais forcément quelque chose.

Sa voix était basse maintenant.
Contrôlée de force.

— Tu réagis toujours trop vite.
Tu regardes toujours les seuils comme si t’avais déjà vu ce genre de choses arriver.

Le silence s’alourdit encore.

Puis Kael désigna brusquement Lythra.

— Et elle commence littéralement à disparaître devant nous.

Lythra sentit immédiatement le battement revenir sous ses pieds.

Très faible.
Très profond.

Comme si les montagnes respiraient.

Vaelith le sentit aussi.

Elle le vit dans son regard.

Puis il souffla finalement :

— Il existe des gens qui finissent par devenir…
des points de passage.

Le mot resta suspendu entre eux.

Kael fronça immédiatement les sourcils.

— Ça veut dire quoi ?

Vaelith regardait toujours Lythra maintenant.

Et cette fois…
elle vit réellement sa peur.

Pas seulement une inquiétude diffuse.

Une peur immense.
Ancienne.
Presque coupable.

— Certains seuils cessent de s’ouvrir autour d’eux.

Le vent recommença à glisser entre les falaises.

— Ils commencent à s’ouvrir pour eux.

Le silence qui suivit sembla avaler entièrement les montagnes.

Lythra sentit son ventre se nouer violemment.

Elle revit la faille blanche dans la vallée.
La manière dont elle avait bougé vers elle.
Comme attirée.

Puis Kael demanda plus bas :

— Et ça finit comment ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Et ce simple silence fut pire que tout le reste.

Parce que Lythra comprit immédiatement qu’il avait déjà vu la fin.

Ou quelque chose qui y ressemblait.

Puis un grondement traversa soudain les falaises.

Les trois relevèrent immédiatement la tête.

Quelque chose venait de bouger plus haut dans la montagne.

La roche vibra légèrement sous leurs pieds.

Puis un craquement immense résonna au-dessus d’eux.

Kael dégaina aussitôt.

Le regard de Vaelith monta brutalement vers les hauteurs.

Et Lythra sentit immédiatement le battement des seuils exploser sous le monde.

Une faille venait de s’ouvrir.

Pas loin.

Le ciel au-dessus des falaises se fendit brusquement dans un éclair rouge.

La lumière traversa les montagnes comme une blessure immense, et plusieurs morceaux de roche s’effondrèrent dans un fracas monstrueux le long des parois noires.

Puis le chant résonna.

Pas doucement cette fois.

Le son traversa brutalement les falaises dans une vibration immense qui fit trembler les fissures blanches autour d’eux.

Lythra porta immédiatement une main contre sa tête.

Le monde vacilla encore.

Les roches noires disparurent brièvement.

À leur place, elle aperçut :
des tours gigantesques suspendues dans une lumière blanche,
des silhouettes marchant lentement sous des arches immenses,
et très loin…

quelque chose qui la regardait.

Puis Kael attrapa brusquement son épaule.

— Lythra !

Le monde revint d’un coup.

Elle vacilla légèrement.

Et cette fois…
la peur sur le visage de Kael était totalement visible.

Pas seulement parce qu’elle avait vacillé.

Parce qu’il venait de voir les fissures autour d’elle.

De très fines lignes blanches flottaient brièvement dans l’air près de sa peau avant de disparaître.

Comme des micro-seuils essayant de s’ouvrir.

Le souffle de Vaelith se coupa immédiatement.

Puis il s’approcha beaucoup trop vite.

Sa main attrapa doucement mais fermement le visage de Lythra pour la forcer à le regarder.

— Écoute-moi.

Sa voix était plus grave maintenant.
Traversée par une tension presque brutale.

— Quand le chant revient…
tu ne dois pas le suivre.

Lythra sentit son cœur battre plus fort.

Parce qu’il avait vraiment peur.

Et cette peur-là…
elle n’arrivait plus à l’ignorer.

— Je ne veux pas le suivre…

Le vent tourbillonna violemment autour d’eux.

Les fissures rouges pulsaient encore au-dessus des montagnes.

Puis elle murmura finalement :

— Mais j’ai l’impression qu’il me connaît.

Le silence qui suivit fut terrible.

Parce que Vaelith ferma brièvement les yeux.

Comme quelqu’un qui venait d’entendre exactement les mots qu’il redoutait.

Puis plus loin dans les falaises…

une nouvelle faille s’ouvrit.

La nouvelle faille resta suspendue plusieurs secondes au-dessus des falaises avant de lentement se refermer dans un grondement sourd.

Le rouge des fissures continua pourtant de pulser derrière les nuages noirs, projetant parfois une lumière étrange sur les montagnes autour d’eux. Les longues nervures blanches traversant la roche vibraient encore faiblement après le passage du chant, comme si les falaises elles-mêmes avaient entendu quelque chose qu’elles n’auraient jamais dû reconnaître.

Personne ne parlait.

Kael gardait toujours une main près de sa lame, mais son attention restait entièrement tournée vers Lythra maintenant. Il surveillait chaque mouvement chez elle :
sa respiration encore irrégulière,
ses doigts légèrement tremblants,
la manière dont elle fixait parfois le vide comme si elle essayait encore de distinguer les silhouettes aperçues derrière les seuils.

Et Vaelith…

Vaelith avait recommencé à regarder les fissures du ciel.

Comme quelqu’un calculant déjà combien de temps il leur restait avant la prochaine catastrophe.

Le vent traversa brusquement les falaises.

Puis il parla enfin.

— Nous devons retrouver Selen rapidement.

Sa voix était redevenue calme.

Trop calme.

Lythra sentit immédiatement cette tension particulière chez lui :
celle qu’il prenait lorsqu’il avait déjà pris une décision avant même d’en parler.

Kael le remarqua aussi.

— “Nous devons” ou “tu vas” ?

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

Erreur.

Le silence suffit déjà.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Puis il murmura finalement :

— Les seuils principaux deviennent instables.
Si nous attendons davantage, certains mondes risquent de devenir inaccessibles.

Kael fronça immédiatement les sourcils.

— Et ?

Vaelith détourna lentement les yeux vers Lythra.

Le vent souleva légèrement ses cheveux noirs pendant plusieurs secondes avant qu’il ne parle enfin.

— Elle ne pourra pas venir.

Le silence explosa immédiatement dans les falaises.

Lythra resta immobile.

Comme si son cerveau refusait d’avoir correctement entendu la phrase.

Puis :

— Quoi ?

Vaelith soutint difficilement son regard cette fois.

— Traverser plusieurs seuils principaux maintenant serait trop dangereux pour toi.

Le battement sous les montagnes semblait résonner plus fort dans le silence.

— Les seuils réagissent déjà à ta présence.
Et après ce qui vient de se passer…

Il s’interrompit brièvement.

Comme s’il cherchait encore une façon moins brutale de le dire.

Mais il n’y en avait pas.

— Tu risques de devenir un écho.

Le mot traversa immédiatement le ventre de Lythra comme une lame froide.

Kael jura à voix basse.

Puis Lythra sentit quelque chose monter brutalement dans sa poitrine.

Pas seulement de la peur.

De la colère.

— Donc quoi ?
Tu décides juste que je reste ici pendant que toi tu traverses les seuils seul ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Et ce simple silence l’énerva encore davantage.

— Réponds-moi.

Le vent tournoya plus violemment autour des falaises.

Puis il murmura finalement :

— Oui.

Kael releva brutalement la tête.

— Tu te fous de moi ?

Mais Lythra parlait déjà.

— Non.

Sa voix tremblait légèrement.
Pas de faiblesse.

De rage retenue.

— Non, tu ne peux pas me demander ça.

Vaelith s’approcha légèrement.

Pas trop.

Comme s’il craignait qu’elle recule.

— Lythra—

— Selen est là-bas.

Sa gorge se noua immédiatement.

— Et toi aussi tu vas y aller.

Elle voyait déjà la réponse dans ses yeux.

C’était ça le pire.

Vaelith savait parfaitement ce que traverser plusieurs seuils principaux lui ferait.

Puis elle demanda plus bas :

— Il y a un risque pour toi aussi, pas vrai ?

Le silence tomba immédiatement.

Et cette fois…

Vaelith ne répondit même pas.

Il baissa simplement les yeux une seconde.

Une seule.

Mais c’était suffisant.

Lythra sentit son cœur se serrer violemment.

Parce qu’elle venait enfin de comprendre quelque chose d’essentiel :
depuis le début,
Vaelith ne parlait pas seulement d’elle.

Chaque traversée des seuils le détruisait lui aussi.

Peut-être différemment.
Peut-être plus lentement.

Mais il le savait déjà.

Kael l’avait compris également.

Son regard s’assombrit brutalement.

— Depuis combien de temps ?

Vaelith resta silencieux.

Puis :

— Ça n’a pas d’importance.

Kael eut un rire sec.

— Bien sûr que si.

Le vent souffla violemment contre les falaises.

Puis Lythra avança brusquement vers Vaelith.

— Alors je viens avec toi.

— Non.

— Si.

Le mot claqua immédiatement.

Vaelith releva les yeux vers elle.

Et pendant une seconde…

elle vit réellement la peur derrière toute sa maîtrise.

Pas la peur des seuils.
Pas celle des ombres.

La peur de la perdre.

— Tu ne comprends pas ce qu’un seuil principal peut faire à quelqu’un dans ton état.

— Et toi tu comprends parfaitement ce qu’il peut te faire à toi.

Le silence tomba brutalement.

Puis elle reprit plus bas :

— Je ne vais pas rester ici à attendre que tu disparaisses dans ces choses.

Le vent s’était presque arrêté autour d’eux maintenant.

Même les fissures blanches dans les falaises semblaient écouter.

Vaelith détourna brièvement les yeux.

Et Lythra comprit immédiatement qu’il était déjà en train de céder.

Parce qu’il faisait toujours ça lorsqu’il hésitait réellement :
il regardait ailleurs.

Kael finit par souffler à son tour :

— Et honnêtement ?
Tu crois vraiment qu’elle va accepter de rester seule maintenant ?

Vaelith serra légèrement la mâchoire.

Le silence dura encore plusieurs longues secondes.

Puis il leva finalement les yeux vers les fissures rouges au-dessus des montagnes.

Comme quelqu’un acceptant lentement une décision qu’il détestait déjà.

— Nous avons trois jours.

Le vent recommença doucement à souffler entre les falaises.

Lythra sentit immédiatement quelque chose se détendre dans sa poitrine.

Mais Vaelith continua aussitôt :

— Les seuils secondaires autour des montagnes doivent être verrouillés avant qu’ils ne deviennent incontrôlables.

Son regard glissa vers eux.

— Après ça…
nous traverserons les quatre premiers seuils.

Kael fronça immédiatement les sourcils.

— “Les quatre premiers” ?

Vaelith hocha lentement la tête.

— Les mondes proches de cette région.
Ce sont les endroits les plus probables où Selen a pu être projetée.

Le silence retomba.

Puis Lythra demanda doucement :

— Et si elle est plus loin ?

Cette fois…

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Le vent traversa les montagnes dans un long souffle froid.

Puis il murmura finalement :

— Alors nous continuerons.

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